Il y a des espaces plein d’eau pour le bien-être du corps et des espaces plein de sable pour le bien-être de l’âme. Proverbe touareg

Lors du premier Forum des Nomades, j’ai sympathisé avec l’équipe venue présenter le projet et les actions de Terrachidia, une association espagnole qui oeuvre pour la sauvegarde du patrimoine dans l’oasis de M’hamid el Ghizlane depuis 2012. Cela m’a permis quelques jours plus tard de rencontrer Yasmine El Majzoub, jeune architecte libanaise de 27 ans, venue tout spécialement de Beyrouth pour participer à l’atelier de restauration de la porte de la kasbah de Rgabi.

Ainsi, grâce à Yasmine, nous allons rester un peu à Rgabi et découvrir avec ses mots ce qui pourrait vous inciter vous aussi, un jour peut-être, à venir mettre les mains dans la terre, par plaisir, par curiosité, par solidarité, ou tout simplement parce que c’est une bien belle façon de venir découvrir le Sahara, ses habitants et leurs trésors.

Diplômée de l'Université américaine de Beyrouth, Yasmine découvre le Maroc grâce à Terrachidia.
Diplômée de l’Université américaine de Beyrouth, Yasmine découvre le Maroc grâce à Terrachidia.

Nous ne faisons qu’un avec la planète bleue

Ma rencontre avec Terrachidia et mon premier voyage au Maroc commencent à Beyrouth, il y a environ un an et demi. Un poster de l’association est affiché parmi d’autres informations dans le hall d’entrée du département Architecture de mon université : l’Université américaine de Beyrouth.

J’ai mon diplôme depuis deux ans et je suis là pour passer dire bonjour quand mon regard est d’emblée attiré par la vision d’une allée en clair-obscur dans laquelle se dessine la silhouette d’un jeune enfant.  Je ne sais pas encore que cette photo m’amènera jusqu’à M’hamid el Ghizlane, mais je sais que ce simple arrêt sur image a déjà suscité le désir d’en savoir plus. Je me renseigne auprès de l’université sur les modalités pour participer à un des ateliers de cet organisme espagnol. J’en ferai vite une priorité dans mes projets, à la fois comme professionnelle mais aussi pour mon seul plaisir de partir à la rencontre de cette région du monde qui m’est encore inconnue.

Cette affiche de Terrachidia m’intrigue vraiment. La question de l’usage de matériaux naturels et de savoir-faire traditionnels dans la construction aiguise depuis longtemps ma curiosité. Selon moi, les bâtis en terre ont une âme, celle de Mère Nature. Créer des espaces avec ce que nous offre notre environnement, c’est une façon d’affirmer que nous sommes des habitants de la Terre et que nous ne faisons qu’un avec la planète bleue. Ce n’est pas qu’une question de préservation du patrimoine, c’est aussi et surtout une interrogation intéressante à porter sur nos habitats contemporains et sur l’influence de nos manière d’habiter dans l’évolution de nos référents culturels.

Durant des mois, je suis l’activité de Terrachidia à distance avec l’espoir de réunir les fonds nécessaires pour participer à un chantier de restauration organisé par cette association. Il faut compter quatre cent euros pour suivre le stage de formation, plus l’aller-retour Liban-Maroc, mais j’ai une telle motivation que ça ne m’arrête pas. Et voilà, en mars 2016, je me retrouve les mains dans la terre. Je ne parle pas un mot de la langue utilisée dans ce groupe international que j’ai enfin rejoint : l’espagnol. Peu importe, j’ai bel et bien atteint mon objectif.

A Rgabi, le chantier est l'occasion de s'imprégner de la beauté des lieux et de contribuer à sauvegarder ce riche patrimoine.
A Rgabi, le chantier est l’occasion de s’imprégner de la beauté des lieux et de contribuer à sauvegarder ce riche patrimoine.

