Dans les coulisses de l'exil, l'ombre d'un espoir
Dans les coulisses de l’exil, l’ombre d’un espoir, dans la lumière de l’espoir, le poids de l’exil

Surprise! Révélé en 2012 par le Festival au désert, le groupe Tadalat s’apprête à remonter sur scène à Bamako le 6 juin. Oumar, Mohamed, Abouba et Zeidi répondent à l’invitation d’étudiants du Nord-Mali installés dans la capitale. L’envie de parler d’un concert à venir ne s’était pas encore présentée sur Plan B. Je saisis l’occasion. Trop hâte de venir aux nouvelles, car voilà bientôt deux ans que nous en attendons, et des bonnes si possible. 

J’aurais aimé que cet article soit l’opportunité d’une vraie rencontre avec Oumar Badi à l’origine de la création de Tadalat et toujours pilier du groupe qu’il compte bien réunir pour reprendre le chantier, là où il a dû être abandonné faute de solution : à savoir l’enregistrement et la sortie d’un deuxième album. Mais Oumar, coincé en Algérie depuis tout ce temps par des problèmes de passeport, a d’autres urgences. C’est bien normal. Alors nous nous passerons de l’interview pour ne retenir que l’essentiel : il se pourrait bien que Tadalat revienne prochainement sur le devant de la scène. Voilà qui n’est pas pour nous déplaire.

Histoire de situer l’état d’esprit et le contexte de cet entretien que vous ne lirez pas ici, en tout cas pas aujourd’hui : quand je demande à mon ami Oumar, est-ce que le concert du 6 juin aura bien lieu, sachant combien il est toujours aussi difficile de se déplacer en toute sécurité au Nord-Mali, voilà la réponse qui trahit si bien à mes yeux les mondes qui nous séparent.

 « Inchallah, tous les gens parlent du concert du 6 ». 

Oumar Badi, leader de Tadalat, dans les flashs des photographes. Crédit photo Valentina Loretelli, 2013
Oumar Badi, leader de Tadalat, dans les flashs des photographes. Crédit photo Valentina Loretelli, 2013

Absent des écrans radars, quoique reformé avec d’autres musiciens à Tamanrasset autour du chanteur Oumar Badi, le groupe Tadalat tel que nous l’avons connu et soutenu, ici, en Bretagne, existe-t-il toujours ?

C’était en juin 2013. Ils arrivaient de Kidal, ou plutôt non, ils arrivaient de la brousse, refuge obligé pour certains, ou d’ailleurs, loin de Kidal. Des bénévoles bretons les avaient accueillis dans la région de Pontivy et accompagnés sur pas moins de 36 dates en trois mois. Une formidable aventure qui aurait presque fait oublier d’où venaient ces jeunes artistes autodidactes et le chaos qu’ils laissaient derrière eux le temps d’un rêve éveillé… le temps d’une parenthèse qu’il ne fût pas question, ni pour nous, ni pour eux, de refermer à la fin de l’été.

Pourtant, de retour au Mali fin août 2013, cette énergie folle, ce talent attesté, cette volonté de surmonter ensemble le traumatisme de la terreur exercée par les djihadistes à Kidal et ailleurs sur les artistes, n’y feront rien. Au gré des aléas, absence de moyens et de perspectives oblige, chacun reprend son chemin, séparément, avec pour seule monnaie d’échange, sa capacité de débrouille, d’adaptation, faisant appel à un art qui n’a rien à voir avec la scène et la magie du spectacle. Chez les Kel Tamasheqs comme pour tout autre peuple pris dans les feux d’une lutte armée, chacun se doit d’être patient et sacrément bien préparé à l’art du Plan B, l’art de la survie.

Retour à la case départ. Tadalat disparaît des écrans radars.

La tournée est mise sur pied par des bénévoles. Du travail de pro pour promouvoir le talent et la diversité culturelle !
La tournée est mise sur pied par des bénévoles. Du travail de pro pour promouvoir le talent et la diversité culturelle !

Je me rappelle ma première rencontre avec Oumar Badi, dans les studios d’une radio associative à Pontivy : Radio Bro Gwened. Le groupe venait de poser ses valises en pleine cambrousse dans une longère prêtée par un habitant. Une dizaine de jours plus tard, Tadalat se produisait à Kergrist, petite commune rurale, à l’occasion de la fête de la musique. Un concert rendu possible grâce à la réactivité du maire, Bruno Servel et celle de son adjoint à la culture, Philippe Guillo. Nous sommes le 18 juin 2013, ça vous dit peut-être quelque chose. Ce jour-là, à Ouagadougou, Blaise Compaoré obtient une avancée dans les pourparlers entre les différentes parties opposées dans le conflit malien. « Un accord qui fait la part belle à Bamako, admettent tous les signataires, mais qui n’occulte pas les problèmes de développement du nord du Mali. » Source : RFI.

