C’était son premier concert européen d’une longue tournée 2016 intercontinentale. La grande chanteuse malienne Rokia Traore était en Bretagne jeudi avec sa nouvelle formation et son magnifique répertoire. Accompagnée par cinq artistes portés par la fougue de la jeunesse et un talent fou, la diva du rock mandingue m’a subjuguée d’emblée par sa force et sa présence. Alliant avec grâce art de la mélodie et poésie, Rokia Traoré sait émouvoir par ses textes autant que par son sourire, ou par la gravité qui s’invite sans apesantir l’atmosphère, bien au contraire, comme un silence bienveillant, comme un battement d’aile de papillon. La musique peut tout, quand elle sait à la fois toucher nos sens et notre conscience, quand elle libère du fatras de nos vies matérielles l’insoutenable légèreté de l’être.Rokia-Traore

« Dans un monde imparfait, apprendre à négocier les aspérités, accepter de s’égratigner, lâcher prise quand naît sous les doigts la surprise, le désir d’une forme, d’une autre forme, un désir non négociable, une envie brute. Quand soudain les aspérités ne sont plus dehors, mais dedans. Alors je voudrais juste n’être plus que cette roche creusée par la cascade, me fondre dans le reflet de ce que je n’atteindrai jamais, accueillir plus que l’instant, le souvenir de l’instant, avant même de l’avoir vécu, sans même savoir que je l’attends. » Fanchon

La-nouvelle-vague_Saint-MaloNous sommes à St-Malo dans une belle salle de spectacle appartenant à la ville gérée par une association « Saint-Malo Culture », La Nouvelle Vague. Le concert se joue à guichet fermé. J’ai la chance d’assister à la balance. C’est toujours un plaisir pour moi que de vivre ces moments dans l’anonymat d’une salle encore vide. Mon ami Jonathan Dembelé (Kabunga) est en fond de scène près de Moïse, un jeune batteur burkinabé. A la guitare, Adriano fait des merveilles, il joue remplaçant mais c’est une vraie météorite de la rock’galaxie. Il est italien, ne parle pas français. Rokia lui donne carte blanche en anglais. En pro de la scène, elle sait ce qu’elle fait. Elle repasse au français pour rassurer Jonathan qui n’a que quatre concerts à son actif avec cette formation, dont tout de même Mawazine, excusez du peu, la référence des références. C’était la semaine dernière. C’est dire si, tout seul dans son petit logement à Bamako, l’ami Jonathan a bossé ses partoches comme un forcené pour être au niveau. Et assurément, il l’est !

A Saint-Malo, Jonathan Dembele donne son tout premier concert en France, mais pas en Europe.
A Saint-Malo, Jonathan Dembele donne son tout premier concert en France, mais pas en Europe. Kabunga a déjà pas mal navigué entre les deux continents.

Nous « skypons » régulièrement, mais je n’ai pas revu Jonathan depuis notre rencontre avec Ben Zabo en plein désert, à M’hamid el Ghizlane. En janvier 2015, il s’en est fallu de peu pour que cette rencontre n’ait pas lieu suite au concert d’ouverture de la Caravane culturelle pour la Paix. J’aime à penser la réalité comme une carte sans itinéraire figé et surtout sans fête de l’autoroute – petit clin d’oeil à celles et ceux qui lisent mes billets sur facebook. Il faut des rêves pour avancer et des chemins pour se rencontrer. J’avais juste oublié pendant quelques années de faire confiance à cette carte. Je me suis reprise à temps, fort heureusement. S’ensuit l’inconnu. Jonathan et moi étions au bon carrefour, au bon moment : Taragalte.

Je suis depuis à distance ses états d’âme de jeune professionnel jonglant entre concerts et formation, déplacements en Europe – pas par la France bien sûr, le consulat persiste à refuser aux jeunes artistes leur droit à la mobilité, vive la nation des Droits de l’Homme. Dans la dernière ligne droite, Jonathan se voit proposer une place au conservatoire dont il sort major de promotion quelques mois plus tard, avec un mémoire dédié aux musiques traditionnelles qu’il est heureux de soutenir avant de se consacrer pleinement à ce qui motive ses choix, ses décisions : la création musicale, la scène.

