Il est né dans le désert, à Tessalit. C’est un artiste de renommée internationale. Vous le connaissez, peut-être. Exilé en Algérie, Abdallah Ag Lamida dit Intidao a fait partie ces derniers mois de la superbe affiche à l’initiative de la Caravane culturelle pour la paix qui a fait halte à Taragalte, Ségou, Mobti, Bamako, et sera bientôt pour la première fois sur les scènes des festivals européens. Rencontre avec un homme libre dont les choix restent dictés par le besoin d’exprimer ses convictions profondes et le besoin de se nourrir aux racines du chant d’un peuple, son peuple : les Kel tamasheq.

« A 35 ans, je veux que le public qui se reconnaît dans ma musique, dans mon style, soit touché par la sincérité de l’homme que je suis avant d’être un artiste : quelqu’un de simple, enraciné dans sa culture nomade, un être épris de liberté.« 

INTIDAO dans les dunes de M'hamid el Ghizlane, lors du Festival TARAGALTE  - Crédit photo Margot Canton Lamousse
Intidao dans les dunes de M’hamid el Ghizlane, lors du Festival Taragalte – Crédit photo Margot Canton Lamousse

Ma rencontre avec Intidao s’est faite aux portes du désert, à M’hamid el Ghizlane, grâce au Festival Taragalte qui s’est tenu du 23 au 25 janvier dernier. Arrivé de Tamanrasset pour participer à la résidence d’artistes organisée pour cette 6e édition, point de départ de la Caravane culturelle pour la paix, il a participé depuis au Festival sur le Niger à Ségou, puis à Mopti, au Festival au désert en exil, avec une belle brochette d’artistes, qui ne boudent pas leur plaisir sur scène.

Dans ce périple qui va se poursuivre en Europe cet été, Intidao était accompagné par le groupe Génération Taragalte. Avec ces jeunes artistes d’origine nomade, Ibrahim, Said, Mustapha, Mohamed et Khalifa, il envisage même depuis l’enregistrement de plusieurs de ses compositions. C’est sa façon bien à lui d’aller au bout de la rencontre, de faire que le musicien qui a connu les plus grandes scènes internationales avec Tinawiren soit aussi celui qui s’intéresse tout autant au cheminement artistique d’une relève prometteuse, nourrie du répertoire du groupe de légende et de l’héritage d’Ali Farka Touré.

Voici un des moments privilégiés que j’ai eu la chance de partager parmi tant d’autres, au Bivouac du Petit prince, lieu de la résidence d’artistes. Au chant et à la guitare, Intidao, le maître, au djembe, Mohamed Laghrissi, de Génération Taragalte, et entre ces deux-là, un lien bien plus fort que le seul plaisir de jouer ensemble.

Intidao est un artiste d’un abord simple, toujours souriant, ouvert à la discussion. J’ai pu le vérifier à chacun des concerts qu’il a donnés à Taragalte.  C’est un homme curieux, friand de rencontres, imprégné de ses origines nomades et des souffrances qu’il partage à distance avec les populations Kel tamasheqs, restées au pays ou réfugiées.

« Je ressens comme une sorte d’urgence à assumer ma responsabilité d’artiste. Un artiste qui commence à être connu court le risque de se produire énormément. C’est le but, d’être sur scène et de jouer, mais la scène peut aussi éloigner l’artiste de ce qu’il est au fond de lui, de ce qu’il voudrait exprimer comme message singulier par rapport à l’actualité, mais aussi dans sa recherche artistique. »

Après avoir sillonné le monde entier avec Tinariwen durant de nombreuses années, Intidao a fait le choix en 2014 de prendre une année de recul pour se consacrer au collectage, à l’écriture, à la composition de nouveaux morceaux. Les difficultés dont il a conscience n’entament pas sa détermination à changer de cap pour se lancer dans une carrière solo.

D’un naturel joueur, il sait tisser des relations complices. Il aime me faire rire avec une de ces formules dont il a le secret. « On ne peut pas voler sans les oiseaux ». S’il évoque bien sûr par cette image l’absence de moyens pour mener à bien ses projets, il illustre aussi la force qu’il faut avoir pour ne pas se décourager. Ne pas renoncer au but qu’il s’est fixé, faute de savoir comment l’atteindre, savoir se remettre en cause aussi quand une idée peine à aboutir et nous condamne à l’échec au lieu de nous faire avancer, voilà comment Intidao nous dit tant de là d’où il vient, avec si peu de mots.

