Il y a tout juste un an, Plan B s’aventurait, et s’inventait pour tout dire, du côté du Sahara avec l’interview virtuelle sur les bords du Niger de deux artistes de Kidal que j’espère rencontrer « pour de vrai » un jour. Rêve prémonitoire s’il en est d’une rencontre « vraie de vraie » avec le désert, comme si je ne pouvais me soumettre à une frustration de plus, celle de trop !

Ce désir né quasi à mon insu de me familiariser avec l’art de vivre, d’accueillir et de partager d’un peuple nomade, ce n’est finalement pas au Mali qu’il s’étirera jusqu’à faire la lumière sur mes zones d’ombre. C’est avec une autre population rurale d’origine nomade, qui par la volonté de décideurs urbains et sédentaires a fini par converger vers une petite bourgade étonnante, M’hamid el Ghizlane, autrefois synonyme d’oasis sacré pour les nombreuses caravanes arrivées à destination. Cette terre d’asile au pays des dattes a connu fin 2015 son heure de gloire télévisuelle sur France 5 grâce à un très beau numéro de l’émission Echappées belles. Chaud devant, pic d’audimat !

Là-bas, sur les rives du Drâa, je ne comprends pas encore qu’au-delà de la magie en trompe-l’oeil du Festival Taragalte, les portes du désert s’ouvrent sur d’autres langages. Autres soifs, autres sources, autres joies. Les dunes ne sont pas désertes, nous ne sommes ni égarés, ni naufragés, ni mis en demeure de choisir un camp, une frontière, une haine contre une autre. L’arche de Noé n’est pas à quai face à l’urgence de sauver nos dernières utopies mises en charpies.

Si je m’accroche au mât sous l’effet du tangage, c’est par peur de ne plus voir l’horizon. La coque du cargo crève la vague, la peur me ferme les yeux, le sel m’arrache des larmes, la gorge serrée, je bois mon amertume. L’horizon se dérobe à perte de vie. Je délire, je dérive, je prends la tasse, il n’y a pas de mât sur les porte-conteneurs garés en double-file sur le périphérique de la mondialisation, ni mode d’emploi pour ramener dans les lumières d’un siècle naissant les oiseaux de mauvaise augure. Il y a pourtant pire encore que la peur comme fil d’horizon barbelé : le pouvoir inconditionnel qu’elle donne à ceux qui en tirent profit. Fanchon

Alors je vais apprendre à voir avec d’autres yeux, je vais apprendre à suivre ceux qui, arrachés à leur mer de sable, à leur rêve de caravane, ne sacrifient sur l’autel du mieux-disant ni leurs racines, ni la richesse d’un héritage hors du commun.

Il est des peuples qui savent avancer au plus fort de la tempête, au plus grave de la tragédie, à pas de vague, au lieu de crier « tous aux abris » ou « sauve qui peut ». Parmi ces peuples, oubliés dans nos grandes métropoles mais bien gardés par les grandes puissances et les Etats qui les spolient de leurs biens comme de leur dignité, il en est un qui nous tend la main par-delà l’océan à travers la voix d’un de ses jeunes poètes : Eliphen JEAN.

Pour finir l’année aussi étrangement qu’elle avait commencé, il me fallait revivre une rencontre improbable, un moment d’exception comme seuls de  longs silences peuvent ramener à la surface de notre conscience. C’est Mondoblog-RFI qui m’en fait cadeau, à Dakar. Eliphen et moi sommes tous les deux lauréats de la sélection 2015 et, pour qui pour quoi, un matin de formation, je me redécouvre l’envie de faire court. « Fais-moi rêver ! »

Voilà que s’envole presque malgré moi un étrange SOS de terrienne en détresse. Je l’entends plâner quelques secondes dans les airs comme un avion de papier pour se poser quelque part. Où ? Je l’ignore et tant mieux. Dans la salle obscure, mes futurs amis haïtiens récupèrent très mal de leur long, si long voyage, mais la magie joue à plein et se charge de la logistique.

Si les avions en papier pulvérisent les records de vitesse, c’est avec discrétion, grâce à l’élégance avec laquelle ils franchissent le mur du silence.

