Enquête personnelle, en quête de sens

affiche-wst-episode-1-maroc-juillet-2016Sarah Zouak est une jeune femme aux identités multiples, en prise avec une époque qui la questionne en tant que femme, en tant que citoyenne, en tant que musulmane, en tant que jeune diplômée qui choisit une voie différente pour faire entendre des voix que l’on n’entend pas. Pourquoi ? Comment ? Où trouve-t-elle les appuis pour mener à bien ses nombreux projets ? D’où lui vient sa créativité et cette assurance qui lui permet d’oser sa différence ?

Avec sa complice Justine Devillaine, Sarah a parcouru cinq pays à la rencontre de vingt-cinq femmes avec un vrai désir : entendre, comprendre, pour faire passer le message de ces engagements et rendre audible des paroles qu’elle a besoin de mettre en récit elle-même pour ne pas céder aux pressions médiatiques qui, en France au moins, marginalise la femme musulmane en la réduisant à des clichés aussi simplistes que nuisibles.

Les images reprises à terme dans un long métrage de Women Sense Tour sont un hymne à l’initative, à l’autodétermination contre toutes les formes de discrimination. Dans cette histoire qu’elles partagent aujourd’hui, Sarah Zouak et Justine Devillaine osent avec talent.

Prêt.e.s à bousculer vos certitudes ?

Sarah et Justine vont parcourir des kilomètres d’ici deux semaines pour diffuser en France le premier documentaire de cette série tourné au Maroc en octobre/novembre 2015. Elles se sont connues en master, toutes deux ont fait un mémoire sur le droit des femmes en lien avec un pays arabe. Mais c’est lors du tournage des épisodes réalisés en Iran et en Indonésie que Justine prend conscience qu’elle veut faire partie du projet. Quant à Sarah, c’est aussi à ce moment qu’elle réalise que l’expérience lui apporte tellement qu’elle ne pourra pas s’arrêter là. Alors aussi efficacement qu’elle a pensé le Women Sense Tour, qu’elle gère la façon de communiquer sur cette démarche originale, elle se lance avec Justine, en marge du montage du film et des prises de contact nécessaires à sa bonne diffusion, dans ce qui devient aujourd’hui officiellement le réseau LALLAB.

A travers Lallab comme avec les projections-débats, Justine et Sarah se posent en contributrices, en médiatrices citoyennes, mais aussi en militantes d’une information différente. Elles veulent participer au débat sur ce que nous voulons comprendre, nous-mêmes, de cette société cosmopolite, connectée, mondialisée, ultra-médiatisée et particulièrement fragilisée sur la question du vivre ensemble  La semaine dernière, comme pour offrir un avant-goût de cette large mise en réseau nourrie de conviction et d’énergie positive, Sarah Zouak ne cachait pas sa joie à l’occasion du 1er Lallabday.

Diplômée en relations internationales, Sarah entreprend là où d'autres refusent l'idée même d'une congruence entre féminisme et islam
Diplômé d’école de commerce en poche doublé d’un master en relations internationales, Sarah entreprend là où d’autres refusent l’idée même d’une congruence entre féminisme et islam.

Avec beaucoup d’amour et d’intelligence

Ces 25 femmes rencontrées au Maroc, en Tunisie, en Turquie, en Iran et en Indonésie sont toutes des actrices du changement qui allient sereinement leur foi et leur activisme pour l’émancipation des femmes, explique Sarah quand elle rappelle ce qu’elle cherche à atteindre à travers ses choix. Le premier de ces choix, et pas des moindres, a été d’opter pour l’entreprenariat et le milieu associatif plutôt que de se fondre dans la cohorte de jeunes diplômés formatés à d’hypothétiques carrières dans les entreprises côtées au CAC 40.

Si Sarah Zouak a les idées claires, c’est parce qu’elle s’est donné les moyens de répondre à ses propres questions, d’interroger son propre libre-arbitre, de mettre à distance tous les discours « sur » pour privilégier les échanges « avec ». Comprendre plutôt que dépendre, communiquer plutôt que condamner, produire l’information plutôt que l’intérioriser de gré ou de force en étouffant son propre appétit de savoir, en débranchant au passage tous les postes de contrôle… et « allumer les postes de télévision », Francis Cabrel, Carte postale (1981).