Je ne connais pas les oiseaux du désert. Je ne suis pas si sûre de connaître beaucoup mieux ceux d’ici d’ailleurs. Cette phrase qui revient comme un refrain dans le discours d’Intidao au hasard de nos conversations me fascine. Je crois attraper en filigrane l’exact contraire de ce que j’arrive péniblement à comprendre du monde dans lequel je vis. Je voudrais être sûre de bien saisir, mais je n’ai dans mon bagage que des références qui me renvoient à ma propre culture.

Peut-être faut-il que je relise Jacques le fataliste et son maître entre deux festou-noz endiablés ou que je me plonge au contraire dans les écrits de Théodore Monod, le buste bien calé contre un tronc de palmier, face au spectacle grandiose des dunes. Peut-être que comme dans la mythologie celtique, il existe une façon d’apprendre à voler avec les oiseaux, de devenir soi-même ce corps suffisamment léger et résistant à l’air pour parcourir des millions de kilomètres sans se prendre les pieds dans une frontière.

Intidao se sent partout chez lui dans le désert. C’est ça la vie nomade.

 L’homme élancé que j’ai devant moi, tranquille, doux, souriant, est-il fait pour vivre enfermé au grand air ? Je pense à l’aigle, à son vol si majestueux. Que serait le roi des oiseaux si on le privait des vastes espaces où il vit, libre ?

La modernité serait-elle à ce point un aveu d’inintelligence et de recul au regard des cultures millénaires qui ont permis pendant des siècles la transmission et la circulation des hommes et du savoir ?

Parce que le monde actuel ne peut pas supporter sur un vaste espace vide quelques millions de nomades et leurs troupeaux, sans lesquels aucune vie ne serait possible dans un environnement aussi hostile à l’espèce humaine ? C’est ça la raison qui contraint à devoir choisir entre l’exil à domicile, – à Tessalit ou à Kidal, un artiste ne peut pas vivre -, et l’exil « volontaire » pour pouvoir continuer à produire, à confronter l’art avec son époque ?

Ce qui nourrit pour moi la force, la singularité de cet artiste, qui a encore, je nous le souhaite, une longue carrière devant lui, c’est justement d’être à 1 000 lieues de ce paradoxe qui mine aujourd’hui nos systèmes à très grande échelle : la surenchère de logiques sécuritaires combinée à l’injonction d’abondance omniprésente qui caractérisent, à l’aube du XXIe siècle. la pensée occidentale et les nouvelles formes de colonialisme. Intidao est né près d’une frontière héritée d’une vision du monde qui ne veut rien dire pour son peuple et il pourrait bien collectionner les passeports sans problème, pourvu qu’il puisse faire ce pourquoi il est fait : chanter.

Laissons donc les oiseaux à leur vol, les hommes d’affaires à leurs affaires, les consulaires à leur arbitrage arbitraire, les politiques à leurs arrière-boutiques, et revenons….à la musique !

Intidao m’explique comment à 23 ans, il a eu la chance de partir à l’étranger en résidence, c’était dans le sud de la Bretagne, et comment ce choc culturel a changé fondamentalement sa vision sur le monde, tel qu’il s’en faisait l’idée à Kidal.

Crédit photo in-ze box
Crédit photo in-ze box

« Cette première expérience en France m’a ouvert les yeux sur d’autres réalités, sur la richesse qui se cache derrière chaque différence, si tu veux bien faire l’effort d’écouter, de t’intéresser à d’autres références que celles qui ont nourri ta technique de guitariste et ton répertoire ».

Cette découverte est une force dont Intidao se sert encore aujourd’hui pour aller à la rencontre d’autres expressions musicales et travailler la façon de s’en inspirer sans trahir ce qui fait la beauté de son univers artistique : le blues touareg.

« J’ai développé mes solos en écoutant tout un tas d’artistes pour trouver ma propre signature. Grâce à mes amis de Tinariwen, j’ai eu la chance de travailler beaucoup et partout, il n’y a pas plus efficace pour se familiariser avec ce que j’appelle le système. Sans  cette expérience unique, ce serait sans doute difficile de faire d’autres choix, d’exprimer mes propres exigences d’artiste, même si pour cela je laisse derrière moi une notoriété et un statut plus confortable que celui d’auteur-compositeur solo. »

Ayant eu le temps de côtoyer ici, à M’hamid el Ghizlane, tous ces jeunes d’origine nomade qui écoutent en boucle  Tinariwen, j’essaie de mieux appréhender le poids sur les épaules de l’artiste qui monte sur scène avec plein d’envies dans la tête, dans les doigts, dans la voix, et la contrainte d’une sorte d’obligation de service !

