Un dimanche par-ci, un dimanche par-là, si vous ne savez pas quoi faire le week-end, embarquez-vous comme l’ami Jamel dans un train en partance pour la Bretagne et à coup sûr vous aurez droit au grand frisson. Pas celui du surfeur qui préfère l’eau salée au capuccino bien chaud, non un frisson qui rime avec biniou, bourdon et bejon. Ca vous dit ?

Quand Jamel vient m’apporter des dattes bien fraiches de la ferme familiale en Algérie, – je vous dis ça, c’est pas des blagues -, il a droit à de la musique bretonne sans que j’aie eu à programmer quoique ce soit. Je laisse faire le hasard, il fait bien les choses. Des groupes de musiciens souriants, splendides dans leur costume trad, s’attroupent régulièrement devant le Quartz à Brest, le Palais des Arts à Vannes, ou au pied du Château des Rohan à Pontivy. C’est juste affaire d’habitude et… jamais loin de la gare ! C’est toujours en compagnie de Jamel que je me suis surprise à rejoindre la foule à Lorient pour la grande parade, pas peu fière il est vrai de savoir que mes loulous, Elouan, Lucine et Maëlan, étaient du défilé.

Au-delà du frisson, au-delà de la beauté du spectacle, y a t’il dans cet engouement porté par une jeunesse bretonne en prise avec son époque des clés pour s’intéresser à cette musique, à ce qu’elle explore à travers un répertoire qui a (miraculeusement ? Non !) échappé à la destruction de tout un héritage culturel. Le breton, langue celte, est toujours menacé de disparition, quant aux paysages si diversifiés autrefois, ils n’échappent pas non plus aux standards du moment, ni aux effets de la mondialisation. Il y a un mois jour pour jour, Plan B s’intéressait au Festival International des Nomades. Contexte différent, mais tout bien pesé, même préoccupation à partager, même espoir à semer pour la jeunesse, à travers nos patrimoines et les enjeux de leur transmission.

C’est grâce au pari lancé et remporté par le bagad de Vannes, gagner le coeur des français grâce à une émission de TV en prime time, que cette musique bretonne remporte l’année passée son deuxième grand succès médiatique après la célèbre chanson d’Alain Souchon. J’écarte volontairement l’épisode de l’hymne national chanté par Nolwenn Leroy au Stade de France, en mai 2014.

 Fanchon

Tu la voyais pas comme ça ta vie, Pas d’attaché-case quand t’étais p’tit, Ton corps enfermé, costume crétin, T’imaginais pas, j’sais bien.
Moi aussi j’en ai rêvé des rêves. Tant pis. Tu la voyais grande et c’est une toute petite vie. Tu la voyais pas comme ça, l’histoire : Toi, t’étais tempête et rocher noir. Mais qui t’a cassé ta boule de cristal, Cassé tes envies, rendu banal ? Extrait « Le bagad de Lann Bihouë », Alain Souchon, 1979

Le bagadig de Pontivy gagne le concours de 4ème catégorie. Euphorie !
Le bagadig de Pontivy gagne le concours de 4ème catégorie. Euphorie !
Durant des siècles, en Bretagne comme dans les dunes du Sahara, notre héritage culturel s’est transmis sans qu’il soit besoin d’intimer l’ordre aux populations via leurs gouvernements respectifs de contribuer par leur talent à la bonne marche du monde, à son enrichissement spirituel, social, économique, environnemental, ou de se taire, renforçant par là-même le besoin d’exprimer sa différence, de résister aux codes imposés par la culture de l’envahisseur ou le régime de la terreur.

Bien sûr l’histoire montre combien les liens entre pouvoir et culture sont complexes et souvent schizophrènes. Elle témoigne aussi, à l’exemple du sauvetage in extremis de la mémoire millénaire de Tombouctou, que le pouvoir qui survit aux époques, aux dynasties, aux massacres des hommes et des oeuvres, est celui du geste, de l’écriture, de la pensée, de l’imaginaire, de l’exploration du monde, pouvoir d’une humanité agissante qui surgit partout où un regard singulier interroge une forme, un mouvement, une idée.

