Le Festival International des Nomades a été l’opportunité de bien belles rencontres dans divers domaines : la musique bien sûr, mais aussi l’agriculture, la sauvegarde du patrimoine et tant d’autres invitations à saisir toute la richesse de la vie nomade dans cette oasis mythique du temps des caravanes. Depuis ce week-end cosmopolite si vivifiant, ce ne sont pas les sujets qui manquent pour poursuivre les échanges, vivre d’autres moments partagés aux portes du désert. Comme les artistes ont une place de choix dans Plan B, c’est naturellement le sourire et la douceur d’Afel Bocuom qui sèment le désordre dans mon programme de publication. Tant mieux. Après tout, retranscrire une interview vidéo donne le temps de mûrir les rencontres, même si la frustration persiste de ne pas pouvoir rendre toute la chaleur, toute la profondeur de cet échange improvisé.

Ambiance et contexte : samedi 19 mars, les verres s’entrechoquent sur le comptoir d’un bar d’hôtel à M’hamid el Ghizlane. Ici, on sert aussi de la bière. J’ai accosté Afel Bocoum sans préambule au milieu de touristes tout sourire, détendus, visiblement comblés. Bien qu’improvisée, j’avais mis cette rencontre en tête des priorités dans mon programme maison. Trop heureuse que les choses adviennent sans avoir à les provoquer plus que nécessaire, c’est dans une pénombre rafraîchissante que j’invite aux confidences celui qui fut, pendant trente ans, le compagnon de route d’Ali Farka Touré sur toutes les scènes internationales. A peine remise de la lumière crue et de la poussière desquelles sont nées de si belles images lors de la course de dromadaires dans l’oued à sec, je savoure ma chance de ce huis-clos paisible. Je goûte et fais durer le plaisir enfantin d’une complicité qui s’instaure spontanément entre deux parfaits inconnus.

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18 mars, le concert d’ouverture tire à sa fin. La danse est la vedette de la soirée, après Afel Bocoum, mon coup de coeur 2016

 

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Le même soir, de l’autre côté de la scène. Danser sa joie, une énergie contagieuse Crédit photo Fanchon-Plan B

Voici une vidéo pour resituer le maillon entre deux générations que représente Afel Bocoum dans le paysage musical malien et africain. Entendre sa voix, son souffle, avant de vous imprégner de ses paroles, c’est une façon de mettre votre propre musicalité sur ces lignes tranquilles.

Début mars, les amis d’Ali Farka Touré commémoraient au Mali et dans les monde entier le 10ème anniversaire de sa disparition. Le 18 mars, Afel Bocoum est sur scène à M’hamid el Ghizlane avec sa nouvelle formule trio. Dans le public, plus de mille cinq cent touristes ont fait le déplacement et se mêlent aux habitants. Une foule de fans de blues touareg en liesse se presse autour des barrières de sécurité. Ici, dans le désert, chacun sait aussi la valeur inestimable du silence qui s’étire entre les notes.

PB : Vous avez été invité par le Festival international des nomades, c’est la première fois que vous jouez ici. Quelles impressions vous laisse cette soirée d’ouverture à M’hamid el Ghizlane ?

AB :  Que de joie! et de la fierté. Jamais je n’ai vu un tel engouement, pas même en Afrique, je n’exagère pas du tout en disant ça. C’était joli à voir. Des Marocains, des Français, des Canadiens, des Norvégiens, de tous bords, il y avait vraiment un très beau mélange. Quand vous voyez ce peuple, là, entre eux, se côtoyer, essayer de parler la langue de l’autre, de se connaître, c’est un moment très fort.

PB : Vous étiez à Genève le mois dernier. C’était important ce concert aussi, non ?