Intidao m’empêche de faire fausse route. Toujours le sourire aux lèvres, bienveillant, il me reprend : « c’est normal, on joue ce que le public veut entendre, surtout si tu fais partie d’un groupe légendaire comme Tinariwen, du coup c’est difficile d’arriver avec d’autres propositions. Tu sais, mon plaisir aujourd’hui c’est déjà  d’avoir retrouvé le goût  d’écouter de la musique, parce qu’en tournée, ce n’est pas évident de se trouver du temps pour soi ».

Au détour de la discussion, je comprends qu’Intidao n’a pour l’instant ni manager, ni le début du moindre financement pour concrétiser son projet d’album solo, j’évite donc soigneusement le sujet. Pourtant j’aimerais bien me faire une idée de ce qui carbure derrière ce regard pétillant d’intelligence et de patience. Il ne me fait pas languir plus longtemps et me parle des groupes avec lesquels il a travaillé l’an dernier en Algérie.

« Quand tu es jeune, tu ne vois pas l’importance de ce travail d’écoute des chanteurs traditionnels pour nourrir ta propre musique. Aujourd’hui,  c’est au plus près de cette source, proche de mes origines,  que je sais pouvoir laisser libre court à mon inspiration ».

Archive qui me rappelle le plaisir que j’ai eu à chanter en breton, accompagnée par le jeu subtil et rythmé des doigts d’Intidao, guidée par son chant et sa capacité à intégrer d’autres sonorités, d’autres phrasés.

Intidao m’explique alors que ce projet d’album solo va lui permettre d’aller chercher de nouvelles sonorités, de nouveaux rythmes.  Dans la rencontre entre instruments qui amène la musique touarègue à se mélanger à d’autres styles musicaux, il cultive l’espoir de territoires fertiles.

« Appelle cela de la fusion, si tu veux, mais l’idée est de rester le plus proche possible de la sincérité d’une intention inspirée d’un chant traditionnel. Il faut pouvoir reconnaître à travers le morceau d’où il vient. Mais dans l’album, il y aura aussi des inspirations plus rock puisque ça fait aussi partie de ma culture d’artiste. »

Pour sûr, Intidao a de la ressource à défaut de savoir voler sans les oiseaux. Sa présence au sein de la Caravane culturelle pour la paix avec Ben Zabo, Malikanw/Les voix du Mali et Génération Taragalte, est une excellente opportunité pour faire que 2015 soit l’année qui le propulse vers de nouveaux horizons artistiques, en lui offrant la possibilité de faire connaître au monde entier ses textes et ses mélodies.

Génération Taragalte était déjà de la 1ère Caravane culturelle pour la paix l'an dernier. Jouer avec INTIDAO en 2015, c'est carrément cadeau !
Génération Taragalte était déjà de la 1ère Caravane culturelle pour la paix l’an dernier. Suite à la résidence, jouer sur ces grandes scènes avec Intidao en 2015, c’est carrément cadeau !

C’est en grande partie grâce au lien d’amitié qu’il a su tisser avec le Festival Taragalte, notamment avec son directeur artistique, Ibrahim Sbaï, qu’Intidao a pu chanter à nouveau pour un public malien, en ce mois de février, après de longues années d’exil. Reste à espérer qu’il ne restera pas trop lontemps loin des scènes de ce côté-ci de la Méditarrannée. Nos oreilles sont tout aussi impatientes.

Avis aux festivals qui auraient l’excellente idée de programmer ce chanteur et ce guitariste, dont une partie de l’histoire s’est écrite aussi chez nous, eh oui, en Bretagne, il n’ y a pas si longtemps. D’ailleurs, je ne serais pas le moins surprise que mon ami Etienne Callac, autre grand baroudeur des scènes internationales et professeur de basse au conservatoire de Pontivy, me dise qu’il a déjà eu l’occasion de jouer avec Intidao.

B comme bonus

Pour entendre le message que vous adresse Intidao : Desert blues https://www.youtube.com/watch?v=YvZMtkjw9ZA

Pour être ami(e)avec INTIDAO  https://www.facebook.com/profile.php?id=100008867417405&fref=ts

Pour être ami(e) avec Génération Taragalte https://www.facebook.com/generationtaragalte?fref=ts

Pour suivre le projet Caravane culturelle pour la paix http://www.culturalcaravanforpeace.org/

Pour voir en image les artistes réunis sur scène dans Malikanw/Les voix du Mali https://www.youtube.com/watch?v=CmHu4V2u2z0

 

 

 

2 thoughts on “Les oiseaux connaissent le voyage, pas l’exil

  1. j ‘aime beaucoup le titre de ce post et le portrait aussi. je regrette seulement que les artiste qui font ce type de musique arrivent rarement en Afrique centrale. Pourtant au Cameroun, il y a un public.

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