Où l’amitié prend racine

Avant d’arriver au Maroc, je ne sais vraiment pas à quoi m’attendre. Je me sens disponible, ouverte à tous les possibles. Il me suffit de savoir que je vais vivre de nouvelles rencontres et apprendre beaucoup durant ces dix jours au Sahara. Aujourd’hui, je peux dire que cette expérience est l’une des plus belles qu’il m’ait été donné de partager.

Quelle chance vraiment d’avoir pu rencontrer ces gens merveilleux, participants venus d’un peu partout et habitants. J’ai vécu avec eux des moments précieux, chacun amenant sa personnalité et son intérêt pour cet habitat traditionnel,  tous riches de nos expériences et de nos horizons différents, dans un cadre effectivement exceptionnel, celui de l’oasis de M’hamid el Ghizlane.

Comme je ne comprends pas l’espagnol, tout le monde est aux petits soins avec moi. Sympa ! Je sens l’intention particulière dont je fais l’objet pour que je me sente à l’aise au sein du groupe. Il y a toujours quelqu’un pour me traduire les consignes sur le chantier, le programme de la journée ou tout simplement ce qui se vit sur l’instant. Et puis entre l’arabe, le français et l’anglais, j’arrive toujours à me débrouiller. En plus de meilleures connaissances du sujet technique qui m’a amenée à parcourir tant de kilomètres pour ce stage de formation, je rentre dans mon pays avec quelques notions d’espagnol. Ca sert toujours.

Les habitants, généreux, chaleureux, m’ont fait forte impression. Ils ont un vrai sens de l’hospitalité. Les femmes du groupe Terrachidia – nous sommes plus nombreuses que les hommes – ont la chance de pouvoir passer une partie de la journée avec les femmes du village, autour du cérémonial typiquement nomade lié au thé ou pour apprendre à boulanger et à cuire le pain à l’ancienne. Enfin, façon de parler, car ici cette pratique n’a pas disparu. Chaque famille fait son pain de cette façon. Ces femmes de la vallée du Drâa, dont l’environnement montre le niveau de dénuement matériel comparé aux modes de vie urbains, n’arrêtaient pas de nous complimenter et de nous souhaiter le meilleur.

Ce que je retiens de tous ces échanges, c’est notre capacité universelle de dialogue, une humanité qui transcende les frontières linguistiques, culturelles, religieuses, sans autre guide que l’envie de s’adresser à l’autre avec le cœur et un bel esprit d’ouverture. Durant ces quelques jours passés à Ouled Driss, Rgabi, deux kasbahs de la commune de M’hamid, de belles amitiés durables ont déjà pris racine. J’en suis touchée et fière.

Terrachidia, des femmes s'engagent
Même si je suis la seule à ne pas parler espagnol dans le groupe, les échanges sont d’une rare qualité et la joie d’être ensemble plus que palpable.

Venir au Sahrara pour construire un futur désirable 

L’association Terrachidia joue un rôle fondamental dans cette oasis, en appui aux habitants qui entretiennent ce bâti en terre remarquable. Héritage des caravanes sahariennes, la fragilité de cet ensemble architectural unique disséminé dans une dizaine de kasbahs est due à un phénomène global aux zones rurales au nord comme au sud, le vieillissement accéléré d’un habitat de plus en plus déserté. Autre impact qui relève de mécanismes indépendants du local : des matériaux de construction mis à mal par de récents problèmes climatiques et une menace de plus en plus prégnante, l’avancée du désert. Il est difficile de se faire une idée de cette urgence qui nous concerne tous, le climat, j’avais moi aussi du mal à appréhender l’ampleur des dégâts, mais à M’hamid, on comprend vite ce que cela signifie pour les populations.

Ces dégradations et cette vulnérabilité impliquent des réponses, si possible adaptées aux moyens locaux. Plus on tarde, plus les conséquences sont irréversibles. Or localement, la tendance est plutôt à la réinstallation dans la ville nouvelle. Les familles qui en ont les moyens y construisent leur logement en béton et non en terre. Cela a un impact lourd de sens sur l’identité même de ces populations nomades et sur la transmission de ce patrimoine matériel et immatériel.