AB : Oui, ça s’est bien passé. Genève, premièrement, c’était le transport de notre culture. Depuis un certain temps, mon peuple vit des scènes désastreuses, vous le savez très bien, et ces gens, ils ont pensé à nous. Au lieu de faire un festival Ali Farka Touré au Mali, ils ont pris le pas pour nous organiser ça [un concert s’est tenu le 4 février 2016 en hommage à Ali Farka Touré dans le cadre du festival « Ô Mali » organisé par les Ateliers d’ethnomusicologie, ndlr]. Parce que c’est une forme d’aide. Ils ont voulu nous aider puisque nous on ne faisait plus de musique, on ne faisait rien en tant que musicien. On était coupé de tout, à cause des événements qui se passent. Ça s’appelle djihadisme, ça s’appelle crise, ça s’appelle l’instabilité tout court. Voilà pourquoi il nous ont aidé, ces gens-là, et je garderai ce geste en mémoire toute ma vie.

PB : Hier soir, sur scène, vous avez lancé cette invitation à tous : « venez chez nous au Mali, on vous attend ». C’était inattendu, vu le contexte.

AB : Les festivaliers, les touristes ont peur. Aucun pays au monde n’est en sécurité aujourd’hui. Eux nous ont laissé en panne. Comme quoi le Mali c’est dangereux, en Algérie c’est dangereux, mais jusqu’à quel point ? Mais qu’ils viennent nous visiter, parce que nous aussi on est en danger, qu’ils viennent nous aider! S’ils ne veulent pas nous aider, qu’ils viennent nous visiter quand même! Ça nous ferait énormément plaisir. Où que tu sois, sens-toi en sécurité. C’est le message que je voudrais vraiment passer. Ne vous mettez pas dans un coin, comme si dans ce coin vous êtes en sécurité. Ce n’est pas évident à tous les coups, la vie.

Entre Namur, où il habite et Bamako où il crée un centre d'initiation aux musiques traditionnelles, Afel Bocoum construit pas à pas des ponts entre les générations.
Entre Namur, où il habite et Bamako où il crée un centre d’initiation aux musiques traditionnelles, Afel Bocoum construit pas à pas des ponts entre les générations.

PB : Et la musique dans tout ça ?

AB : La musique est une arme nécessaire et pacifique pour rapprocher les peuples. Nous, on chante en tamasheq, mais dans toutes les langues possibles du monde, la musique est en soi un langage.  Avec la musique, tu acceptes l’autre par sa performance. Par la diversité, par l’état d’âme, par le physique, par tout, parce que nous sommes des êtres humains tout court et la musique nous a réuni. Je suis descendu à Marrakech, j’ai pris le bus avec des musiciens. Moi, depuis qu’ils sont repartis chez eux, j’ai un trou de mémoire, parce qu’ils m’ont déjà manqué. Est-ce qu’on peut oublier ça ? Jamais. On n’oublie pas des scènes comme ça.  On a échangé des emails mais leur silhouette est ancrée, là, elle ne sortira pas de ma tête. Et vice versa. Ça c’est quelque chose qu’on a tout le temps quand on bouge hors de chez soi. Etre nomade, c’est une richesse. Ce n’est pas facile d’être nomade.

PB : Etre artiste, c’est une autre façon d’être nomade.

AB : Tu es forcément nomade dans ta tête, parce qu’il faut comprendre les autres, comprendre comment ils fonctionnent et les accepter dans leur fonctionnement, parce qu’ils ne fonctionnent pas dans le vide comme toi tu y arrives. Nomade, oui, dans ma tête, mais physiquement, voilà que je suis entravé. Je voudrais bien voyager. Qu’est-ce qu’il se passe ? C’est ça, le visa, une barrière comme ça pour empêcher les musiciens de voyager à travers le monde. Donc voilà quelque chose dont on m’a amputé.

PB : La mobilité ces artistes, c’est selon vous un enjeu majeur ?

AB : Oui, un enjeu majeur. J’aimerais vraiment qu’on y pense, que les gouvernements apportent des réponses. Nous n’avons jamais enfreint la loi d’un Etat. Si j’avais passé une minute dans le territoire d’autrui sans permission, et qu’on ne me donne pas le visa, il n‘y a aucun problème. Mais on ne cherche même plus à comprendre. Visa ? Non. Le visage il est fermé, comme si celui qui te donne le visa travaillait pour lui-même. Il ne pense même plus à son pays, qui l’a commis. Tout est oublié, chacun fait à sa tête.