L’objectif? Casser les stéréotypes autour des femmes musulmanes constamment représentées comme des femmes soumises et oppressées, et où l’Islam serait vu comme un obstacle à leur émancipation et les empêcherait d’être libres de leurs choix.

L’idée? Que ces femmes ne soient pas seulement perçues avec un regard positif, mais aller plus loin en faisant d’elles des modèles et des sources d’inspiration pour tous et toutes.

Faire émerger dans le flux d'information des paroles et des actes pour choisir nos références, opter pour d'autres mise en récit de notre époque
Faire émerger dans le flux d’information des paroles et des actes pour choisir nos références, opter pour d’autres mise en récit de notre époque…avec beaucoup d’amour

En Bretagne, une projection unique aura lieu le lundi 17 octobre à la Maison internationale de Rennes. Si vous êtes à Paris, la projection a lieu le 29 septembre dans les locaux de Sciences Po. Sans anticiper sur les échanges qui auront lieu ces soirs-là, voilà ce que Sarah Zouak a confié à Plan B sur ses multiples rencontres anonymes au détour de cette expérience de réalisatrice prenant le micro à l’issue d’une projection de son tout premier documentaire. Mais j’oubliais de vous dire : Sarah ne savait pas se servir d’une caméra avant de se lancer dans ce projet passionnant. Oui, culottée la fille, et sacrément déterminée !

Ce qui m’amène en conclusion à choisir les mots de Aicha Ech Chenna, fondatrice de l’association Solidarité Féminine pour les mères célibataires, que l’on découvre dans cet épisode du Women Sense Tour consacré au Maroc : la peur aujourd’hui a changé de camp grâce à toutes celles qui osent ouvrir des brèches et dénoncer certaines contre-vérités. Pourtant, prenons garde que toutes ces énergies positives ne soient balayées dans l’inconscient collectif par d’autres récits « nationaux » qui préfèrent aux réalités du vécu et à la diversité des expériences, les discours prêts à l’emploi truffés de clichés.

Si je savais ce qui m’attendait, à l’époque, je crois que j’aurais eu tellement peur, je ne serais jamais passée à l’acte…sauf que je ne savais pas. Aicha Ech Chenna

Ce soir, Justine et Sarah lancent leur première plateforme réseau, associée à Lallab, le premier magazine francophone qui donne la parole aux femmes musulmanes, à l’image de ce qui se fait déjà dans la sphère anglophone. Une idée née quelque part entre l’Iran et l’Indonésie, quand Sarah confie à Justine qu’elle ne s’arrêtera pas de creuser le sujet, qu’elle veut aller plus loin, quand Justine, athée et non musulmane, décide alors de continuer elle-aussi à militer pour faire entendre ces femmes qui changent le monde, qui changent leur pays, mais qui, chez nous, ne sont perçues que par le prisme de médias et de débats instrumentalisés, uniquement comme des femmes voilées.

Fanchon : quelles sont les retours qui vous parviennent suite aux premières projections de Women Sense Tour ? 

Sarah : nous avons déjà l’expérience d’une dizaine de rencontres à Paris et en Ile de France. J’avais quelques craintes, vu notre niveau d’investissement avec Justine. On carbure à fond et on n’a pas eu vraiment le temps de se poser. Mais les retours sont vraiment à la hauteur de notre espérance. D’abord parce que nous touchons aussi bien un public d’hommes que de femmes, jeunes et moins jeunes, et que le parcours de ces femmes musulmanes intéresse tout le monde, croyant ou non, musulman ou non.

Fanchon : et au Maroc ?

Sarah : c’était très émouvant pour moi car ma famille était présente dans la salle et tous m’ont beaucoup soutenue bien sûr. Mais ce que je retiens surtout c’est qu’à Casa comme à Rabat, le public a aimé le film pour les mêmes raisons qu’en France. C’est vrai qu’avec Justine et d’autres amies qui m’ont accompagnées lors des précédents tournages, j’ai pensé et fait ce film pour le public français. Cela m’a surprise de voir qu’au Maroc, le public exprime les mêmes besoins, les mêmes attentes et les mêmes retours très positifs qu’ici.

