« Une oasis d’espoir », grand prix du documentaire 2018, nous livre un témoignage exceptionnel et précieux sur l’art de la résistance, la passion, la réussite hors des sentiers battus, tel un défi lancé au monde et à une espèce en voie de disparition, comme le nomade et le paysan, vu d’une oasis perdue en plein Sahara. Bienvenue à Ergsmar, chez Tahar, dans la mer de sable de M’hamid el Ghizlane.

Justifiée ou non, la question me brûle les lèvres. Tahar est-il un héros ou un anti-héros des temps modernes ? Quel sens doit-on donner, quelle leçon faut-il garder de cette histoire d’un homme devenu paysan, cultivateur, pour garder son identité et vivre son désert sans espoir d’y vivre en cohérence avec soi-même autrement qu’en faisant des choix radicaux ?
Oui, rester nomade ou partir sédentaire, voilà bien l’étrangeté du problème, l’expression incongrue résume pourtant fort bien le paradoxe contre lequel Tahar s’est insurgé et a choisi de bousculer nos idées reçues au risque de perdre son pari contre – mais surtout avec – Mère Nature.

Etes-vous déjà allé à Ergsmar, le petit paradis de mon ami Tahar ?

Grâce à Plan B et au tournage d’un documentaire pour Télé Maroc, j’ai saisi cette chance. Le film « M’hamid el Ghizlane », réalisé par Laïla Lahlou, journaliste culturelle de la chaîne, m’a permis de porter à l’écran mes plus belles rencontres au Sahara marocain. Tahar est une de ces figures que je n’oublierai jamais parmi les nomades qui m’inspirent.
Diffusées en octobre 2017, les images de la ferme de Tahar au coeur des dunes, à l’ombre de tamaris géants, ont fait le tour du monde sans jamais avoir été programmées dans un festival, le film n’ayant pas encore été traduit comme je l’espérais en me lançant dans l’aventure avec Laïla.
Le talent de cette journaliste de Casablanca à qui l’idée d’un séjour au Sahara n’était pas venue avant ma proposition de réaliser ensemble ce documentaire, sans budget à la clé, a permis à 50 000 internautes de faire le voyage sans quitter leur salon.
En février 2017, j’étais donc l’heureuse invitée de Tahar El Ammari.  Nous nous étions rencontrés deux ans plus tôt au Festival international des nomades lors d’une conférence de Georges Toutain, célèbre agronome spécialiste des oasis et du palmier-dattier, qui intervient aussi dans « Une oasis d’espoir ».

Ergsmar en double page dans Géo
Sur le chemin de l’oasis, Tahar me montre la double page de Géo consacrée à Ergsmar -crédit : Francoise Ramel

L’art de ne pas brusquer les choses

J’ai souvent croisé Tahar au village et à l’Auberge de la Palmeraie, où il rendait visite à nos amis communs : les frères Laghrissi. De lui, je ne savais pourtant pas grand-chose, sinon qu’il avait dans la tête tout un tas de questions, ainsi qu’une expérience hors du commun acquise à force de sacrifices et de courage. Il n’en fallait pas plus pour aiguiser ma curiosité et ma patience. J’ai rêvé pendant deux ans de cet Ergsmar dont il me parlait sans cesse sans pouvoir m’y projeter.

Ergsmar est une sorte d’arche de Noé, version XXIème siècle, ouverte à tous, avec les solutions à portée de main du nomade, et non les grands moyens d’ONG qui permettent de mettre à l’abri dans des bunkers des espèces végétales promises à l’extinction.

Je voudrais comprendre ce qui me semble inaccessible, la profondeur d’âme, la capacité d’abnégation sans une once de renoncement face à l’adversité. Tahar est de ceux qui m’ont appris à aimer le désert pour ce qu’il n’est pas : un fantasme d’européen, un simple terrain de jeu pour nos rêves éphémères et autres chimères.

Fanchon

Tahar incarne la permanence d’un désir, d’une humanité, d’un rapport au monde qui respire la beauté tragique d’une écriture à la Shakespeare, être ou ne pas être, that (oas)is the question, ou celle plus contemporaine et en prose d’un Patrick Chamoiseau, auteur inspiré de « Frères migrants ».
Tahar est une luciole, même si l’envie de lui attribuer l’étiquette du héros ou de l’anti-héros nous tente comme un piège trop visible tendu par un système binaire, où nos politiques s’acharnent à inventer sans cesse des troisièmes voies sans jamais les suivre.
Ce fils d’une longue lignée d’éleveurs nomade devenu maraîcher par amour du désert et d’un mode de vie menacé de disparition, est un pragmatique qui pense en marchant, un penseur qui agit et sème ses graines, là où ses empreintes laissent leur marque dans le sable brûlant. Il suit sa propre voie et ne cherche à l’imposer à personne.
C’est en France paradoxalement que Tahar a rencontré l’homme qu’il a choisi de devenir : nomade d’abord, nomade toujours, exilé jamais. C’est grâce à un autre homme du désert installé en France, Pierre Rabhi, qu’il a choisi de s’intéresser à la permaculture et de s’aventurer dans un projet titanesque, malgré les obstacles, les tentatives de découragement, le manque d’eau et de moyens : faire renaître une oasis à l’abandon.