L’élection du nouveau président malien aura lieu quelques mois plus tard, le 11 août exactement. Je m’en souviens parce que ce jour-là, Tadalat tenait la vedette sur la scène du Festival « La Croisée des chemins », aux Houches. Magnifique concert de clôture, explosion d’émotions mémorable, en présence de Manny Ansar, directeur du Festival au désert en exil et de toute une équipe internationale réunie au pied du Mont Blanc pour réfléchir à la façon de faire vivre cette ambition culturelle, grâce à la solidarité des réseaux. Une sorte d’exil solidaire à inventer, si vous voulez.

Manny Ansar lors de la 1ère édition du Festival La croisée des chemins
Manny Ansar lors de la 1ère édition du Festival La croisée des chemins

Cette même année, en octobre, Manny Ansar recevra au Pays de Galles le prix WOMEX au nom de toute cette équipe mobilisée au service des droits culturels, du dialogue entre les cultures, de la paix. « Ce prix d’excellence est surtout un soutien moral. Il est très important pour nous que ce que nous faisons soit reconnu à l’échelle internationale, que nos partenaires entendent cela. Et le fait de parler d’une façon positive du Mali, c’est cela le plus important pour nous »  Extrait d’une nterview passionnante

http://www.rfi.fr/emission/20131028-manny-ansar-directeur-le-festival-desert-tombouctou/

Mais revenons en Centre-Bretagne. Le 18 juin, à Kergrist, Philippe Guillo avait à ses côtés, derrière l’immense table de mixage high tech, un autre professionnel du son, l’instigateur de ce projet fou, le manager de cette première (et unique) tournée  : Abdallah Ag Amano (Sahara Sounds). Après avoir réussi à trouver les musiciens réfugiés au quatre points cardinaux, mis en branle tout le processus pour les faire venir sains et saufs à Bamako, obtenir les visas et, au passage, le soutien financier du service culturel de l’ambassade de France, Abdallah pouvait se féliciter de voir ses efforts récompensés par un accueil aussi chaleureux que spontané.

Comme moi, d’autres bénévoles ont rejoint le projet au pied levé pour que cette résidence informelle permette à Tadalat de conquérir les scènes bretonnes et celles d’autres festivals européens. Nous avons fait connaissance en chemin, simplement, naturellement, à l’image de cette tradition d’hospitalité qui veut qu’au Sahara tout étranger puisse venir s’asseoir près du feu et partager le verre de thé brûlant qu’un inconnu vient de lui tendre sans autre formalité.

Un 1er album, une 1ère tournée internationale et puis...retour au Mali oblige, silence radio !
Un 1er album, une 1ère tournée internationale et puis… retour au Mali oblige, silence radio ! Allo Papa Tango Charlie…

Cette tournée 2013 sous le  signe de l’espoir (traduction littérale de Tadalat qui veut dire aussi pâturage) a permis à chacun de se remettre au travail, de se replonger dans la musique, avec des conditions impossibles à réunir dans un Mali en guerre. J’ai vu ces jeunes musiciens répéter jusqu’à pas d’heure entre les concerts, j’ai partagé leurs repas, leur joie de vivre, leur fatigue, j’ai senti leur ferveur, j’ai vibré avec les publics qu’ils ont touchés par leur musique et leur énergie, je les ai vus exulter sur scène, donnant toujours le meilleur, quel que soit le type de concert et le montant du cachet, parfois inexistant.

Devant une salle comble et surchauffée, ils étaient tout simplement étonnants de simplicité, de sincérité, d’enthousiasme. Je me souviens de ce concert du 24 juillet, sur la scène du théâtre mis à leur disposition par la ville de Pontivy le temps d’enregistrer leurs nouveaux morceaux. Unique occasion finalement qu’ils auront eu cet été-là de se produire dans une vraie salle de spectacle. Etape-clé surtout de leur parcours artistique qui préfigurait la sortie d’un deuxième album, en grande partie made in Breizh. Bien que confrontés au coût déjà exorbitant de notre mode de vie, ainsi qu’aux charges d’une tournée autofinancée, Tadalat avait donné ce concert gratuitement. L’élue Culture que j’étais alors enrage encore !

