Quelque part entre M'hamid et Marrakech Crédit photo : Fanchon
Quelque part entre M’hamid et Marrakech
Crédit photo : Fanchon

J’essaie d’habitude de prendre mon temps pour offrir à votre lecture des sujets, des instants, susceptibles de vous toucher. Après avoir laissé cette idée en friche pendant trois mois, j’ai envie aujourd’hui de faire une place à une autre approche de l’écriture : saisie sur le vif de façon quasi automatique, dans l’obscurité d’un minibus, entre lâcher-prise, lutte contre le froid et la fatigue. Cette nuit-là, j’ai sans doute éprouvé le besoin de me retirer dans ma bulle, sans perdre le fil de ce qui se passait autour de moi. Je revisite a posteriori, grâce à vous, des émotions mouvantes, contradictoires, exigeantes, sans pour autant m’imposer le devoir d’en dégager la moindre direction, sans non plus chercher à ré-écrire le récit d’instants, dont j’ai juste voulu rendre compte, sur le moment, lassée sans doute d’attendre la fin d’un voyage éprouvant. L‘aller-retour express du sud au nord marocain dont il est question dans ces lignes remonte au 5 janvier dernier. Le 7, alors que j’envisageais sérieusement de rentrer en Bretagne, profitant d’un passage à proximité d’un aéroport international, j’étais de retour dans les dunes de M’hamid el Ghizlane, où j’avais posé mes valises en décembre. Plus résolue que jamais à ne pas chercher à comprendre, pour mieux accueillir l’improbable…

Hors cette longue route interminable qui se fait dans un sens puis dans l’autre, il n’y a plus d’autre réalité que cet espace intimiste qui se confond dans la nuit entre le battement de mon cœur, le bruit du moteur, les bavardages, les rires. Nous sommes au Maroc, en plein hiver.

Mon plaisir serait que vous arriviez à sentir les amortisseurs et les secousses, non que je vous souhaite une lecture inconfortable, bien au contraire… Je vous embarque avec moi dans ce drôle de voyage en 4×4 et minibus. Un aller-retour express entre le désert et Rabat. Je suis en compagnie d’artistes qui vont donner un concert. A trois semaines du festival Taragalte, nous voilà en mode commando à l’assaut de la capitale et des médias, laissant derrière nous le silence des dunes, la beauté sauvage du Sahara.

20150120_234728Le voyage loin d’être onirique – il faut quand même les avaler les deux mille kilomètres aller-retour en moins de trois jours, avec passage obligé par les routes sinueuses de l’Atlas enneigé – n’en est pas moins étonnant. Le temps du trajet, je me nourris de cette étrange impression qu’un simple minibus peut remplir tous les offices, à l’exception de deux éléments essentiels de la culture nomade : le thé à toute heure de la journée, le feu.

Je vous présente les personnages de ce huis clos itinérant : quatre membres de l’association Zaila qui organise le festival, dont les deux frères Sbai, Ibrahim et Halim, six musiciens et moi qui suit la troupe, parfois médusée, souvent amusée, la plupart du temps étrangère à ce qui se raconte puisque je ne parle ni arabe ni tamasheq.  Autant que je précise aussi que je ne parle pas polonais non plus. TAK TAK !

Il n'est de plus beau carrefour que celui où je décide de bifurquer.
Il n’est de plus beau carrefour que celui où je décide de bifurquer.

Ah oui, je ne vous ai pas dit, la veille de notre départ de M’hamid el Ghizlane, Ibrahim Sbaï a pris en charge un couple d’autostoppeurs polonais, Stéphane et Yvonna. Après une seule nuit passée au sommet d’une dune, aboutissement suprême d’un périple où ces deux jeunes se sont exclusivement déplacés en stop, les voilà aussitôt remontés dans l’autre sens, vers Rabat, avec nous. Je ne pense pas m’en servir un jour, mais je sais à présent qu’il suffit de quatre jours en stop pour s’offrir une belle traversée de l’ouest de l’Europe et cinq pour passer de l’hiver polonais à l’hiver saharien !

Cette rencontre avec ces Polonais est loin d’être la seule sur le trajet. Ça monte et ça descend comme dans un ascenseur, sur le parcours. Avec des temps de « discut » plus ou moins longs. Comme je n’ai pas accès au scénar, je me satisfais de ce jeu de who’s who qui se déroule dans un si petit espace ambulant.