Fais-moi rêver 

Je repense avec tendresse à cette façon dont nos regards ne se sont pas cherchés. Nous savions déjà où nous retrouver, sans urgence, à pas de vague. L‘expression est de lui, pas de moi. Le désert m’a heureusement rendue à ce que je suis, disponible et confiante, à l’écoute des ultrasons par passion, indifférente aux bruitages et autres enfumages, au mouvements de houle qui nous privent d’une pensée propre pour imposer une loi malsaine, destructrice. N’importe laquelle pourvu qu’elle soit induscutable et de la pire mauvaise foi possible.

Je ne sais rien de lui sinon qu’il me dira ce que je veux savoir quand je l’ignore moi-même encore. C’est comme si ne rien savoir était plus essentiel, plus vital encore pour reprendre sa respiration au bon moment dans le courant. Cela suffit à nous laisser porter l’un vers l’autre, sans s’attendre au choc d’une complicité insoupçonnable. Je partage avant même de le connaître son intime conviction : cette volonté que nous sommes là pour tenir ensemble.

Et nous tiendrons, Eliphen, nous tiendrons !

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Sur le bateau vers l’île aux esclaves, souvenir de Dakar avec une belle énergie venue tout droit d’Haïti, l’île aux génies

 

 

Ce n’est pas un hasard si cette voix, celle d’Eliphen Jean, ne monte pas d’un immense continent, mais d’un tout petit bout de roche volcanique perdu au milieu de l’océan. Ni paradis, ni enfer, juste un coin de terre où face aux éléments déchaînés comme sous le poids d’une histoire qui ne peut laisser indifférent, tant d’hommes et de femmes d’horizons divers ont forgé leur identité dans un destin commun : être haïtien.

Ce n’est pas une fatalité, si cette voix je l’entends dans mon casque, au moment où je retranscris avec délice cet entretien sans pouvoir vous l’offrir à mon tour comme je l’espérais. Cette sieste sonore restera dans l’entre-lacs imperméable de processeurs et autres mécanismes cellulaires pour lesquels je suis une incurable analphabète.  C’est juste rageant, pas décourageant !

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« A Dakar, je me sens chez moi » Eliphen Jean

Pour commencer l’année en beauté, rien ne me ferait plus plaisir que de vous entendre dire avec vos mots à vous combien vous êtes touchés par la musique des paroles d’Eliphen. Même avec la plus exacte retranscription, je ne saurai rendre ici avec fidèlité ce qui en fait la force et l’étrange attraction. Vous faire entendre cette sieste zenégalaise dont je voulais délecter vos réveils entre deux oreillers et délester vos oreilles entre deux réveillons, est un défi technique. Ridicule, certes, mais c’est ainsi. J’y renonce. J’ai mieux à vous proposer, je crois, un vrai plan B quoi ! Créer vous-même l’espace vibratoire qui convient le mieux au dialogue à faire naître entre la pensée de cet auteur haïtien et votre regard singulier sur un siècle qui tangue entre les lignes discontinues de nos rêves, de nos peurs, ignorant dans son sillage, une cohorte de corps et d’âmes à la dérive. Déjà vu !

Ami lecteur, amie lectrice, voici l’heure des morceaux choisis extraits de cette sieste sonore avant de vous laisser en tête-à-tête avec la voix d’Eliphen Jean, sur les ondes de RFI, grâce à l’Atelier des Médias. Ce n’est pas pour rien que la radio, c’est un métier !

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Le premier recueil d’Eliphen Jean paraîtra en février 2016

Et si après ça vous brûlez d’envie de vous plonger dans l’univers d’Eliphen, histoire de vous sentir bien vivant, courrez acheter son premier recueil de poésie qui sort en février : TRANSES.

Flashback sur une sieste sonore zenégalaise

Lecteur pressé, voire agacé, tu peux zapper l’intro sans intérêt, si ce n’est celui de me faire sourire. L’autodérision a du bon ! Tu peux même aller liker sans plus tergiverser la page à deux lettres de celui qui sait si bien sur son bout de rocher nous rappeler l’importance de l’Art et des Belles-lettres.