Etienne Callac, prof de basse au conservatoire, répond tout de suite présent. Au changement d'assemblée, mars 2014, le projet de coopération culturelle est enterré par les nouveaux élus. Photo prise en octobre 2014, lors du retour de Zeidi en Bretagne après des mois de combat pour son visa.
Un dossier qui traïne sans raison et au changement d’assemblée, les nouveaux élus enterrent le projet de coopération culturelle. Retrouvailles d’Etienne et Zeidi devant le conservatoire de Pontivy dont les portes restent fermées.

Je me souviens aussi du bonheur de cette rencontre entre Etienne Callac, bassiste de renommée internationale, professeur au conservatoire de Pontivy, et Zeidi Ag Baba, au bar Le P’tit Zeff, à St-Nicolas des Eaux. Etienne me conforte dans l’idée que Zeidi ferait une recrue de choix pour notre école de musique intercommunale. Je me mets au travail pour monter le dossier, trouver les financements. Chance inouïe, notre département du Morbihan a un accord de coopération avec le Nord-Mali. Autre aubaine, je découvre qu’un programme de coopération existe entre la France et le Mali pour accueillir des jeunes en service volontaire. Leur accueil est pris en charge par le ministère des Affaires étrangères. Je m’étonne. Aucun artiste, aucun nomade, aucun non-diplômé n’a encore bénéficié de ce dispositif national qui défend pourtant officiellement l’accès de la culture à tous. Autre déconvenue, côté français, le monde rural est lui aussi absent du dispositif.

Pour quelle raison objective ? Je ne le saurai jamais. Elle est belle l’égalité des territoires. Les financements vont d’abord aux structures qui ont de quoi fournir l’ingénierie, donc aux zones urbaines. Comme si le travail des bénévoles,  a fortiori celui des élu-es bénévoles, comptaient pour du beurre dès qu’il s’agit de d’entrer dans des cases nationales, alors que le reste du temps, ce sont ces mêmes bénévoles qui font vivre la culture, en permanence sur la corde raide et chaque jour un peu plus,  pour palier le désengagement de l’Etat, des collectivités locales, sur des enjeux aussi importants pour lutter contre la montée des discours extrémistes en tout genre.

Zeidi et Intidao sur scène avec Génération Taragalte le 6 janvier 2015 à Rabat.
Veille de l’attentat contre Charlie, Zeidi joue sur scène avec Génération Taragalte et Intidao, à Rabat. Il rejoint la Caravane culturelle pour la Paix.

La question sera vite sans objet. Mars 2014, élections locales, changement d’assemblée communautaire, le projet de coopération culturelle est enterré à la première réunion de commission par les nouveaux décideurs fraîchement élus au suffrage universel. Zeidi, inscrit au conservatoire depuis septembre 2013, n’y entrera pas. Il reviendra seulement un an plus tard, après des mois de combat pour son visa. Un petit mois en visite privée au lieu d’un an de service civique à promouvoir l’apprentissage de la musique et l’échange interculturel auprès des habitants de nos communes rurales, comment défendre de vraies ambitions pour la culture dans ces conditions ?

Pour couronner le tout, le préfet du Morbihan refusera la demande de prolongation de séjour qui aurait permis de finaliser la réalisation d’une maquette enregistrée en urgence à Cléguérec et de garder un infime espoir de ne pas avoir fait tout ce chemin avec Tadalat pour rien. Grâce à la Caravane culturelle pour la Paix, Zeidi aura tout de même la chance de se produire en concert de nombreuses fois et avec des grands noms de la scène africaine, comme Intidao (Tinariwen) et bien d’autres, avant de rentrer chez lui à Kidal, le mois dernier, pour y retrouver sa famille, ainsi que ses anciens camarades de scène.