La palme de la visite la plus courte va à Sandra, topée à Casablanca grâce à Amin, styliste marocain qui s’est épris pour l’énergie qu’il a trouvée au cœur des dunes lors de sa visite à M’hamid, il y a une dizaine de jours, avec Oum, marraine du festival. Sandra embarque, un large sourire aux lèvres, comprend rapidement qu’elle doit aller à l’essentiel, car le minibus attend juste deux nouvelles personnes à redescendre vers le désert, des Françaises cette fois, je crois. Sandra trouve un siège, sort un ordinateur portable, sans plus de cérémonie, et voilà que la voix qui s’échappe de la petite machine insignifiante emplit tout l’espace et me téléporte illico. La scène se passe à Casablanca même, et du coup, si nous étions tous des personnages de roman ou dans une fiction sur grand écran, il y aurait là matière à une belle mise en abîme.

Le teaser ci-dessous qui était alors en cours de réalisation ne vous permet pas de découvrir la voix fabuleuse et l’énergie monstre de cette chanteuse canadienne, mais elle dit tout de la démarche qui fonde son projet de création artistique. Vous saurez bien la retrouver cette voix, si ça vous chante !

Amin et Sandra nous quittent déjà et disparaissent dans la foule marocaine, tandis que le minibus reprend la route avec les deux jeunes Françaises à bord. Elles semblent déjà bien connaître l’équipe du festival. J’en apprendrai plus, une fois tout le monde débarqué dans le désert, c’est-à-dire à pas d’heure. J’entends parler de livre, de projet, de photo, de vidéo…J’entends aussi parler de Taïwan et je me demande si ce minibus ne disposerait pas d’une sorte d’option immatérielle, en plus du système airbag, de l’ABS, de cette foutue bande-son qui finit par me vriller le cerveau : celle d’exploser les échelles du planisphère telles qu’elles s’étaient construites dans ma vie tranquille de bretonne attachée à sa petite zone rurale du Centre-Bretagne.

Je ne cherche pas à comprendre. C’est ça le vrai luxe, laisser la machine à tisser s’activer sous vos yeux, suivre en dilettante, en novice, l’impression des motifs, toujours changeants et pourtant si fidèles à une logique décousue, sorte d’espéranto alambiqué, qui servirait de code commun entre toutes ces personnes qui se parlent, s’agitent, renversent leur jus d’avocat sur leur voisin, empestent l’atmosphère à cause d’une malencontreuse crotte de chien croisée lors d’un arrêt, réinventent le monde dans des gestes drôles, des regards complices. BORDEL !

Je décide finalement de me mettre moi-même en apnée. J’écris dans le noir avec en fond sonore les cris des femmes qui rythment les mélopées qui passent en bouclent dans l’habitacle réduit mais confortable. Ai-je besoin de retrouver mes références ou de me rouler en boule, au chaud, dans un silence vertigineux qui pourrait seul me ramener à l’équilibre ?

Je me projette chez moi, je pense bizarrement à l’art dans les chapelles. Quel rapport me direz-vous entre musique touarègue, un festival dans le désert et le petit chouchou des festivals d’art contemporain qui permet à un territoire ignoré le reste de l’année de faire la Une de Télérama ou du Monde, créant l’émoi dans les chaumières (euh, même pas !) ?

Aucun. Juste l’incongruité de rencontres auxquelles j’assiste, étrangère et heureuse de l’être. Sur le métier à tisser, j’attrape ce fil dans mes pensées nocturnes, et je n’en fais rien. Mzian. Je continue à me laisser bercée par la route et l’inapropos finalement délicieux d’un non-lieu qui donne toute sa saveur à ce qui dans un cadre plus classique, ne seraient ni plus ni moins que quelques regards et paroles échangées.

Les deux françaises que j'accompagne volontiers pour mon unique sortie touristique, près de Ouarzazate, avant de reprendre la route pour M'hamid.
Les deux françaises que j’accompagne volontiers pour mon unique sortie touristique, près de Ouarzazate, avant de reprendre la route pour M’hamid el Ghizlane.

Est-ce le fait de la présence des deux jeunes Françaises montées à Casa, les musiciens se mettent à danser sur le bord de l’autoroute à la première halte sans doute passablement alcoolisés. Comment ne pas sourire, malgré la fatigue, à ce spectacle improvisé que j’attribue peut-être à tort à un réflexe bien humain, qui surpasse celui de se dégourdir les jambes après tant d’heures de route. C’est vrai qu’ils sont beaux ces grands oiseaux un peu fous. La chasse à la gazelle étant un sport national, ils auraient bien tort de cacher leur jeu et leurs meilleurs atouts. Je replonge dans mes pensées, amusée. J’ai découvert sur l’aire que nous avons quittée un peu plus tôt que l’on pouvait concilier sans problème, société de consommation, le plastique coloré des jeux pour enfants et l’aspect plus austère d’une maison de prière. Voilà comment on met le doigt sur une inculture incroyable liée à l’absence de voyage, en tout cas en terre musulmane asphaltée.

