Si je mets de côté la version mercantile et les musiques pathétiques qui dégringolent du ciel enguirlandé de la ville où j’habite en Bretagne, Noël reste une fête à part dans ma vie. D’abord, comme tout le monde, au fil des années, les souvenirs de ma propre enfance ont laissé la place aux soirées magiques partagées en famille, celle qu’il m’a été donné de créer. Avant que cette famille n’explose et fasse de Noël un long moment de solitude une année sur deux.

De Noël horrible en Noël bricolé à peu de frais, je finis tout de même par faire avec et cette année, j’ai trouvé sage de passer mon tour, de profiter de l’invitation d’amis pour réveillonner dans un environnement sans ressentiment, sans mauvaises lectures du passé, du présent, du futur.

Retrouver l’excitation des enfants au pied du sapin, ça fait du bien et ça ferait presque oublier que les vôtres ont grandi trop vite. Mais l’un dans l’autre, ca n’est qu’une soirée où vous vous rendez compte que tout est possible, y compris d’échapper aux mauvais génies qui vous font croire que se mettre en marge de la fête est la moins mauvaise des options, quand on n’a pas le cœur à festoyer.

Il est difficile de conserver une part de magie quand on n’y croit plus. Pourtant nous en avons tant besoin. Il faudrait réapprendre à croire, au Père Noël, à la force de la prière, à la famille, à la fraternité. Difficile, n’est-ce pas ?

Cette année, je rêvais de passer Noël dans le Sahara, comme il y a deux ans, une façon comme une autre d’échapper à la nostalgie pour se nourrir d’espoir grâce aux nouvelles rencontres. Le Sahara en matière de magie, il n’y a pas mieux. Même la neige s’est invitée en 2016, alors que cela n’était pas arrivé depuis trente sept ans.

Je suis restée chez moi, reportant à plus tard mes envies de départ. La magie de Noël, je dois la chercher, dans chaque recoin de mes croyances, sous les gravats de combats perdus, vaincue par ma propre indifférence. Faire le vide autrement, à défaut de pouvoir faire abstraction du monde, faire la paix avec cette peur du vide qui vient gâcher toute tentative de lâcher-prise.

Je suis restée chez moi et j’ai trouvé la force de sourire. Que faire d’autre, sinon penser à ces paroles chargées de fatalisme et d’humour de mon ami chanteur, Khalifa Balla : « C’est pas toujours dimanche« .

Passer Noël à bon compte, sans se perdre en conjecture, sans culpabiliser sur l’impossible sursaut de joie. Passer Noël sans mettre les pieds dans le plat, laisser les rêves clignoter par intermittence sur le sapin imaginaire qui ne laissera pas d’épines derrière lui, d’autant qu’il ressemble plutôt à un palmier-dattier.

Repenser Noël avec ce que j’ai appris à gagner, à perdre, à attendre, à atteindre au Sahara, loin de toute urgence, loin des codes où j’ai grandi.

Pour tout cadeau, reprendre un texte inachevé pour le partager ici, avec cette magnifique Vallée du Drâa en guise de guirlande. Mes rêves s’allument et s’éteignent, s’allument et s’éteignent, s’allument et s’éteignent…

M’HAMID

Le goudron arrive. Le pont a repris place sur l’oued. Un grand pont tout au bout de la vallée habitée, après, rien, autrefois, une vie, des pâturages, des troupeaux. Le Sahara n’est plus qu’un terrain de jeu pour touristes ou terroristes.
La vallée est splendide. Venir jusqu’ici se mérite. Rien n’arrête le désir d’en finir avec le goudron. Certains viennent avec une maladie, un chagrin, à ensevelir quelque part dans le sable des dunes, d’autres font rugir les moteurs de gros quatre-quatre pour défier je ne sais quel démon de la vitesse et du vent contraire. Le désert n’offre ni réponse, ni réconfort, ni récompense, il est juste à la mesure du vide obsessionnel que les humains ne parviennent à combler, ni par la guerre, ni par la technologie. Alors la prière, ou le mensonge, ou les deux.
Un homme au village a crée le marathon des sables. Voilà une façon plus loyale de se mesurer aux forces de la nature, au vide qui devance et suit la trace, jusqu’à l’épuisement total de l’organisme. Ils sont des centaines à s’affronter, des jours durant, navigateurs sans esquifs, souffle court pour une vie qui s’ébranle à chaque effort. Joie immense sans doute de n’être rien qu’un point dans l’espace, qu’une plume légère dans le vent, quand l’adrénaline a fait son œuvre et que le corps exulte plus qu’il ne souffre.
Ce plaisir-là m’est étranger. Cette souffrance-là n’est pas mienne et ne le sera jamais. Je n’en ai que plus de respect pour ce Sahara qui accepte toutes nos contradictions, toutes nos errances, de maladresses en estocades, juste une soif pour l’extrême urgence qui prend parfois de drôles de chemins et s’accommode de notre indifférence viscérale à ce qui sourd dans ces lieux immenses.
Je marche vers la frontière d’Algérie, je crois me rapprocher du sommet où mes amis m’attendent, je m’en éloigne. Le Zahar est désert, à perte de vue. Etrange sensation. Etrange privilège. Celui de ne pas connaître la peur, le danger. Celui de ne pas être de ces nomades qui n’ont d’autres points de vue sur leur paradis terrestre que cette ligne de crête couverte de caméras. Silence, on opprime.
Secteur sous haute surveillance. Le va et vient incessant entre M’hamid et Chegaga est comme l’exaspération du non sens. Ballet de quatre-quatre qui donne du boulot aux chauffeurs. Celui qui n’a pas la chance rêve de l’avoir ce quatre-quatre, plus précieux qu’un pâturage pour nourrir familles et troupeaux. Le goudron arrive. J’aimerais pouvoir remonter le temps, non pas pour prendre le pouls d’une humanité autre, je voudrais respirer, marcher, me glisser dans l’interstice d’une jubilation, entrer dans la tête d’un jeune nomade qui rêve de prendre la tête d’une caravane.

B comme bonus

Images de neige sur les dunes

Vidéo de l’édition 2016 du Festival International des nomades

 

2 thoughts on “Noël, c’est pas toujours dimanche.

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