Tombouctou ouvre une nouvelle page dans l’histoire du droit international. L’information est tombée cette semaine avec le premier procès d’un djihadiste devant la Cour pénale internationale. Force du symbole : cette décision intervient dans une époque où la culture comme l’émancipation des peuples et des individus sont clairement prises pour cible par des Etats, des multinationales et autres groupes fanatiques, fortunés, protégés mêmes, quand des millions de populations pacifiques continuent d’être minorisées dans l’indifférence générale, voire le consentement le plus total des dites populations.

Sans doute menacent-elles par leur culture d’autres causes universelles plus essentielles, plus existentielles ? Qu’on m’explique !

« S’attaquer à la culture d’un peuple, c’est s’attaquer à son âme et à ses racines. Vouloir les faire disparaître en les détruisant, c’est vouloir effacer la mémoire et le passé de ce peuple en lui enlevant ses repères, ses valeurs et tout le référentiel qui constitue le ciment de ce peuple. » Courrier international, 2 mars 2016

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17 /11/16, la Une du numéro spécial du Courrier international. Pontivy fait les titres des médias nationaux suite à la manifestation fasciste du 14/11 autorisée par le Préfet du Morbihan. Stupéfaction, incompréhension !

«Les violations des droits de l’homme sont comme les ondulations d’un sismographe, qui affichent le signal d’un séisme à venir. Aujourd’hui, ces ondulations se font plus rapides et plus amples. Elles signalent des violations croissantes et graves de droits et principes fondamentaux. Ces chocs sont provoqués par de mauvaises décisions, des actions dépourvues de principes et souvent criminelles, ainsi que par des approches étroites, à court terme et excessivement simplifiées de questions complexes.»

Zeid Ra’ad Al Hussein, Haut-Commissaire des Nations Unies, extrait du discours d’ouverture du 31ème Conseil des Droits de l’Homme

Car s’il faut du temps aux idées pour s’imprimer dans une réalité et la faire évoluer, le temps se charge aussi des modalités par lesquelles s’organisent la destruction ou la transmission de ces inventions plus fragiles que jamais. Les technologies s’offrent le luxe aujourd’hui d’explorer les univers de la réalité augmentée, autre débat, autre sujet, mais autant dire que le comble de l’absurde serait bien sûr que cette trouvaille soit l’exacte condamnation ultime d’une réalité vidée de son sens.

A l’heure de la révolution numérique, quelle énergie nous parle encore de ce qui fait la force et la richesse de nos civilisations, de leur capacité à évoluer avec humanité, à produire du beau, à donner du sens ? Après avoir arpenté les extraodinaires paysages de la Vallée du Drâa, m’être perdue avec délice dans l’imaginaire des kasbahs et du blues touareg pour combattre les images indélébiles laissées dans mon esprit par ses fous d’Ansar Dine, il est temps.

Aman, breman – Ici, maintenant

A suivre…

 B comme Bonus

« Bejon » est une expression populaire qui renvoie à l’idée d’énergie.

L’actu internationale http://www.courrierinternational.com/article/mali-la-cpi-sempare-des-destructions-de-tombouctou

Un film en breton qui témoigne de l’ouverture et de la force de la rencontre, avec Jeff un des sonneurs du bagad de Pontivy, Kerlenn Pondi

« En mai 2011, Safar, un groupe de musique taarab de Zanzibar est invité au festival « Bombarde et compagnie » de Cléguérec parce qu’il compte en son sein un zumari, la bombarde de Zanzibar. Safar se produit sur scène avec le bagad Kerlenn Pondi. Sonneurs de bombarde et  musiciens de taarab tissent des liens d’amitié. Les Bretons sont à leur tour invités à Zanzibar. Ensemble, ils s’interrogent sur la préservation et la diffusion des musiques traditionnelles, sur les rapports entre mémoire et création… »

http://www.kalanna.com/fr/safar-eus-pondi-da-zanzibar

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