Rokia-Traore_Saint-Malo
Rokia répond à mes questions pour un webzine breton. Je découvre une femme d’engagement et un projet qui lui tient à coeur : l’Espace culturel Passerelle.

De mon côté, j’essaye sans grand succès de lui ouvrir des portes. Je contacte Alençon, ville jumelée avec Koutiala, la Luciole, scène de musiques actuelles de cette ville moyenne, jusqu’au président du Comité de jumelage. Silence radio. J’ai plus de succès à Bamako, où je n’ai jamais mis les pieds, pas plus qu’au Mali. Par mon intermédiaire, Jonathan rencontre Adama Traoré, membre fondateur du réseau Kya, une initiative exemplaire. A commencer par l’équipe enseignante du conservatoire, je cherche des appuis pour permettre à Jonathan Dembelé de venir me rejoindre à Visa for Music, salon professionnel international où il s’est inscrit comme artiste et auquel il ne viendra pas faute de solution pour arriver jusque là.

Occupée à Marrakech par l’obtention d’un visa avec un autre consulat pour un autre artiste de la Caravane culturelle pour la Paix, je n’irai pas non plus à Rabat (Visa for Music), somme toute déçue moi aussi de l’absence de réponse à mes diverses sollicitations. Même si essayer, c’est risquer l’échec, ça ne fait jamais plaisir de rester devant une porte fermée en sachant combien l’horizon serait plus clair pour tout le monde si cette porte ne refusait pas de s’ouvrir.

Aimer, c’est risquer le rejet. Vivre, c’est risquer de mourir. Espérer, c’est risquer le désespoir. Essayer, c’est risquer l’échec. Risquer est une nécessité. Seul celui qui ose risquer est vraiment libre. Paolo Coelho

Efforts somme toute justifiés, puisque 2016 s’ouvre pour Jonathan avec la meilleure posture qui soit pour ses projets. A la sécurité de l’emploi, il préfère le risque et la liberté nécessaire pour saisir les opportunités. Cette rencontre avec Rokia Traoré à la recherche d’un nouveau bassiste lui donne vite raison d’avoir cru en son travail, en son talent. Rares sont les artistes au Mali qui ont suivi un vrai parcours de formation. Jonathan a étudié l’anglais avant de réussir le concours d’entrée au Conservatoire des Arts et métiers Multimédia Balla Fasseké Kouyaté. Il a aussi étudié au Danemark, où il a su développer son réseau et se faire de bons amis. Le travail pour Jonathan, c’est désormais cette vie rythmée par le voyage entre deux aéroports, deux continents, et l’adrénaline, l’engagement physique qu’implique chaque concert, chaque nouvelle rencontre avec le public de Rokia Traoré.

Par ce choix judicieux, confier la ligne de basse à Kabunga, la chanteuse malienne renforce le message positif et citoyen qu’elle adresse à la jeunesse africaine, ainsi qu’aux dirigeants qui doivent accompagner dans le monde le développement artistique et culturel, le dialogue entre les continents. Pour que l’acte accompagne le discours, l’artiste de renommée internationale a inauguré le 30 avril dernier à Bamako, sa ville natale, un lieu dédié aux jeunes talents : l’Espace culturel Passerelle, financé par la Fondation du même nom créée en 2009 à l’initative de Rokia Traoré.

La-nouvelle-vague_Saint-MaloMais laissons Bamako pour Saint-Malo. Je suis donc là, au pied de la scène, avec une belle écharpe rayée fabriquée à quelques kilomètres de Pontivy, au bord du Canal de Nantes à Brest. Jonathan a peur d’attraper froid, ça se comprend. Il n’a pas encore eu le temps de poser ses valises à l’hôtel. Il arrive avec Moïse de Bamako. Oui, c’est comme ça, étrangement, Jonathan n’a plus de problèmes de visa avec le consulat français. Une chance, la météo vient de changer (enfin) et c’est sous un grand soleil que Jonathan aurait pu voir notre cité corsaire, la plus belle ville fortifiée de nos magnifiques côtes bretonnes… s’il en avait eu le temps. Tout est si nouveau, tout est allé si vite ces dernières semaines, qu’il n’a pas pris le temps de se géolocaliser. J’ai aussi pris avec moi deux piles 9 volt pour sa basse, une vieille blague qui nous ramène à notre premier échange au Sahara. Il me fait rire quand il me raconte qu’à Mawazine, à Rabat, il y avait des cartons remplis de ces piles à disposition des artistes. En mon for intérieur, j’espère que Jonathan n’oubliera jamais qu’il flippait encore il y a peu à l’idée de tomber en rade en plein concert.