D’où l’importance de la présence et des interventions de Terrachidia, même si c’est une goutte d’eau dans un océan de sable. C’est d’abord un beau travail technique en matière de construction, c’est une démarche utile en terme de sensibilisation des habitants à la beauté et à la qualité de cet habitat ancestral, enfin c’est un effort de médiation plus que nécessaire à destination des acteurs de la vie économique et des responsables politiques.

L’activité touristique est en effet concentrée sur une demande de très courts séjours, cap sur les dunes du Sahara, avec une destination star, l’erg de Chegaga. Les touristes repartent en grande majorité sans se douter de la richesse à découvrir dans cette oasis. Il est étonnant que l’économie locale peine à intégrer une dimension culturelle dans son offre touristique quand ce territoire rural a la chance de disposer d’un tel bâti historique, patrimoine vivant au cœur de la palmeraie luxuriante et bien entretenue, seul véritable marqueur d’un passé légendaire.

Terrachidia est un projet porté par des femmes architectes comme Yasmine qui rêve déjà de reproduire l'expérience au Liban.
Terrachidia est un projet porté par des femmes architectes comme Yasmine qui rêve déjà de reproduire l’expérience au Liban.

Apprendre pour transmettre chez moi au Liban

Pourtant, alors qu’il recèle autant de trésors cachés, ce que j’ai découvert lors de ce séjour, c’est combien ce territoire est menacé, quand des initiatives collectives comme celle à laquelle j’ai voulu m’associer sont susceptibles d’intéresser un nombre croissant de personnes au moment même où les questions du développement durable et du réchauffement climatique sont admises désormais comme des priorités à l’international, et au plus haut niveau. Mais la loi de l’offre et de la demande semble plus forte que celle qui commande à l’homme de prendre soin des ressources dont il dépend. A Chegaga, rien n’interdit de venir s’éclater en moto, au mépris même de ce qui fait la beauté des dunes et leur charme : le silence et l’air pur.  Pollution sans frontières !

A Rgabi, le chantier consistait à restaurer la porte de la kasbah. Nous avons beaucoup appris avec les professionnels locaux et l’équipe d’encadrement de Terrachidia. Chaque jour les habitants nous gratifiaient de leurs remerciements. J’ai apprécié cette ambiance joyeuse de travail collectif et l’harmonie du lieu, dans lequel nous apportions simplement notre énergie et notre motivation à mener à bien cette restauration dans le temps imparti.

J’espère qu’au Liban je trouverai le moyen de travailler sur ce type d’architecture traditionnelle. Cette technique de la terre ne nous est pas étrangère. Plusieurs villages de la vallée de Beka’a sont construits de cette façon. Malheureusement, avec l’industrialisation, les gens optent pour d’autres matériaux et ont tendance à oublier cette magnifique ressource qu’est la terre, laissant de côté les savoir-faire ancestraux qui ont permis son utilisation dans le bâti pendant des siècles. J’espère également faire d’autres ateliers avec Terrachidia.

Je reviendrai au Sahara. Le désert a une influence magique sur nous. C’est un endroit idéal pour se ressourcer et prendre le temps de se reconnecter à notre for intérieur, de laisser libre cours à la pensée. Ici, la beauté et les choses simples nous ramènent à l’essentiel. Nous ne sommes que grain de sable dans l’immensité de l’univers, mais aussi à l’échelle de nos existences. Le désert ouvre la voie à plus d’humilité, à plus d’humanité. L’hospitalité des habitants est aussi un héritage du temps des caravanes qu’il convient de préserver, autant que la qualité de leur environnement.

Au sommet de la plus haute dune de Chegaga, l'heure est à la contemplation face au soleil couchant.
Au sommet de la plus haute dune de Chegaga, l’heure est à la contemplation face au soleil couchant.

B comme bonus

http://dernierbaiser.mondoblog.org/2016/04/02/rgabi-la-magnifique/

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