Liban est ici, en France, parce qu’il est toujours en vie. Il s’en étonne encore. 

En 2018, plus de 2000 candidat.es à l’exil ont fait la traversée de la Méditerranée. Combien y sont restés ? Ils étaient, paraît-il, plus nombreux en 2017. J’ai lu l’info, bien au chaud, un matin de marché à Pontivy, dans la presse quotidienne. Quelques lignes qui ne pèsent pas plus que le papier qui gît sur la table, dépossédé du sucre noyé dans ma tasse de café. A mes côtés, un demandeur d’asile somalien qui attend depuis un an à Pontivy que la France statue sur son sort. A Boulogoudoute, où Liban était respecté, utile, heureux, promis à un avenir enviable mis à part la menace terroriste et les séquelles de 25 années de guerre civile, la vie continue sans le fils du grand Doualé, l’ancien général devenu imam pour transmettre à ses étudiants le pouvoir spirituel de Djilani, père du soufisme, et œuvrer pour la paix.

Liban ne parle toujours pas français, il galère à trouver un emploi, mais il s’accroche. Il sera toujours temps de penser à gagner Londres, comme ses amis, pour ce jeune anglophone autodidacte, nourri à la BBC. Il est ici parce qu’il a choisi de faire confiance à un jeune président, Emmanuel Macron. Comme lui, Liban cultive en exil l’image du « leader of tomorrow« , sans doute le seul héritage qui lui reste, avec tout ce que sa mémoire incroyable a su protéger depuis l’enfance de chansons, de rituels, de psaumes, d’histoire, de proverbes. Liban est ici parce qu’il est en vie et il s’en étonne encore.

Faire des claquettes pour effacer le souvenir des tirs de mitraillettes

Liban Douale
Liban Doualé à Paris, place de la République, après son entretien à l’OFPRA  le 9 octobre 2018 – Crédit photo Françoise Ramel

En Allemagne, où il a séjourné quatorze mois en attente de papiers, Liban travaillait de façon légale ou suivait des formations dans un lycée professionnel avec de jeunes allemands. Il est parti un 31 décembre, de peur d’être renvoyé en Italie s’il était arrêté. Le 1er janvier 2019, Liban a fêté avec ses amis bretons son premier anniversaire en tant que résidant de l’hexagone, reconnaissant pour l’accueil et la sécurité dont il bénéficie désormais, ainsi que pour une opération chirurgicale dangereuse qui lui a permis de retrouver l’usage presque normal de sa jambe droite. En Allemagne, il n’a pas eu droit à cette chance.

Liban vient de s’inscrire à un cours de salsa et de claquettes américaines. Sa plus belle revanche sur les terroristes qui l’ont emprisonné, torturé, puis ont tenté de l’abattre, une nuit sans lune. Privé dans des conditions d’horreur absolue de toute sa famille, père, frère, femme, enfants, et toujours menacé de mort sur son lit d’hôpital à Kismayo, Liban a finalement décidé de quitter la Somalie en novembre 2015 et de rejoindre la première frontière. Combien de frontières ce jeune nomade a-t-il franchi depuis, la plupart du temps au péril de sa vie ? Kenya, Soudan, Tchad, Libye, Italie, Suisse, Allemagne, Autriche, France, voilà de quoi poser le cadre d’un trop long périple pour celui que ses compagnons d’infortune appellent « Docteur de Libye » avec beaucoup de respect et de reconnaissance.

Liban veut dire « chanceux », « Docteur de Libye » est son surnom

7000 kilomètres à vol d’oiseau séparent Pontivy de Boulogoudoute. Cette distance ne suffit pas à rendre compte de l’exil de Liban, de son déracinement, du choc culturel dans lequel l’a plongé son arrivée en Europe de façon irréversible.

Pontivy Journal, article sur Liban Douale
Liban aime par-dessus tout se sentir impliqué dans la vie locale comme en témoigne cet article du  Pontivy Journal

Liban Doualé appartient à un petit clan de Somalie, Sheekhaal. Ce sont des familles qui ne prétendent ni au pouvoir, ni aux armes, ni aux signes extérieurs de richesse. De culture nomade, la famille de Liban vit à Boulogoudoute (Buulo Gaduud), à 30 kilomètres au nord de Kismayo, dans la vallée de la Juba. S’il y a eu un lycée à Boulogoudoute, Liban n’en a jamais franchi les portes. L’établissement a été détruit en 1991 au début de la guerre civile. Liban est né en avril 1992. Tout ce qu’il sait, il l’a appris dans le Coran, dans la Bible et dans la brousse, où il guidait son troupeau de pâturage en pâturage.