Jonathan-Dembel_Saint-Malo
Jonathan n’est qu’au début d’une grande tournée avec Rokia Traore, mais il a déjà trouvé ses marques sans problème.

Jonathan me confie qu’à Rabat il n’a pas pu voir le show de Chris Brown. Je le fais répéter, je crois qu’il parle de James, petit décalage de génération. Oups ! Il regrette aussi de ne pas avoir ne serait-ce que croiser une de ses idoles, le bassiste virtuose Marcus Miller qui était programmé à la même heure et sur la même scène que lui le lendemain du concert de Rokia Traore. Peut-être un bon signe pour la carrière à venir de Jonathan. Il me parle encore de Victor Wooten, autre grand bassiste. I am larguée, of course. Les seuls bassistes sur lesquels je peux mettre un visage, une voix, un style, sont Etienne Callac, aujourd’hui professeur au conservatoire de Pontivy et grand mélomane, Zeidi Ag Baba de Kidal, Eyadou Eglech de Tinariwen. C’est déjà pas si mal.

Petit clin d'oeil à la Bretagne et aux bretons, Jonathan va faire le tour du monde avec cette écharpe made in Breizh
Petit clin d’oeil aux bretons, Jonathan va faire le tour du monde avec cette écharpe made in Breizh (Roc’han Maille)

Ah oui, ce serait bien que je ne me sauve pas maintenant, là, sans avoir dit un mot de ce concert à St-Malo. Sauf que les mots me manquent pour une fois. Je ne vois pas mieux comme biais que de vous inciter à aller voir l’agenda de cette superbe tournée internationale pour savoir quand vos rêves et vos chemins vont croiser ceux de Jonathan, de Moïse et de Rokia. Aux Etats-Unis ? En Australie ? Et pourquoi pas en Afrique ?

J’ai juste envie de reprendre à mon compte un des si beaux textes de Rokia Traoré, « Zen, ô que je suis zen » – l’air ne me quitte plus depuis jeudi et j’espère que le groupe mettra bientôt en ligne une captation vidéo de ce titre magistralement réinterprété par ces nouveaux musiciens -. Je m’en vais sur l’heure rêver de Bamako, de cette nouvelle vague malienne qui déferlerait sur nos plages FM comme un tsunami salvateur et qui sur son passage ouvrirait les frontières à tous les réfugiés, ferait rentrer chez eux le coeur fier et léger tous les exilés.

Mais voilà un article (tout chaud sorti du four) qui pourra réfreiner vos envies d’en savoir plus sur ce concert.

http://lamagicbox.com/magazine/?p=10375

C’était son premier concert européen d’une longue tournée 2016 intercontinentale. La grande chanteuse malienne Rokia Traore était en Bretagne jeudi avec sa nouvelle formation et son magnifique répertoire. J’aurai pu vous parler du concert époustouflant auquel j’ai assisté, grâce à Jonathan, mais non. Allez-y et vous verrez que j’ai eu le courage, que j’ai eu raison de n’en rien faire.

B comme Bonus

https://www.facebook.com/jonathan.dembele?fref=ts

http://www.rokiatraore.net/

http://www.huffpostmaghreb.com/2016/05/24/rokia-traore-refugies-migrants_n_10115394.html

http://www.unidivers.fr/rokia-traore-concert-saint-malo/

Pour s’intéresser à la question migratoire en Afrique (j’ai choisi cette étude car elle concerne de jeunes Bwa, ethnie dont Jonathan et Moïse sont originaires)

https://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines.htm

https://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2011-1-page-23.htm

1 thought on “Kabunga de Koutiala, la nouvelle recrue de Rokia Traoré

  1. Je suis un musicien pianiste résidant au Mali. Meilleur pote de Jonathan. Je lui dut simplement courage et qu’il bosse plus que ça. Notre Dieu ne l’oubliera pas. Courage une fois encore

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *