Que l’on soit fan de musique, amateur de beaux plateaux artistiques, ou tout simplement adepte de belles ambiances qui transcendent les foules, il y a toujours un festival, petit ou grand, pour nous offrir une rupture salutaire avec le quotidien. En Bretagne, terre de festivals par excellence, nous sommes un peu les enfants gâtés de cette planète. Alors, la moindre des choses est de nous intéresser à ce que vivent ailleurs d’autres acteurs associatifs qui, par leur engagement au service de la diversité culturelle, contribuent à faire vivre une économie réelle, porteuse de sens, de valeurs et de lien social.

A M’hamid el Ghizlane, entre oasis et désert, le bivouac du Petit prince se prépare à accueillir les festivaliers du 23 au 25 janvier

 

C’est à Taragalte que j’ai choisi de poser mon baluchon de «mondoblog-trotteuse», fin décembre, pour vivre une expérience nomade, au sein d’une équipe que j’apprends à connaître et à apprécier au fil des jours, au rythme des nuits étoilées. Car le soir tombe vite ici. Quand les ouvriers ont laissé pelles et truelles, piquets de tente et marteaux pour rejoindre leurs quartiers, c’est l’heure où je suis  le plus utile, grâce à ma maîtrise de la langue française, à cet attrait qu’ont pour moi les belles aventures humaines. J’ignore tout du projet, et c’est là que se trouve ma première motivation : être à l’écoute pour rendre le plus fidèlement possible la profondeur de ce qui se vit ici, dans ce décor saugrenu pour la bretonne que je suis : du sable, du sable, du sable !

Deux guerres, trois rencontres et une caravane culturelle pour la paix m’ont conduite jusqu’ici : la guerre au Mali d’une part et de l’autre celle menée contre la terre entière par des groupes organisés, financés, armés, dont les actes ont pour cibles directes la dignité humaine et la liberté. Qu’ils se réclament de tel ou tel Dieu, qu’ils soient une poignée à se faire exploser, ils sèment la terreur. Leur stratégie, leur dangereux  pouvoir est de faire en sorte que la terreur soit l’arme que nous retournons contre nous-mêmes pour que l’ignorance, l’intolérance se propagent encore plus vite et fassent leur moisson de nos renoncements, de notre aveuglement.

« Quand une minorité se sert de l’ignorance comme une arme, la majorité, c’est-à-dire chacun d’entre nous,  peut et doit agir pour faire face à la menace terroriste mondiale avec logique, responsabilité, conviction.  Tout acte terroriste, toute forme de violence est une expression de faiblesse, de lâcheté. L’aveuglement de quelques individus extrémistes ne doit pas laisser croire que nos diverses cultures seraient si fragiles qu’elles ne pourraient pas cohabiter en paix. Le manque de dialogue, le déficit de réflexion est notre premier ennemi, car il n’y a pas pire que le matérialisme au service de l’ignorance. » Ibrahim SBAÏ

Pour les rencontres, il s’agit de trois hommes, au passage tous trois musulmans : Zeidi Ag Baba, musicien, Manny Ansar, directeur du Festival au désert en exil,  Ibrahim Sbaï, directeur artistique du Festival Taragalte. C’est grâce à l’invitation d’Ibrahim que je vous propose aujourd’hui de vous installer au Bivouac Le Petit prince, à M’hamid el-Ghizlane, au Sud du Maroc. Vous avez laissé derrière vous les sommets enneigés de l’Atlas, les paysages époustouflants de la Vallée du Drâa, et vous voilà, entre oasis et désert, au pays des dattes et des caravanes. Bienvenue ! Merhaba ! Le traditionnel thé du désert nous tiendra compagnie, comme le rire des ouvriers qui s’activent pour que la fête soit belle dans quelques jours.

Les hommes de chez toi, dit le Petit prince, cultivent cinq mille roses dans un même jardin…et ils n’y trouvent pas ce qu’ils cherchent…Et cependant ce qu’ils cherchent pourrait être trouvé dans une seule rose ou un peu d’eau…

Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry, 1943

Ici le blues du désert n'est pas un mythe, c'est, aussi vitale que le thé, une histoire de partage.
Ici le blues du désert n’est pas un mythe, c’est, aussi vitale que le thé, une histoire de partage. Lahcen, pas peu fier, me demande de le prendre en photo avec les artistes de Kidal en résidence, Zeidi et Intidao

J’ai rêvé d’un village mondial éphémère en plein désert

A l’heure où j’écris, comment ne pas penser que cette région située dans la province de Zagora est malheureusement l’une des rares régions du Sahara où une occidentale peut encore s’égarer sans craindre pour sa vie. Le désert devrait tellement être synonyme de paix. De fait, je me sens extrêmement privilégiée de découvrir, sur le tard certes, mais mieux vaut tard que jamais, l’extraordinaire majesté des lieux et l’hospitalité qui caractérise si bien les nomades.

