Je n’avais pas forcément envie de raconter ma vie. « Un bout de chemin », c’est avant tout un concert de guitare. Cette création a permis un beau travail collectif de mise en scène et pour une fois, c’est moi qui suis accompagné, en image, par l’ami photographe qui a illustré mes dix derniers albums. Souaille

Trente-quatre ans de scène, une discographie impressionnante, une fraîcheur intacte teintée de cette maturité, de cette maîtrise du geste et du propos qui viennent chemin faisant, voilà en quelques lignes ce que vous pourriez retenir d’une présentation classique du travail d’un de nos meilleurs artistes bretons : Soïg Sibéril. Peut mieux faire et sans recourir aux formules, métaphores et autres jeux de mots pour dire moins bien ce que la musique de ce guitariste discret sait faire résonner en nous avec émotion, avec justesse.

La musique bretonne compte de très nombreux guitaristes, dont plusieurs sont de grands talents tout autant sollicités à l’international que Soïg. Souaille (c’est ainsi que son prénom se prononce) est de ceux qui savent marquer de leur empreinte singulière cette âme celtique qui ne se reconnaît dans aucun dogme, aucun raccourci, aucune nomenclature stylistique, pour s’être nourrie de tant de voyages de par le monde, autant d’histoires vécues et partagées.

Entre révolte et soumission, richesse et disette, espoir et spleen profond, la parfaite alchimie pour qu’un peuple invente et transmette son propre langage poétique à défaut de pouvoir écrire son histoire,  la musique de Soïg Sibéril puise son énergie dans un vaste répertoire aux mélodies parfois graves et solennelles, souvent populaires et festives.

Souaille
Souaille, tout simplement

Soig et moi, nous avons chacun notre chemin. L’histoire personnelle de Soïg fait écho à mon propre parcours. Au niveau de l’inspiration, de la création, il y avait comme une évidence à se retrouver. On savait que ça allait être simple, dans le sens d’un vrai travail en commun, d’une pleine confiance réciproque. « Un bout de chemin », c’est comme une énergie naturelle qui coule de source. Eric Legret

Cette musique traditionnelle, Soïg en a fait son chemin d’expression, son atelier de création, avec une liberté qui l’amène à se produire sur scène dans maintes formations depuis la sortie de son premier disque en 1976, « Sked » : avec Gwerz, dix ans plus tard, l’un de mes groupes préférés, avec Pennou Skoulm dont je me souviens en tant que danseuse effrénée, avec les Ours du Scorff, redécouverts l’an passé avec un bonheur indicible, la fille d’une amie sur les genoux, et j’en passe, concerts en solo, multiples duos…

Je me souviens d’une belle tournée avec Nolwenn Korbell, dont un magnifique concert donné dans la chapelle du Château des Rohan, à Pontivy. C’est d’ailleurs en voulant revoir Souaille, que je découvre le talent étonnant de cette chanteuse à l’énergie débordante, contraste qui fonctionne d’autant mieux avec Soïg dont l’énergie s’affirme dans une forme d’intériorité assumée.

Dans un tout autre registre et préservé dans ma mémoire comme un trésor, je chéris encore quinze ans après un moment inoubliable dans les carrières du Liscuis, chez mon ami Hervé Pochon : Souaille, seul à la guitare, sur une scène éphémère noyée dans l’ardoise aux mille reflets, comme nous étions plongés nous-mêmes dans la beauté de cette symbiose entre l’âme d’un lieu, son acoustique, et l’âme d’une musique bien d’ici, au pouvoir d’envoûtement si universel.

Il n’existe pas de label AOC pour protéger et mettre en avant certains savoir-faire dans le domaine musical, mais le style et la signature de Soïg Sibéril se reconnaissent dans cet attachement à l’ancrage local propice à toute facture artisanale : une recherche qui n’est pas celle du résultat et de la sophistication, mais celle d’une introspection libérée des frontières, des jugements, dans un esprit enraciné qui voyage  pour inventer, qui invente pour voyager. Bien sûr le jeu, la technique, la dextérité, participent de l’émotion, mais ils ne la commandent pas, ils ne la dominent pas.

Quand la route est belle, autant partager le carnet de voyage en musique, une belle idée de spectacle que ce bout de chemin entre Casablanca et les landes bretonnes.
Quand la route est belle, autant partager le carnet de voyage en musique, une belle idée de spectacle que ce bout de chemin entre Casablanca et les landes bretonnes.

J’ai grandi dans une double culture, marocaine du côté de ma mère, bretonne du côté paternel. Avec ma guitare, je suis d’abord parti sur les influences nord-américaines, avant de découvrir la richesse de ce répertoire traditionnel qui m’a incité à quitter Paris pour venir vivre ici et me consacrer à la composition, à l’adaptation de ces airs pour la guitare. Je sentais quelque chose de fort dans cette culture vivante, enracinée.