A 20 heures, l’ambiance s’est un peu calmée, un musicien continue à frapper le djembé pour accompagner l’autoradio ou le fil de ses pensées. Nous sommes toujours sur l’autoroute, terrain plat, signe qu’on n’est vraiment pas couché ! A l’avant, près de Rachid, notre chauffeur qui n’a pas encore mis sa tenue traditionnelle, indispensable pour lutter contre le froid de l’Atlas, Halim Sbaï et Intidao. Si vous connaissez Tinariwen, alors vous connaissez Intidao, sans le savoir peut-être.

A l’arrière, un autre musicien de Kidal, Zeidi Ag Baba, l’artiste qui m’a attirée dans cette toute première aventure saharienne. Intidao et Zeidi ont accompagné la veille sur scène le groupe Génération Taragalte. Le temps d’un unique concert promotionnel dans la capitale et tout le monde rentre au bivouac, retour express au bercail. Car ce n’est pas le tout de faire les colonnes des journaux, il y a des tonnes de matos à déplacer pour monter le festival en moins de trois semaines, des centaines de paires de bras à manager pour que tout soit prêt avant le jour J, sans  oublier les millions de détails essentiels qui font le quotidien de tout organisateur de festival : boucler la programmation, réserver les billets d’avion, anticiper les éventuels problèmes de visa, préparer le meilleur accueil à la Caravane culturelle pour la paix qui entame à Taragalte sa 2e édition, avec une toute nouvelle formation : Malikanw/Voix du Mali, produite par Essakane production (Festival au désert en exil), et les musiciens de Ben Zabo, ambassadeur du Festival sur le Niger.

Zeidi et Intidao sur scène avec Génération Taragalte le 6 janvier 2015 à Rabat.
Zeidi et Intidao sur scène avec Génération Taragalte le 6 janvier 2015 à Rabat.

Je n’imaginais pas commencer ce récit dans ce minibus, mais une fois tranquillement installée dans le frigo qui me sert de bureau au bivouac du « Petit Prince » ! C’est là que j’écris tous les textes en français nécessaires à la promotion du festival, aux échanges avec les artistes et les partenaires.

Pour être honnête, je m’interroge encore  trois mois plus tard, sur l’intérêt de publier ce récit. Pourtant c’est bien lors de cette longue escapade à Rabat que j’ai décodé, presque à mon insu, ce qui se nouait dans une question que j’avais mise dans mes bagages à l’aller, prête-moi aussi à descendre du minibus, à un moment ou à un autre, sur le trajet : should I stay or should I go ?

 

Depuis mon sort s’est lié, non pas à Taragalte, mais à la Caravane culturelle pour la Paix comme je le souhaitais en m’envolant pour le Maroc le 15 décembre 2014, à la fin du festival No Border à Brest. Rentrée en Bretagne, après les trois jours de festival et mes retrouvailles avec Manny Ansar, Abdallah Ag Amano, Bina (batteur de TADALAT), je n’avais qu’une envie : retourner à M’hamid el Ghizlane, ce drôle de village au bord du Drâa, dernière oasis aux portes du Sahara.

Pouvais-je imaginer que cet attachement prendrait racine dans l’alchimie qui apprivoise les âmes endormies, frigorifiées, bercées par les cahots d’une route sinueuse en altitude ? Je ne savais pas alors que le spectacle d’une lune pleine, radieuse et généreuse, sur les reliefs accidentés de la vallée du Drâa, m’offrirait la clé de ma propre plénitude. A l’aller, enthousiaste à l’idée de voir enfin du pays, le sourire aux lèvres, avec un polonais endormi sur mon épaule gauche, une Polonaise endormie sur mon épaule droite, au retour, éreintée, vidée, mais tout compte fait soulagée d’être encore du voyage.

La confiance et la fatigue aidant, je ne m’étonne même pas de pouvoir si simplement m’autoriser à laisser ma tête rouler sur l’épaule de mon voisin dans un demi-sommeil.  A mon tour ! Etait-ce parce que j’avais dépassé mon seuil de résistance après tant d’heures de route, ou la chaleur humaine peut-elle à tout moment venir à bout du froid glacial qui s’amuse avec nos sens ? Toujours est-il que la célèbre réplique de Molière, « Que diable allait-il faire dans cette galère ? », qui m’avait tenu compagnie souvent depuis mon arrivée au Maroc, ne me semblait plus faire écho à l’humeur voyageuse, qui se réveillait un peu tard pour me laisser goûter enfin le plaisir gourmand de ces instants magnifiés par l’imprévu, que je décidais d’habiter.

La vie avait pour moi d’autres projets de huis clos nomade au coeur de la vallée du Drâa. Je l’ignorais encore cette nuit-là, mais je n’étais déjà plus si pressée d’en finir avec cette route interminable…

De retour au bivouac du Petit Prince

Mohamed

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