PB : Et pour les jeunes alors ? C’est difficile du coup de rentrer dans ta trace à toi. Toi tu as su rentrer dans la trace d’Ali Farka Touré. Il t’a choisi pour être sa relève. Ça t’a permis de faire ta musique. Pour les jeunes de maintenant, quel chemin s’ouvre à eux ?

AB : Ils font du rap. Je suis content pour eux, ils ont voulu changer. Ce qu’on fait, ils se sentent pas dedans. Mais je leur conseille toujours, faites attention, même si vous faites du rap, prenez soin d’utiliser vos instruments traditionnels, à la base. Parce que les Américains, c’est leur chemin. Vous ne serez pas des américains, hein ! Développez vos instruments, développez vos idées, développez votre chose, votre bien-être, mais ce chemin des Américains, fuyez ça comme la peste. Restez chez vous et ayez les pieds sur terre. Voilà le message que je passe aux jeunes. Chaque phrase compte chez nous. C’est une question d’éducation civique et morale. Nous n’écrivons pas. Des journaux, la radio, il n’y en a pas dans tout le pays. Voilà ce que la musique représente pour nous : il faut faire passer l’information à un niveau équitable à travers le pays. La télévision, elle s’arrête à un niveau, et puis c’est fini, il n’y a plus d’image. La radio, ça s’arrête à un moment, quand on ne peut plus capter car le pays est très vaste. Avec la musique, nous, on peut aller n’importe où pour délivrer des messages. Voilà la différence. Avec le rap, nos jeunes livrent des messages essentiels, mais j’aimerais que la musique à la base soit notre musique. Ça je le souhaite de tout mon cœur.

PB : Merci beaucoup Afel Bocoum. Au plaisir de vous voir où la prochaine fois ?

AB : C’est moi qui vous remercie. Pourquoi pas en Australie (sourire). On se voit là-bas, d’accord ? On prend le pari.

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Mamadou Kelly et Alain Plume forment avec Afel Bocoum un trio qui fait voyager l’âme du Mali dans de belles compositions à découvrir lors de leurs prochains concerts

 B comme Bonus

Le protrait d’Afel Bocoum sur Mondomix

Afel Bocoum est à l’initiative d’un projet culturel à Bamako pour répondre aux enjeux de la transmission : la création d’un centre d’initiation à la musique traditionnelle

Contact : malimusicalcenter@gmail.com

En concert à Bruxelles le 3 avril, Afel Bocoum a été l’un des invités de marque du Festival international de jazz de Montréal, voilà quelques années.

Un article publié le 7 mars par RFI Musique sur une autre formation avec Afel Bocoum, actuellement en tournée internationale, le Ali Farka Touré Band.

Parmi d’autres références, nombreuses en Bretagne pour échanger, agir, créer en faveur de la transmission des musiques traditionnelles – on ne peut plus actuelles -, un festival fait une large place aux rencontres professionnelles : rendez-vous à Brest en décembre 2016 pour le festival No Border.

Pour promouvoir un festival en zone rurale qui fait le job « ar feson » (top du top) à Rostrenen : le festival Fisel.

Au Sahara, le festival au désert (Prix Womex 2013) est toujours en exil. Dans son album « Niger », Afel Boucoum a dédié une de ses compositions à Manny Ansar, initiateur en  2004 de ce beau festival et coordinateur depuis 2013 de la Caravane culturelle pour la Paix. Le Festival au désert en exil est partenaire de la tournée d’Ali Farka Touré Band, en découvrir cet été en Europe après la tournée des capitales africaines

En 2004 naissait un autre festival au désert dont la 13ème édition vient de s’achever : le Festival International des Nomades (page FB).

Pour aller plus loin, l’actu Formation de la semaine.

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