Kismaayo ➡➡ Baar-Sanguuni

Wali safar dhulka ah ma ku martey Kismaayo ilaa Baar-Sanguuni ?Daawo dhulkan quruxda badan iyo barwaaqada taal dalkeena hodanka ah.Jubbaland State Official

Publiée par Jubbaland State Official sur Samedi 16 juin 2018

Au village, malgré son jeune âge, Liban est celui que l’on consulte et dont on applique le jugement dans les conflits. Aujourd’hui encore, il passe des heures au téléphone pour apporter ses conseils, accompagner des décisions difficiles. Il était celui à qui le seul médecin du village confiait le sort de ses patients. Ici, ce savoir pourtant utile ne lui est d’aucune aide. Mais en Libye, pendant les longs mois de captivité, il a permis de sauver de nombreuses vies, d’apporter réconfort et joie au milieu de la pestilence d’une geôle en plein cagnard gardée par des tortionnaires aux penchants sadiques.

Liban est musulman. Ses trois années d’exil ne l’ont pas perverti. Il ne boit pas d’alcool, ne fume pas de haschich. Il ne reste pas des journées entières couché à attendre que le temps passe. Il aime par dessus tout aller prendre son café en ville, y retrouver ses amis français, même si la barrière de la langue l’empêche encore de goûter à des conversations moins superficielles. Il aime sentir battre le rythme d’une vie, d’une ville, où chacun a oublié ce qu’est le prix de se sentir en sécurité.

Liban Douale et la maire de Pontivy
Liban pose avec la maire à l’occasion de la venue à Pontivy du trophée de la Coupe de France – Crédit photo Françoise Ramel

Idolâtré à Boulogoudoute depuis l’enfance, comme l’incarnation de la volonté divine, Liban n’est ici qu’un jeune étranger, drôle et sympa, un rien bavard et trop curieux. Il voudrait tout comprendre, tout essayer, même apprendre à chanter en breton. Liban croit peut-être qu’il aura plus de chance de trouver le graal d’une paix intérieure retrouvée dans cette culture ancestrale qui lui rappelle ses propres racines.

Avant de découvrir le fest noz, Liban n’attendait qu’une chose semaine après semaine : oublier ses peurs, les images de drame, son désœuvrement, dans le brouhaha et les vibrations exacerbées de l’unique discothèque du coin : le Missyl. Avec l’Europe, il a découvert les corps libérés de toute injonction religieuse et le redbull. Chez lui, danser, chanter, écouter de la musique, c’est courir le risque de croiser la mort si les terroristes te tombent dessus. Même vénérer les morts est un crime pour les salafistes. Alors vénérer la jeunesse dans ce qu’elle a de plus beau, de plus joyeux, de plus insouciant, ce n’est pas dans l’ordre des choses pour ces gens-là.

Ne plus avoir peur à chaque instant 

Ailleurs, ils s’appellent Daech, Boko Haram, Al-Qaida, AQMI. En Somalie, les terroristes ont choisi ce nom : al shabaab, ce qui signifie « les jeunes ». Pour un peu d’argent, ils sont prêts à trahir père et mère. C’est de cette façon, par une trahison de son meilleur ami, que Liban a failli perdre la vie alors qu’il psalmodiait en cachette des prières avec le grand Douale et ses étudiants sur le site du mausolée détruit de son grand-père.

Tout ce qui porte turban rappelle à Liban l’image de ces jeunes tueurs et le Sahara pour lui n’est qu’un vaste cimetière où des fous s’amusent à faire des courses de 4×4 avec des trentaines de migrants, hommes, femmes, enfants, entassés de façon inconfortable à l’arrière des pick-up et laissés pour morts s’ils ne sont pas assez résistants pendant la durée du voyage, une dizaine de jours.

Liban s’est retrouvé éjecté un jour de cette façon. Deux érythréens ont perdu la vie dans cette course folle. Comme si leur mort ne comptait pas plus que leur vie, ils n’ont eu droit à aucune sépulture. C’est cela l’exil de Liban et de tant d’autres, l’expérience d’une inhumanité décomplexée qui s’exerce à la vue du monde en toute impunité. Qui a ressenti un jour un très fort sentiment d’injustice peut sans doute mesurer que ce n’est rien, mais vraiment rien, à côté de ce qu’endurent au quotidien ces hommes, ces femmes, ces bébés à naître dans une lumière crue, celle de notre indifférence, celle du crime contre la dignité à laquelle à droit tout être humain.

Liban a payé sa rançon 8000 euros grâce à son clan qui s’est organisé pour retrouver ses dromadaires échappés et lui envoyer l’argent de la vente. Aujourd’hui, s’il voulait se rendre à Londres, il lui en coûterait 400 euros avec la certitude de ne pas se faire voler cet argent en cas d’échec.

