Crédit photo Zack Photography, Taragalte 2016
Crédit photo Zack Photography, Taragalte 2016

Daraa Tribes est un groupe que j’ai vu sur scène pour la première fois à Taragalte en janvier 2015. C’est lors de ce festival que je fais la connaissance de Thomas, leur jeune manager américain. Thomas s’est engagé dans le Peace Corps pour venir s’installer au Sahara, mais à l’époque de ce choix, il n’a d’autre projet que de tenter d’adopter le mode de vie des locaux avec l’espoir non garanti de s’intégrer avec le temps. Pour lui, c’est une expérience qui ne durera pas plus de 27 mois. C’est ce qu’il croit en tout cas. Cela l’aide à endurer les difficultés et à trouver finalement en quoi sa présence au sein de la petite communauté de Tagounite peut s’avérer utile.

A nouveau au programme du festival Taragalte en 2016, Daraa Tribes est à l’affiche ce soir pour la clôture. Depuis que je les ai revus au Festival International des Nomades, le groupe a sorti un deuxième EP et je sais que toute l’équipe travaille dur dans la perspective de pouvoir jouer cette belle musique du désert au-delà des frontières marocaines. Parler aujourd’hui d’un concert et d’un festival auquel je n’assiste pas, ce ne serait pas très inspirant, mais grâce à Thomas et aux relations que nous entretenons depuis notre rencontre, j’ai un Plan B !

Je n’ai qu’à me remémorer le sourire du percussionniste à la descente de scène en mars dernier pour retrouver l’envie d’écrire sur ces artistes, ou plutôt m’intéresser, en l’occurrence, à cette drôle de rencontre entre de jeunes nomades et un américain venu se perdre si loin de chez lui. Car difficile de penser au groupe, à son évolution, sans prendre la mesure du travail que réalise en coulisse Thomas Duncan. C’est d’ailleurs suite à une subvention qu’il obtient pour Daraa Tribes que les musiciens vont pouvoir jouer sur des instruments plus fiables et enregistrer leurs premiers morceaux.

Drâa Tribes, c'est une présence sur scène qui aimante le public.
Daraa Tribes, c’est une présence sur scène qui aimante le public. Festival International des Nomades 2016

Depuis que j’ai terminé mon service au Peace Corps, je continue à vivre dans la région, les luttes de vie au Sahara sont devenues des aspects normaux et quotidiens de ma vie. Je m’engage à continuer à apprendre et à grandir, j’espère utiliser mon privilège d’être un Américain pour partager la musique et le message de Daraa Tribes, un message qui s’adresse à chacun, quelque soit sa couleur de peau, sa religion, ses origines. C’est un message qui témoigne de cette expérience d’une vie paisible. Non seulement on peut vivre de cette façon, mais on devrait vivre ainsi et célébrer la diversité qui constitue notre monde. En 2016, il s’agit d’un message particulièrement pertinent pour les États-Unis et le monde occidental.

Comme dit plus haut, si Thomas s’est mué de volontaire en manager, c’est parce que le lien qu’il a su tisser avec la communauté l’a conduit au bout de plusieurs mois à ce constat qu’il y avait quelque chose à faire avec cette musique et ces artistes. L’engagement qui l’avait conduit jusqu’à Tagounite a pris sens dans cette réponse qu’il est en mesure d’apporter avec sa vision d’étranger, sa langue, ses réseaux. Mais pour en arriver là, pour être en mesure de comprendre quelle pouvait être sa place dans une histoire qui n’est pas la sienne, il est passé par des moments parfois difficiles. C’est dans l’âpreté du quotidien qu’il forge sa capacité d’adaptation. Au plus fort de la détresse qu’il partage avec les habitants, à l’occasion de fortes pluies qui ravagent maisons en terre et cultures en septembre 2014, il sent comment les liens avec la communauté se renforcent.

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Une grande partie de mon évolution personnelle au cours de mon séjour au Maroc est due à l’amitié et au temps passé avec les gars de Daraa Tribes. Leur musique m’a permis de faire face aux sentiments intenses que j’avais, pendant et après cette tempête, sentiments nourris par cette façon dont je me suis senti accepté comme étranger dans cette commune si rurale de Tagounite, comme je me suis enrichi en adoptant un mode de vie très différent de ce à quoi j’étais destiné par ma propre culture. 

Une grande partie du répertoire traditionnel local se compose de chants sur la pluie, la sécheresse, les luttes liées à la vie dans le Sahara. Une grande fierté naît dans l’esprit de celui, de celle qui surmonte ces épreuves. La pluie est habituellement vénérée dans ces régions désertiques, mais les dégâts causés par les trombes d’eau de 2014 ont marqué les habitants. Thomas a dû lui aussi quitter sa maison avant l’effrondrement de plusieurs plans de mur.

