Quatre ans déjà que je partage sur Plan B les coulisses de mes rencontres avec des artistes. D’abord au Sahara, puis chez moi en Bretagne. Finalement partout où l’occasion se présente, je saisis – quand je ne les provoque pas – les opportunités de capter ce qui relève à mes yeux d’une forme d’urgence assumée. Je dessine dans l’espace à ma façon des formes intuitives, des histoires intimes.

Plan B invite Roland Le Gallic

Certains s’excitent à la seule idée d’être sur le pied de guerre, d’autres se targuent avec morgue de mettre de l’huile sur le feu quand ils auraient le pouvoir de changer la donne. Démence. Plan B est une invitation à opposer des convictions personnelles à ces forces puissantes qui ont pleine emprise sur nos vies. Dans ce blog, la joie d’explorer 1001 façons de penser le monde et ce qui l’agite est une vraie source d’inspiration.

Si je sais écrire, si je sais écouter et partager fidèlement ce que des inconnus me confient de leur rapport complexe avec leur travail de création, alors je veux suivre cette ligne fragile qui se dessine au gré des signes pour faire surgir des formes de pensée, des manières d’être.

L’acte d’écrire et la mise en œuvre de projets concrets sont deux niveaux d’engagement, où se mêlent étroitement mes choix, mes réflexions, mes questions, mon envie d’être à l’écoute du monde. Ainsi, j’imprime ma propre respiration dans une relation au temps qui se veut différente du rythme que m’impose le flux incessant d’informations fragmentaires.

Le plus souvent utiles, bienvenues, parfois toxiques, encombrantes, ces éruptions médiatiques permanentes recouvrent de leur lave noire nos horizons, nos imaginaires, comme si nous ne pouvions vivre d’autres obsessions que celles pensées pour nous, histoire de nous formater encore d’avantage, de mater nos existences rebelles, pourtant si conciliantes à se fondre dans le moule.

Ni drame ni mélo, ni gilets jaunes ni mégots, que des pots…


Roland croque sur le vif une silhouette lors d’un spectacle

Pour commencer cette année 2019, j’ai choisi de faire référence au travail d’un ami de très longue date, Roland Le Gallic, plasticien, scénographe, créateur de mode et de linge de maison, décorateur. J’aime à croire qu’il y a quelques points d’ancrage communs entre ma démarche et la sienne. Nos fructueux échanges ont pu se concrétiser en 2017 dans une belle exposition  lors d’un workshop aux Bains douches, galerie d’art municipale de Pontivy : « Tessons ».

 

Roland Le Gallic, à la vie comme à la scène comme on dit, est difficile à étiqueter. Impossible de le cataloguer dans une esthétique, de le réduire à un langage. Le dessin est cependant une matrice essentielle dans son rapport à l’acte créatif, sans doute parce qu’il ne se sentait libre qu’en crayonnant à sa guise quand il travaillait dans la haute-couture, quand il produisait des croquis pour la presse ou enseignait le modèle vivant dans une grande école de mode à Paris.

Je peux bien l’avouer, lorsqu’il m’a appris qu’il se lançait dans le travail de la terre, ma première réaction l’a carrément fait sourire. Je ne le voyais pas du tout aller dans cette direction après un parcours à l’international qui lui a valu d’intéressantes gratifications tout au long de sa belle carrière artistique.

Roland et son rapport au temps reste une énigme pour moi, mais le fait est qu’il sait s’en faire un allié précieux.

Workshop aux Bains douches, Roland Le Gallic « TESSONS »

J’ai eu tort de désapprouver ce choix, son travail de la terre ne ressemble à nul autre. Plus Roland y cherchait ce que je ne pouvais ni visualiser ni comprendre avant de voir comment tout cela prendrait forme dans l’exposition, plus j’acceptais l’idée que je n’avais pas d’autre choix que de lui faire confiance et de goûter pleinement ma chance de pouvoir l’accompagner dans son cheminement.

Œuvre de Rolland Le Gallic, workshop Bains douches, Pontivy, mai 2017

« Tourner, c’est reproduire un geste simple, ancestral, universel. J’aime me confronter dans l’instant à ce jeu de forces, à cette sensation complexe et vertigineuse d’une énergie capable de donner volume et équilibre. Mon parcours personnel et artistique m’amène à exprimer ce qui fait sens aujourd’hui pour moi. Parmi une multitude d’influences, la terre s’impose comme une évidence.   ADN commun entre les peuples au carrefour de toutes les cultures, la terre conserve cette faculté de relier contenu et contenant, local et universel, usage et symbole, histoire ancienne et contemporaine. »

Roland Le Gallic

Formes intuitives : la force des lignes

Cet artiste breton porte un regard à la fois détaché et lucide sur notre époque sans chercher à choisir le parti-pris d’une posture, pire, d’une imposture. Car l’invitation est belle qui nous dit : sens-toi libre à ton tour et inspiré, invite-toi dans cette relation éphémère où ce qui importe, c’est ta disponibilité dans l’instant. Pose les poids inutiles, suspend les accélérations futiles, escalade les parois de tes impasses, pour faire œuvre et don de ta présence, de ton imaginaire, de ton audace.