 » Bonjour, vous êtes bien sur Plan B avec Fanchon, nouvelle rubrique, nouveaux plaisirs, vous êtes sur…comment dire…je recommence. Bonjour, vous êtes bien sur Plan B avec Fanchon, nouvelle chronique, nouveaux plaisirs, les Brèves du bivouac se sont posées à Dakar à l’occasion de la formation Mondoblog, une initiative portée par Radio France International et ses partenaires. Pour fêter çà, parce qu’il fait beau, puisque les oiseaux chantent, nous sommes le 6 décembre, nous attendons de prendre l’avion ce soir pour rentrer chacun dans nos pénates un peu partout dans le monde. L’idée, c’est de vous proposer une petite sieste, une sieste avec une très très belle voix, celle d’Eliphen Jean. »

Grâce à ma formation RFI, je sais que ce truc que j’appelle une intro s’appelle en radio un lancement. Pour être précise, si le truc en question voulait bien respecter les règles de syntaxe, cette improvisation pourrait ressembler à un lancement ! En attendant, Eliphen est près de moi et c’est juste un bonheur en soi que de me dire que je ne quitterai pas Dakar sans avoir pris la liberté de me mettre à portée d’orbite de son système solaire.

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J’écris comme je vis, librement

Eliphen Jean : morceaux choisis

Je suis quelqu’un qui croit que le monde pour qu’il survive exige l’harmonie de tous les continents.

Dans mon domaine, la littérature, je contribue et j’invite les jeunes de mon pays à prendre part à la construction ou à la reconstruction de ce monde qui est en train d’évoluer. L’écriture peut faire l’affaire.

Les haut-placés du monde lisent. Ceux qui sont les auteurs de tant de guerres dans le monde, ils lisent. Peu importe que beaucoup ne lisent pas, si le pouvoir des mots permet d’influencer les fauteurs de troubles.

Dans la vie, ça arrive d’avoir besoin de quelqu’un à qui parler, à qui causer, à qui dire ce qu’on ressent, quelqu’un à qui on peut faire confiance autre que soi-même.

Quand j’écris, j’apprends à me connaître et je comprends que le meilleur ami que je puisse avoir, c’est d’abord moi-même.

L’écriture est l’exutoire par où s’épanche ma déraison. Je m’égare dans le rêve en plein jour.

C’est l’envie de m’ouvrir au monde qui m’a poussé à écrire.

Comment s’ouvrir au monde ? Il faut créer à partir de ce que l’on sait faire. Si je suis à Dakar aujourd’hui, c’est parce que j’ai su être à l’écoute de mon talent.

J’écris comme je vis, librement, sans laisser de marge au non-dit. J’explore tous les recoins de ma pensée. Je ne me censure pas.

Je veux être la voix de ceux qui ne peuvent pas écrire ou dire. Parler de moi, c’est comme parler des autres. Cette réalité de misère à Haïti, je ne suis pas le seul à la vivre. Le « je » peut renvoyer à « nous ».

Dans le monde, nous constituons tous un ensemble d’individualités biologiques reliées entre elles comme elles sont reliées au cosmos.

Ce dont je rêve tout le temps ? Voir le monde parvenir à l’harmonie. Pour ça il faut d’abord se sentir concerné, se considérer comme appartenir à un seul univers, à un seul monde, il est nécessaire que chacun se sente faire partie d’une seule et même humanité.

Voir les continents tenir ensemble, c’est une utopie, l’utopie du bonheur, mais c’est une utopie possible. Changer le monde, ça passe d’abord par se changer soi-même.

Chaque année, Mondoblog met un point d'honneur à faire se rencontrer des blogueurs du monde entier.
Chaque année, Mondoblog met un point d’honneur à faire se rencontrer des blogueurs du monde entier. Une bien belle illustration pour Eliphen Jean, qui rêve de voir un jour les continents tenir ensemble.

B comme bonus

https://www.facebook.com/eliphen.jean

http://www.jebcaeditions.org/collection-limmortel.html

Suivre et soutenir une initiative portée par Eliphen Jean pour encourager d’autres jeunes à prendre la plume https://haitiecrit.wordpress.com/

Pour coller à l’actualité d’Haïti, excellent entretien avec Lyonel Trouillot sur France Inter

A lire bientôt, le prochain numéro de la revue haïtienne Legs et Littérature consacré aux écrivains francophones émergents

Clip d’une splendide expo : « Haïti, deux siècles de création artistique » http://culturezvous.com/haiti-deux-siecles-de-creation-artistique/

Interview de l’artiste qui m’a donné envie d’illustrer ce portrait d’Eliphen Jean par une de ses oeuvres : Tragédie tropicale  http://blog.uprising-art.com/interview-exclusive-maksaens-denis/

Et pour nous quitter, un poème culte qui nous ramène en 1910, quelques années avant la première guerre mondiale (texte lu par Ì Muvrini et Grand Corps Malade)

 

 

 

 

 

 

 

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