J’ai travaillé pour sauver ma maison pendant deux jours, mais le troisième jour, la structure de terre ne pouvait plus tenir, deux grandes sections de ma maison ont cédé et toute ma maison a été inondée au-delà de la réparation. J’ai dû sortir de chez moi au milieu de la deuxième nuit car il est devenu évident qu’un côté de ma maison allait s’effondrer à tout moment. Beaucoup de maisons dans la communauté étaient dans le même état.

Des artistes radieux en sortie de scène, un public en délire, Festival International des Nomades, mars 2016
Des artistes radieux en sortie de scène, un public en délire, Festival International des Nomades, mars 2016

Après ce traumatisme, le groupe reprend ses répétitions dans la nouvelle maison de Thomas qui se sent encore plus réceptif qu’avant aux sonorités, à la signification des textes, aux émotions que suscitent ces airs, ces rythmes traditionnels, même quand ils fusionnent avec une approche musicale plus contemporaine. Thomas ne fait pas qu’observer ou aider à trouver des moyens pour que le groupe sorte de l’anonymat et monte sur scène, il participe pleinement au processus créatif par l’écriture et l’enregistrement des chansons. Il sait que l’alchimie à trouver tient dans cette fidélité aux origines sahariennes des musiciens qui viennent de différentes tribus, à l’image de la diversité culturelle qui caractérise cette population de la Vallée du Drâa.

Peu de temps après que j’ai commencé à me faire des amis dans la communauté, je me suis retrouvé à parler avec eux de la musique locale, une collection très diverse de styles musicaux qui proviennent d’un ensemble diversifié de tribus de différentes parties de l’Afrique et du monde arabe, installées là depuis longtemps. Ils disaient comment les jeunes de Tagounite s’éloignent de leur patrimoine musical, perdent leur intérêt pour les traditions culturelles qui ont été transmises avec soin pendant des siècles, ou, pour la population indigène amazighe (ou berbère), pendant des millénaires. C’était un vrai problème pour eux.

 

L'engouement des jeunes pour le répertoire traditionnel revisité par des groupes locaux prend de l'ampleur grâce aux festivals
L’engouement des jeunes pour le répertoire traditionnel revisité par des groupes locaux prend de l’ampleur grâce aux festivals

Le groupe Daraa Tribes et le succès qu’il rencontre lors de ses concerts témoignent de cette vitalité encore à l’œuvre du répertoire traditionnel et de la création dans la région. L’intervention de l’UNESCO dans les années 2000 a sans aucun doute sa part dans cette prise de conscience et la mobilisation qui s’en est suivie, comme la création du Festival International des Nomades qui a donné sa crédibilité à cette volonté collective de sauvegarde et de transmission de la culture locale.

Mais il faut parfois aussi des étrangers à l’écoute, comme Thomas Duncan, pour que le chemin soit plus riche encore grâce au partage d’expérience et à la motivation décuplée qui naît de l’envie de faire ensemble, de réussir ensemble, quelque soit la hauteur des dunes à franchir. Il faut des réseaux pour que ces chants du peuple s’invitent dans notre univers sonore, surpeuplé, et parviennent jusqu’à nos oreilles qui ne savent plus guère écouter le silence, faire une place à la différence.

Des chants comme  » Raoud  » qui chantent le son du tonnerre qui vient sur les montagnes et la joie, l’amour que le son provoque chez le peuple saharien à cause de la pluie qui suivra, des chants comme  » Huria « , qui chante la paix, la tolérance, la liberté des tribus de Tagounite qui vivent en bonne intelligence en dépit de leurs différentes ethnies et traditions culturelles. « De tous les pays / couleurs vivant dans la liberté » dit le refrain de « Huria », se référant aux couleurs des ethnies qui vivent dans la région et célèbrent depuis des siècles leur diversité culturelle en musique.

Thomas entouré des artistes pour lesquels confiance et amitié riment avec musique
Thomas entouré des artistes pour lesquels confiance et amitié riment avec musique

Daraa Tribes à Taragalte 2016, concert du 30 octobre au cœur des dunes du Sahara

B comme Bonus

https://soundcloud.com/daraa-tribes/sets/alwan

https://www.facebook.com/daraa.tribes?fref=ts

http://www.nomadsfestival.org/

A venir, conférence au WOMEX sur le Festival International des Nomades

http://www.womex.com/about/archive/conference_archive

www.taragalte.org

https://www.facebook.com/Zack-Photography-749353075146134/?ref=ts&fref=ts

 

 

 

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