C’est le luxe de tout artiste indépendant que d’être ce regard, ce geste tracé dans l‘espace-temps hors de toute injonction sociale, mais traversé encore plus intensément par toutes les tensions, les chaud-froid, les magmas d’une société en prise avec ses paradoxes, ses faillites, ses organes malades. Roland Le Gallic s’intéresse à cette prouesse technique ancestrale qu’est l’art de la terre pour identifier ce qui pourrait traduire ces fractures, source de créativité à la frontière du commun et de l’artistique.

L’image de céramiques qui explosent en cours de cuisson, laissant aux seules lois de la physique toute latitude pour créer une multitude d’accidents, de nouvelles lisières entre le plein et le vide, l’utile et l’inutile, me fascine.

« L’art de la terre ouvre des espaces incroyables de création. C’est aussi vrai quand on ne cherche plus à penser a priori la destination de l’objet fini, son usage.   La forme a un pouvoir sur nos imaginaires et nos vécus qui justifie son utilité. Que l’objet soit de facture artisanale ou l’expression voulue d’un acte artistique, cela importe peu au fond. »  

Roland Le Gallic 

Usages détournés : l’art de l’accident

Dans le travail de cette nouvelle collection, l’idée du ré-emploi est un motif en soi. Roland Le Gallic y voit l’effet conjugué du subjectif, du contexte et du détournement d’objet, laissant place à une vie aléatoire qui peut alors guider la pensée ailleurs.  Il arrive ainsi à envisager la poterie dans son élément le plus réducteur, le tesson. Docile ou rebelle, le tesson est inclassable dans une catégorie, sinon celle de l’inutile, mais jamais insignifiant.

Sobriété, beauté, puissance du propos se dégagent des créations de Roland Le Gallic

Roland Le Gallic revisite de façon originale un domaine du quotidien, où l’objet s’accorde le luxe de naître d’un accident, non d’une volonté de répondre à tel usage, à telle forme a priori.

Les lignes libérées offrent au créateur la possibilité d’un choix parmi des formes inédites avec une mise en espace des pièces de céramique exposées, où le tesson de facture contemporaine dialogue avec le tesson archéologique. Au gré de la lumière qui révèle l’éclat et la texture de la matière, cette nouvelle collection questionne les codes attendus autour de la forme.

L’archéologue, l’historien, voient dans le tesson un indice précieux pour construire des hypothèses et reconstituer un contexte dans une époque donnée. Pour l’artiste, le tesson devient le point zéro d’une nouvelle histoire, empreinte cependant de la force universelle et intemporelle d’une pièce imaginaire qui aurait traversé les civilisations jusqu’à nous.

La question de l’usage, de son évolution, n’est pas éludée dans l’exposition, au contraire, mais il n’est plus nécessaire de poser comme principe la présence de l’objet : vase, chandelier, bol… Le tesson à lui seul dégage une force qui peut justifier l’usage que chacun saura définir pour lui-même. Usuel, rituel, le tesson reprend à son compte les univers des objets dont il garde trace et mémoire, mais de façon moins restrictive.

« Je laisse l’aléatoire faire sa part du travail, prendre le pouvoir. Le ré-emploi intervient par exemple suite à des chocs thermiques qui révèlent les forces et les faiblesses de l’objet par la cassure, par la fêlure. Ce sont les lignes créées par ces accidents qui remplissent mon carnet de croquis. »

Roland Le Gallic

Hommage aux céramistes du monde entier

Au-delà du geste et de la matière, Roland Le Gallic s’intéresse à la forme elle-même, pour ce qu’elle rappelle d’usages passés et présents, pour ce qu’elle témoigne de l’ingéniosité, de l’inventivité des hommes. Roland Le Gallic aime l’idée de rendre hommage à travers cette collection à toutes celles et ceux qui ont fait leur cet amour de la terre, potiers, collectionneurs, décorateurs.

La céramique est un langage intemporel et universel traversé par toutes les cultures, sous toutes les latitudes. Mettre en forme la matière, la cuire, l’émailler, reste un défi technique. Travailler la terre, c’est avant tout expérimenter, répéter un geste, améliorer une formule pour explorer dans une infinité de possibles, la bonne alchimie, le juste équilibre.

Comment s’affranchir par le geste d’une quête dont on perd le sens ? Comment libérer le regard des tensions qui donnent la sensation d’un chaos permanant ? Entre flux contradictoires noyés dans le brouhaha ambiant et besoin d’incarner une cohérence,  Roland Le Gallic réaffirme dans l’acte de création son appartenance à une humanité dont la mémoire et l’histoire survivent aux civilisations.  C’est démesurément fou et décalé, comme de penser à la trace ultime que laissera une époque en prise, en crise, avec sa propre satiété. C’est aussi résolument lucide et enraciné, la Bretagne ayant sa propre histoire avec l’art céramique, des Seiz Breur aux faienceries de Quimper pour lesquelles Roland Le Gallic a aussi créé des motifs.

B comme Bonus

https://rolandlegallic.wordpress.com/

https://www.instagram.com/rolandlegallic/

Il y a 20 ans, Roland Le Gallic incorporait dans ses œuvres une matière inédite, le pétrole échappé des cuves de l’Erika.

2 thoughts on “Usages détournés, formes intuitives : une histoire de pots cassés

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