Fanchon : votre démarche aussi est surprenante.

Sarah : ce que me disent les gens, c’est que Women Sense Tour est un film qui apaise. Le public est vraiment sensible à cette façon simple de poser le regard sur ces femmes et leur environnement. « Enfin un message positif, rassurant », voilà ce que me disent les femmes musulmanes que je rencontre, mais le retour est tout aussi encourageant quand il vient de non musulmans. « Ca fait du bien ».

Fanchon : avec les médias, l’expérience ne semble pas toujours aussi concluante.

Sarah : quand j’étais en formation, je me suis souvent trouvée confrontée à ce qu’on appelle le racisme ordinaire, au sempiternel refrain « oui, mais toi, tu es une exception ». Je suis une étudiante franco-marocaine qui a eu accès aux études supérieures, avec l’élite française, en tout cas, c’est comme ça qu’on nous a formés. C’est encore plus inquiétant de se dire que les managers de demain prendront leurs décisions sur la base de clichés qui entravent gravement notre jugement comme notre capacité d’initiative et l’émulation collective. Les médias contribuent à enraciner ces clichés dans l’opinion publique. Je découvre aujourd’hui à quel point c’est catastrophique.

Fanchon : à quelle déconvenue n’étiez-vous donc pas préparée ? 

Sarah : à ce qu’on me félicite parce que j’allais aider les femmes là-bas à s’émanciper alors que mon propos est tout autre, que c’est moi qui apprend de ces femmes, c’est moi qui me reconstruis sur de nouvelles bases à leur contact, et il en va de même pour Justine qui est encore plus féministe que moi. Je ne m’attendais pas non plus à ce qu’un journal réputé me demande des photos de musulmanes après avoir constaté que leur photothèque était un peu trop fournie en images de burka, qu’un journaliste de radio me demande le témoignage d’une femme avec un accent prononcé, comme si pour évoquer la femme musulmane, il ne fallait pas avoir une trop bonne maîtrise du français. Toutes ces réactions incroyables au XXIème siècle me rendent particulièrement triste.

Fanchon : où puisez-vous votre assurance pour canaliser ainsi votre énergie sans vous piéger dans la colère ?

Sarah : j’ai entendu des choses très violentes, leurs auteurs n’en ont pas toujours conscience et ça fait encore plus mal. Depuis que je suis petite, j’ai appris à être fière de toutes mes identités. Mes parents m’ont éduquée dans l’idée qu’on pouvait tout faire .Mes soeurs et moi avons beaucoup voyagé. J’ai toujours été plutôt timide, mais très créative. Ma colère est venue du fait qu’on me voit comme une exception. Il y a quelque chose de constructif, de fort, à rechercher dans la parole de l’autre ce qui fait que nous sommes différents, uniques, et à ce titre tous exceptionnels, pour peu qu’on nous prête une oreille attentive.

Fanchon : et vous ne pouviez pas exprimer cette créativité dans la voie professionnelle que vous avez d’abord choisie ? 

Sarah : j’adore le marketing, les images, mais travailler dans une agence publicitaire avec un bon salaire, une belle situation pour certains, ne donne pas de sens à ma vie. J’ai vite été confrontée à l’ennui. Avec Women Sense Tour, je continue à me construire et à m’étonner, par exemple, des réactions qui sont différentes, quand c’est moi qui intervient ou Justine, alors que nous sommes toutes les deux sur la même longueur d’onde..

Fanchon : vous voulez dire que les étiquettes ont la vie dure, même avec Women Sense Tour ?

Sarah : si c’est moi qui parle des femmes musulmanes, l’étiquette « communautariste » sort un peu vite, alors que la figure de Justine rassure. En cela notre relation permet de toucher beaucoup plus de monde que ce que nous imaginions. Et l’essentiel est là, faire que notre motivation commune sur un sujet qui pourrait nous retrancher de part et d’autre de nos différences donne encore plus de poids à la parole de ces femmes musulmanes qui nous interpellent par leur engagement, par leurs actes.

B comme bonus

https://womensensetour.com/

https://www.facebook.com/AssoLallab/?fref=t

www.lallab.org

Semaine de la Solidarité internationale

 

 

 

 

 

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