Car peu importe la beauté du cadre, si le sentiment d’harmonie, de liberté qu’il inspire est troublé par des images, fugitives mais tenaces,  qui rappellent combien la guerre est un luxe qui se monnaye entre puissants quand la paix, bien moins lucrative,  reste un rêve inaccessible pour une bonne partie de l’humanité.

Bien sûr, ici, tout le monde ou presque vit du tourisme, bien sûr, le 4×4 est devenu l’alternative high-tech d’une industrie qui n’a néanmoins rien à voir avec le tourisme de masse tel qu’il se pratique sur le globe, sous toutes les latitudes. Bien sûr, le désert lui-même n’échappe pas aux raccourcis qui servent tant de fantasmes et stimulent les flux Internet au gré des offres d’innombrables agences de voyage qui se partagent le marché.

Lahcen, champion de course de dromadaires participe au montage de la scène du Petit prince
Lahcen, champion de course de dromadaires, participe au montage de la scène du Petit prince

Mais le désert, comme les nomades, ne se laisse pas enfermer si facilement dans des clichés. Le Festival Taragalte en fait la démonstration et d’une bien jolie façon. Pour sa 6ème  édition, l’organisation a dû pourtant faire face à un imprévu générant des coûts supplémentaires non négligeables : les inondations de décembre.

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Lahcen a perdu son dromadaire pendant les inondations, il me montre les photos des bivouacs dévastés.

Pour vous donner une idée du contexte, il fallait alors faire 80 km pour aller du village au site du festival, de l’autre côté du Drâa. Un propriétaire d’auberge me racontait encore aujourd’hui comment il était resté bloqué quinze jours sans pouvoir rejoindre l’autre rive, pourtant si proche. Un jeune du chantier, sur le site du festival, me raconte comment le dromadaire qui lui avait permis de remporter sa première course était mort, emporté par le courant. Les chameaux sont chaussés naturellement pour le sable, ils ne peuvent pas fuir en cas de montée rapide des eaux.

Plusieurs bivouacs qui permettent d’accueillir les touristes en plein désert sont détruits. Les constructions de terre, omniprésentes dans le paysage,  subissent elles aussi de graves dégradations. Je comprends petit à petit l’ampleur du phénomène dont j’avais eu écho. Mais un peu partout au même moment, les TV diffusaient en boucle les images de sinistrés dans  les pays du Nord, en France notamment, eux aussi confrontés au dérèglement climatique. J’invoque mes souvenirs des inondations successives,  l’hiver dernier, à Pontivy, mais comment imaginer que cet oued apparemment inoffensif, que les  habitants  le traversent à pied, ait pu produire autant de dégâts sur son passage.

Une semaine après mon arrivée, un gué provisoire est à nouveau opérationnel. Sans ce lien entre les deux berges, il n’est pas possible de faire passer le matériel nécessaire au montage du festival qui se déroule, depuis sa création en 2009, au cœur des dunes. Au bivouac du Petit prince, le chantier se fait d’abord exclusivement à main d’hommes. A dix jours du festival, le chantier connaît une subite accélération. Les tonnes de sable qu’il reste encore à déplacer pour accueillir dans les meilleures conditions les 5000 festivaliers attendus,  nécessitent d’être transportées par des engins motorisés.

Les tentes se montent à vitesse grand V un peu partout sur le site.  On attend d’un jour à l’autre les professionnels qui vont installer la grande scène. La fourmilière s’active et le 23 janvier pour l’ouverture officielle, l’hommage que veut rendre Taragalte au passé des caravanes, à leur rôle primordial dans l’histoire économique et culturelle de cette partie du monde, sera déjà bien vivant dans l’esprit de ce campement nomade improbable,  réunissant dans un même espace vierge de toute infrastructure, des publics, des artistes aussi différents.

Le campement nomade du festival sous le vent de sabl
Campement nomade de Taragalte sous le vent de sable

Ibrahim Sbaï dirige les opérations entouré par une équipe soudée : Salah, Abbas, Lahcen…Rien que le spectacle de la voûte céleste est en soi un festival, me confie-t-il un soir. C’est vrai qu’ici, quand le silence reprend ses droits, tout semble vibrer d’une si belle énergie, avant même le branchement du premier ampli. Mais il suffit de jeter un oeil au programme pour voir combien l’entreprise est ambitieuse, malgré des marges de manœuvres financières déjà limitées, revues à la baisse.

La musique en partage dans un désert sans frontières

INTIDAO, avec des musiciens du groupe local, soutenu par le festival depuis sa création en 2009

Dans la semaine précédant le festival, le bivouac du Petit prince se transforme en résidence d’artistes pendant que le montage se poursuit. C’est une jeune chanteuse à la voix puissante, Sandra Amarie, qui vient s’installer pour travailler avec  les cinq musiciens du groupe Génération Taragalte et deux artistes de Kidal, Intidao, Zeidi Ag Baba. A la croisée des inspirations, des sonorités, des langues, le dialogue entre les cultures qui fera l’objet d’une conférence dimanche prochain avec des représentants de différents festivals africains, se traduit d’abord dans cette volonté de soutenir la création, ici, aux portes du désert.

L’association ZAÏLA s’est donné pour défi de faire chanter les dunes pour redonner vie à cet endroit magique, haut lieu du patrimoine des caravanes. On peut lire sur le descriptif donné par le site internet de la manifestation: « S’inspirant de ce carrefour de routes séculaires, bénévoles, habitants, artistes et public, partenaires du festival se rassemblent autour d’une noble cause : penser l’art et la culture comme une clé essentielle de modes de développement responsables, solidaires, et de rapprochement entre les peuples. »

A la tombée du jour, vers 17h30, avec en fond de la scène TARAGALTE les couleurs flamboyantes du soleil couchant, les grands concerts commenceront avec pas moins de 60 artistes venus d’horizons différents :  ZOUMANA TERETA-ZOU, MARIA SAYON SIDIBE-SADIO, AHMED AG KAEDY, PETIT GORO & ZOU, CHEICK SISSAKO, SAMBA TOURE, OUM, AZIZ  SAHMAOUI & University of Gnawa, MAHMOUD GUINIA, BEN ZABO, INTIDAO, ZEIDI AG BABA, MALLAL, SANDRA AMARIE, CHEBAB ASSA TARABE HASSANI, GENERATION TARAGALTE, CHAMRA, AHIDOUS, ROKBA GANGA, GEDRA, TRIBES DRÂA.

La musique résonnera  aussi durant ces trois jours sur la scène acoustique du Petit prince et dans l’ambiance familiale du campement nomade, tout proche. Il va s’en passer des choses sous la khaïma (sous la tente), thème retenu par l’équipe pour cette édition 2015. Sur le site du festival, un espace central est dédié à l’habitat nomade, aux objets de la vie quotidienne des familles sahariennes, avec les spécificités propres à chaque région : ici, la différence se partage de façon ancestrale pour nourrir un même sentiment d’appartenance à une grande communauté de destin.

Une belle leçon de savoir-vivre dont nous ferions bien de nous inspirer, non ?

Je vous laisse poursuivre la découverte de cette riche aventure aux portes du Sahara comme bon vous semble, mais je vous invite à aller plus loin que la lecture de cet article, notamment en vous intéressant à la Caravane culturelle pour la paix, dont le coup d’envoi de la 2ème édition aura lieu ce week-end à Taragalte.

Voir les reportages sur la 1ère édition de la Caravane pour la paix

https://www.youtube.com/watch?v=0Z0yybqtQn4

https://www.youtube.com/watch?v=_NFyWrMOavk

Voir le programme de la 6ème édition de Taragalte  http://www.taragalte.org/

Voir les photos de Mehdi Ben Khouja, soirée de lanceent du Festival Taragalte  RABAT le 6 janvier 2015, concert de Génération Taragalte avec INTIDAO et ZEIDI AG BABA

Pour organiser un séjour, une bonne adresse, un vrai petit coin de paradis l’auberge de la Palmeraie

B comme bonus – Rencontre avec Génération Taragalte, dignes héritiers de TINARIWEN

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7 thoughts on “Hospitalité et dialogue : la belle leçon de vie des nomades à Taragalte

  1. Je ne me lasse pas de lire et relire tes écrits ayant trait à cette culture nomade .Je suis sous le charme de ta prose si poétique qui me ramène très vite dans des lieux que je connais déjà et qui continuent de m’attirer. L’aventure humaine à laquelle je me suis invitée, sur tes pas et dans ton ombre, me redonne le sourire : le partage se fait dans le silence plus que dans les mots, dans les regards et les sourires , et surtout dans la musique…La fenêtre s’ouvre sur un monde paisible et coloré…et j’ai envie de croire que ce n’est pas un rêve. En route !

    1. Un grand merci pour ce très joli compliment Sylviane. « Le partage se fait dans le silence plus que dans les mots »… quelle belle façon de dire l’essentiel ! Peut-être au fond que je n’écris que pour ça, faire résonner ce silence si plein de sens, de beauté et d’humilité dans l’exigence qu’il impose, les mots n’étant qu’une invitation à la danse du monde pour nous tenir gaiement par le petit doigt, à la mode de chez moi :))

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