Liban embarqué sur un pneumatique avant le naufrage. Il a survécu pendant 3 heures avant l’arrivée des secours. D’autres n’ont pas eu cette chance -Crédit photo Liban Doualé

« En Libye, tu parles, tu meurs. En Afrique, je préférais mourir mangé par un lion ou noyé en Méditerranée que par la main des terroristes ou de tortionnaires libyens. Mais quand j’étais balloté par les vagues, sans gilet de sauvetage et ne sachant pas nager, mourir ainsi m’a fait tout aussi peur. Les bateaux militaires autour n’ont envoyé aucun secours. Beaucoup de mes compagnons sont morts. Un bébé que j’avais sauvé de l’asphyxie dans un container est mort aussi ce jour-là. Quand des hommes qui ont le pouvoir d’intervenir regardent mourir d’autres humains sans réagir, c’est pire encore que le sadisme des fous furieux que j’ai croisé jusqu’ici. Nos vies n’ont aucune valeur. »

Liban Doualé

Le 1er janvier, date anniversaire de son arrivée en France, la radio associative Radio Bro Gwened diffusait un reportage inédit, où Liban témoigne et chante. J’y raconte comment Liban a sauvé de la noyade une petite allemande de quatre ans, au péril de sa propre vie. « Danke schön », voilà comment là-bas un acte héroïque est salué. Ce reportage sensible a été réalisé avec tact par Elaine Agrell, une anglaise en retraite à Mûr-de-Bretagne. Surpris par le froid et la pluie, Elaine et Liban s’étaient réfugiés dans l’église Notre-Dame-de-Joie pour garantir des conditions d’écoute optimales.

Et vous savez ce que cela a déclenché ? La colère d’un homme de Dieu, outré que l’on vienne ainsi profaner le silence de son église déserte. Oui, il y a des jours où même Dieu aurait bien mal au ventre à rire de nos odieuses comédies humaines.

« Cet homme me dit, tu vas réveiller les morts. Moi je vois son église complètement vide et je repense à Boulogoudoute, mon village en Somalie, à mon père et à ces centaines d’étudiants qui venaient de loin pour entendre son enseignement. Chez moi, on ne réveille pas les morts, on les vénère, on les chante. Et c’est pour cette unique raison, parce que les salafistes considèrent cela non conforme à leur vision de l’Islam que j’ai dû fuir mon pays, après avoir pleuré la décapitation de mon frère et assisté à l’exécution de mon père. Ma mère est morte en me mettant au monde parce qu’il n’y a pas d’hôpital à Boulogoudoute. Mon père est mort pour me garder en vie, parce que je voulais rester près de lui. »

Liban Doualé

Liban Douale au Kenya
Liban fuit au Kenya, il ignore tout de la longue série de dangers, d’obstacles, de mépris, d’humiliation, d’indifférence, qu’il aura à surmonter pour survivre et vivre loin des siens après avoir perdu toute sa famille en Somalie. Crédit photo Liban Doualé

Et croquer la vie à pleines dents, malgré tout

Liban vit à Pontivy comme s’il était en résidence surveillée. Il est accompagné depuis le 11 janvier 2018 par un dispositif appelé CAO (Centre d’accueil et d’orientation). Du jour au lendemain, malgré ses efforts pour s’intégrer, il peut être envoyé à l’autre bout de la France où il devra tout recommencer. Mais c’est le prix à payer pour espérer être mieux logé et mieux accompagner dans ses démarches par un CADA (Centre d’accueil des demandeurs d’asile), avec l’espoir surtout de ne plus rester oisif à attendre que quelqu’un décide de son sort et son avenir, impuissant et sans possibilité de comprendre les méandres de l’administration française.

Le courage, l’esprit positif de Liban et l’altruisme, sa foi en Dieu aussi, permettent à ce jeune somalien qui n’avait jamais imaginé venir un jour en Europe de rester à flot, de continuer à travailler sa confiance et son estime de soi, quand tout aurait pu le détruire jusqu’à sa dernière parcelle d’humanité.

Sa plus grande crainte ? Que son cœur se transforme en pierre et ne puisse plus jamais laisser entrer la lumière. Mais Liban est la lumière même et le grand Douale qui s’est sacrifié pour ce fils survivant, le bien nommé Liban, le chanceux, veille sur lui avec toute la bienveillance d’une force, de liens difficiles à comprendre pour nous : le pouvoir d’amour et de visions du sage soufi.

 

B comme Bonus

Pour écouter le reportage d’Elaine Agrell et accéder aux transcriptions, c’est par ici.

Comme dans cet article, Liban a connu de terribles conditions de détention à Sebha et Ben Ouled en Libye, avant de s’embarquer à Tripoli sur un bateau pneumatique.

Une carte de la Libye.

 

En 2016, intervention armée contre les groupes terroristes occupant la région de Boulogoudoute

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