« Une oasis d’espoir » décroche le prix de la meilleure photographie

Seul film français à l’affiche du festival du documentaire de Zagora, « Une oasis d’espoir » de Nicolas Van Ingen et Jean-Baptiste Pouchain raconte admirablement ce destin hors norme. Grâce à cette rencontre internationale au Sahara, il vient de recevoir le prix de la meilleure photographie, une distinction largement méritée.
Ce documentaire soigné, exigeant, a reçu le 20 juin 2018 à Deauville le Grand Prix du documentaire, décerné par le Green Awards Festival, autant dire la consécration inespérée pour cette première production d’une petite agence parisienne, Infocus Production, à qui Ushuaïa TV a su faire confiance en mobilisant un budget de 40 000 euros.
L’avant-première d’« Une oasis d’espoir » au Maroc a eu lieu le 27 octobre au Festival Taragalte et le 28 novembre au Cinéma Rex de Pontivy dans le cadre de « Voix du Sahara », du festival des Solidarités et du Mois de l’Economie Sociale et Solidaire.

La luzerne donne de bons rendements à Ergsmar, signe d’une terre fertile -crédit : Francoise Ramel

Depuis juin et la diffusion sur Ushuaïa TV le 13 novembre, Infocus Production conforte la performance en offrant à ce documentaire d’intéressantes perspectives en matière de diffusion, notamment via sa programmation dans de nombreux festivals, mais aussi au plus près des populations rurales d’autant plus concernées par le réchauffement climatique qu’elles sont en première ligne. L’objectif visé est clair : ne pas réserver le témoignage poignant de Tahar aux publics érudits ou déjà convaincus. Qu’on se le dise, « Une oasis d’espoir » n’est pas un film militant… pour militants.
C’est un documentaire qui aborde avec simplicité et beaucoup de retenue une infinité de sujets majeurs, laissant à chacun la liberté de faire sa propre lecture d’une réalité, montrée sans fards ni discours superflu, pour adhérer ou non aux réflexions qui animent Tahar et sa détermination.
La dimension onirique du film passe par une voix off qui narre comme dans un conte un autre destin : celui de la Vallée du Drâa, le plus long fleuve du Maroc, asséché depuis la construction d’un barrage près de Ouarzazate. Sur le sujet, je vous invite à découvrir « Ô racines ! » de Cécile Couraud, un documentaire instructif, lui aussi tourné à M’hamid el Ghizlane.

Il était une fois la Vallée du Drâa

Les images splendides de survol des oasis de la vallée montrent la beauté d’un paysage construit de main d’homme, l’intelligence d’écosystèmes qui n’existent que dans ces respirations luxuriantes, où les parcelles verdoyantes tranchent avec la nudité des sols arides, les pentes minérales des montagnes inhospitalières environnantes.
J’ai traversé cette vallée du Nord au Sud, du Sud au Nord, plus de 20 fois. Je ne me lasse pas du spectacle. Je ne peux que vous recommander d’en faire l’expérience. Il vous en coûtera 18 euros et 10 heures de voyage. Grandiose !
En attendant, vous pouvez aussi vous procurer une oasis d’espoir en DVD aux Editions L’Harmattan ou vous rendre dans un des festivals qui a retenu ce documentaire dans sa sélection, comme Curieux voyageurs, à St-Etienne.

Ferme bio au Maroc et tourisme responsable
Visiter des fermes bio au Maroc, une idée de tourisme responsable à développer comme à Ergsmar -crédit : Francoise Ramel

A Ergsmar, il vous faudra quitter l’ombre des tamaris pour aller capter un signal en haut des dunes. A ce moment-là, portez votre regard alentours et dites-vous bien ceci : Tahar n’est qu’un homme perdu dans son océan sans esquif ni plancton et ce qu’il fait sur son île abandonnée est le signal qu’aucun satellite high tech ne pourra jamais transmettre si nos esprits se ferment, désapprennent à s’émerveiller devant les miracles de la nature, à livrer le plus beau combat qui soit, celui d’une vie pour la vie, en hommage aux générations passées, en responsabilité vis-à-vis des générations futures.
C’est un combat que nous pouvons tous livrer, sans arme ni slogan, juste avec audace et conviction, sur la base de nos savoirs, de nos envies d’apprendre, de ces incertitudes qui sont nos meilleures alliées contre les vérités toutes faites travesties en solution par ceux que cela arrange.

Demandez donc à un nomade ce qu’il sait des certitudes ? Ce qu’il en pense ? Son confort est ailleurs et s’il n’est pas contraint d’y renoncer, jamais il n’échangera sa liberté si fragile face à l’inconnu, à l’imprévisibilité de son environnement, des forces naturelles, contre un peu de notre asservissement quelle que soit la sécurité qu’il prétend assurer au nom du progrès et de la modernité.

Figure emblématique du changement et de l’adaptation au réchauffement climatique, Tahar est le plus audacieux des pionniers capables de rompre avec les clichés et la facilité. C’est en nomade qu’il réfléchit et agit. C’est en homme libre qu’il pense son système autonome, responsable et respectueux.

Cultiver la terre pour un éleveur, c’est comme déroger à l’ordre établi. Le regard critique, voire désapprobateur de ses pairs n’a pas arrêté Tahar. Nous pouvons tous nous inspirer de cette lucidité rare pour ouvrir de nouvelles voies, défendre nos identités, sauver ce qui peut l’être encore de la biodiversité.

B comme bonus

Articles de presse

Le Monde

Music in Africa

Unidivers

Documentaire « Ô racines ! » de Cécile Couraud

Documentaire « M’hamid el Ghizlane » de Laïla Lahlou

1 thought on “Êtes-vous déjà allé à Ergsmar, le petit paradis de mon ami Tahar ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.