Quoiqu’il en soit, c’est Oumar qui a raison en ne retenant que le meilleur de cette rencontre entre la Bretagne et le Nord-Mali, portée par des habitants qui ne se connaissaient pas auparavant et qui n’ont pas jugé utile de se réunir en association pour agir ou d’attendre d’avoir des subventions. La source était là, à portée de main, alors nous nous sommes simplement mis dans les rangs pour que Tadalat abreuve de la meilleure eau qui soit notre beau désert breton. Et puis, la caravane passe…

« Vraiment je suis très content de vous les Bretons, vous nous avez très bien accueillis pendant notre tournée en été 2013 et après avoir fini la tournée, j’ai fait 4 festivals en Algérie. Depuis, rien ne s’est vraiment passé. Les autres étaient à Kidal, Zeidi a pas mal bougé hors du Mali et moi je suis resté à Tamanrasset, pour des histoires de passeport. Il est difficile de se déplacer avec les problèmes au Nord. L’album, on espère bien le sortir bientôt. Avec quels moyens ? Aucune idée ! » 

Oumar Badi

Concert de clôture au Festival des Houches, la classe des grands combinée à l'humilité, la générosité de celui qui sait qu'il ne fait que passer...
Concert de clôture au Festival des Houches, la classe des grands combinée à l’humilité, la générosité de celui qui sait qu’il ne fait que passer…

Pour finir sur une note positive, je veux d’abord saluer ces étudiants à Bamako qui nous font ce plaisir de  pouvoir reprendre contact avec nos amis de Tadalat grâce au concert qu’ils organisent samedi au Centre Toumast. Je vous invite au passage à regarder une vidéo qui vous mettra de suite dans l’ambiance, même si la qualité sonore de cette captation laisse à désirer. Ca vaut toutes les conclusions…Poussez les chaises si vous êtes dans votre cuisine. L’espoir incarné de Tadalat est plus que contagieux, il est positivement décapant !

https://www.facebook.com/tadalat.official/videos/609466142458294/?hc_location=ufi

Je voudrais aussi vous inviter à prendre le temps de lire cette charte réactualisée en avril dernier par les acteurs du réseau Zone franche et rappeler combien chacun, par ses choix, ses actes, ses réseaux, contribue à faire vivre cet engagement partagé, ne serait-ce que par la chaleur humaine que nous dégageons, ensemble, en tant que public, de la plus petite salle de concert au Zenith, grâce à ces artistes qui nous font vibrer parce qu’ils en ont le pouvoir.

Pour certains, c’est parfois le seul pouvoir qu’ils ont, face aux lourdes machines administratives qui les broient comme fétus de paille, mais ce pouvoir-là, personne ne peut le leur enlever, si ce n’est les groupes terroristes et l’indifférence, a fortiori la haine rampante qui recouvre « consciencieusement » nos esprits autrefois éclairés…

 Aussi vite et silencieusement que le lierre peut tuer un arbre millénaire.

http://droitsculturels.org/wp-content/uploads/2015/06/charteZoneFranche.pdf

B comme Bonus

Pour aider Tadalat a franchir la barre des 2000 J’aime

Faire circuler l’invitation du concert de samedi dans vos réseaux pour soutenir

Mondial Folk : Tadalat défend la cause Touareg devant le public breton

Extraits Live filmés à Afrik O’Bendy

Du désert malien au centre-Bretagne, le bel espoir de Tadalat

Ma culture pour tout passport 

Souvenirs d’Italie en image

http://umap.openstreetmap.fr/fr/map/cartocrise-culture-francaise-tu-te-meurs_26647#5/46.995/4.482

http://www.culturalcaravanforpeace.org/

4 thoughts on “Allo Papa Tango Charlie, l’espoir incarné d’Oumar Badi

  1. Amis du Mondoblog et des musiques du monde qui n’êtes pas à Bamako, le concert de TADALAT sera diffusé ce soir en direct du Centre culturel Tumast sur Radio Afrika. Bon concert aux artistes, aux fans, à l’organisation et merci à Mory Touré de nous offrir ce LIVE en cadeau. RDV ce soir sr http://www.radio-afrika.com/
    « Voir pour savoir, savoir pour comprendre », soutenir et suivre l’actu du Centre culturel Tumast, c’est là.
    https://www.facebook.com/centre.tumast?fref=ts

  2. Ben , on a pris vraiment du plaisir à revoir ce groupe revenir à Bamako, véritable moment de communion et de partage dans ce moment difficile ou le vivre ensemble de tous les enfants du mali est plus que essentielle .Le groupe TADALAT rejoue le Vendredi prochain au Centre Culturel Tumast pour le dernier concert avant le mois de Carême , Merci Françoise pour cette lucarne à la bande a Oumar !!!!!!!!!!!!

  3. Je dois être un peu décalée dans le temps…Mais je n’avais pas lu ce texte jusqu’à aujourd’hui…Il me laisse un goût d’amertume…bien sûr, mais en même temps, celui d’une friandise dont on ne se lasse pas…
    Comme j’aurais eu envie d’habiter Pontivy, il y a 3 ans…
    Merci Fanchon

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