Le spectacle « Un bout de chemin » révèle un répertoire exploré jusque dans ses recoins reculés, un travail de création solitaire qui amène toujours à se renouveler sans perdre son âme. Mais plus encore, il est à l’image de Souaille. Invitation à prendre les devants sans se presser, à mettre un point d’honneur à s’exposer à la nouveauté quand il serait si aisé après six albums solo d’être dans une forme de redite ou d’emphase, exhortation à exprimer autrement la complicité qui se construit durant des années d’amitié pour mettre en scène, au même titre que la musique, ce plaisir du faire ensemble.

Dans cette création, le guitariste breton ne revient pas sur son passé, il s’y promène comme dans un paysage. Il ne se souvient pas, il surprend dans l’instant ce qui fait la force et la valeur d’une mémoire vivante, partagée, entre histoire universelle et histoire personnelle. Le récit n’est pas figé, l’écriture reste en mouvement de spectacle en spectacle. Si l’expérience de ces deux artistes se distille ici avec discrétion, comme un alambic redonne vie  à du vieux cidre sur un commun à l’écart du village, elle n’en a pas moins le parfum des meilleurs alcools. Magie de l’amitié !

Le dialogue subtil qui naît entre la musique de Soïg Sibéril et les images d’Eric Legret sert l’émotion avec génie et générosité. Ni superflu, ni subterfuge, juste l’imaginaire aux commandes pour vivre ce rêve éveillé, où Souaille nous entraîne entre Casablanca et les Landes de Locarn : musique in situ.

Le road movie au parfum de fougères et d’ajoncs des deux compères se déroule de part et d’autre de la N 164 et non dans quelque lieu fantasmé, vidé le plus souvent de sa vraie réalité. Même au cœur d’une campagne saignée à blanc par de multiples vagues d’exode rural, la poésie n’est pas un acte de désertion. Au contraire, la poésie est l’art d’habiter l’instant, le réel, avec toute la force de la conscience, jeu d’équilibre et d’esthétique qui seul rend le cheminement possible en dehors des sentiers battus.

Soïg Sibéril et Eric Legret se produisent dans toutes sortes de lieux, pour une écriture in situ toujours en mouvement, parce que l'image et la musique prennent leur force à la même source : l'instant présent.
Soïg Sibéril et Eric Legret se produisent dans toutes sortes de lieux, pour une écriture in situ toujours en mouvement, car l’image et la musique puisent leur force à la même source : l’instant présent.

Sans moufles, en pleine forêt de Huelgoat, même en juin, ça caillait. Les gens étaient dans des duvets. La projection plein air sur un écran en maille très légère tendue entre deux arbres,  c’était ce que nous voulions. Pouvoir jouer ce spectacle partout. Ce cadre féérique amenait beaucoup de poésie.

« Un bout de chemin » nous propose de laisser la ville et ses lumières derrière nous pour plonger dans un autre monde, à la fois plus secret et plus ouvert, à portée d’espoir, à portée de désir. Il n’y a qu’à laisser nos cordes sensibles entrer en résonnance au son de la guitare, au rythme des images, quand Souaille se raconte. Car cette histoire est aussi la nôtre pour peu que dans chacune de nos rencontres nous sachions encore reconnaître l’Aleph, cette force de l’instant où l’apnée émotionnelle nous transporte au plus près de notre potentiel de perception.

La musique de Soïg Sibéril est un langage qui parle de voyage et d’amour avec une force universelle, comme Paulo Coelho justement dans ses romans. Dans « L’Aleph », une phrase traduit simplement les dimensions multiples qui s’entrechoquent avec douceur dans les phrasés sonores et visuels de ce spectacle : « les mots sont des larmes qui ont été écrites, les larmes sont des mots qui ont besoin de couler. Sans elles, aucune joie n’a d’éclat, aucune tristesse n’a de fin. Alors merci pour vos larmes ».

Alors merci Souaille pour ce bout de chemin…et je ne parle pas que du spectacle qui s’avère être un excellent prétexte pour t’inviter sur Plan B, merci aussi pour cette belle idée, non je parle de tous ces moments intenses que tu nous a offerts, à nous publics, d’ici et d’ailleurs.

En extérieur, les images sont projetées sur un filet. La magie opère au  milieu des fougères.
En extérieur, les images d’Eric Legret sont projetées sur un filet. La magie opère au milieu des fougères.

B comme bonus

https://web.facebook.com/boutdechemin/?pnref=story

http://www.dailymotion.com/video/x2sai7p_soigi-siberil-l-autre-rive_music

http://www.dailymotion.com/video/x2sanrx_soig-siberil-vigo_music

http://www.soigsiberil.com/

http://www.myspace.com/soigsiberil

http://www.ericlegret.fr/

Concert à Callac, le 15 avril, au Bacardi, 21h30

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