Mettre en scène l’indolence légère du fer à béton, c’est l’intention surprenante du travail artistique dont je veux vous parler dans ce nouveau billet sur Plan B.

Francis Beninca est un artiste dont vous ne trouverez pas l’atelier dans un joli quartier parisien ou nantais. Il vous faudra venir le rencontrer dans mon cœur de Bretagne, à quelques kilomètres de Pontivy, dans la pointe occidentale de la France.

Une métamorphose étonnante

Arrivé à Guern, petite bourgade tranquille et vieillissante comme beaucoup d’autres en Bretagne intérieure, impossible de manquer votre destination. L’atelier se trouve en plein centre, à quelques pas de l’église. Une pompe à essence rappelle encore l’usage antérieur de l’ancien garage abandonné pendant de longues décennies avant d’être racheté par Francis Beninca. Une esplanade aux belles dimensions accueille de grandes sculptures prêtes à la livraison.
L’artiste a fait preuve de patience, il a rêvé pendant dix ans de ces hauts volumes qui accueillent désormais ses sculptures monumentales avant qu’elles s’égaillent dans la nature, là où Francis est sollicité pour son génie du mouvement qui redessine l’espace et l’environnement.
C’est la magie du monde rural qui est d’abord à l’origine de cette transformation réussie d’un atelier de mécanique, dont on imagine aisément l’importance et la vie qu’il abritait quand les campagnes étaient encore pleines d’agriculteurs et de familles vivant de leur travail sur place.
Les chants d’oiseaux envahissent le lieu là où le moteur autrefois était roi, ça sent la peinture, la lumière naturelle coule à flot à travers de grandes baies. Francis m’accueille et s’assoie pour répondre posément à mes questions. Il n’a pas encore évoqué son travail, les grandes structures métalliques qui servent de décor à notre entretien, qu’il me parle déjà de Thérèse, l’ancienne propriétaire du garage.

Francis Beninca
« Avoir ce lieu change ma façon de travailler. » – Crédit photo : Françoise Ramel

« J’ai été si bien accueilli en Centre-Bretagne il y a une quinzaine d’années que l’envie d’en repartir ne s’est pas vraiment posée. Avoir un lieu comme celui-ci change ma façon de travailler. Je suis très heureux de pouvoir m’inscrire dans le centre-bourg de Guern, duquel les commerces ont progressivement disparu. C’est une manière de ré-habiter, d’amener de la vie dans ce lieu qui est central. Je sens qu’il y a de l’adhésion de la part des gens du quartier et de la municipalité. »

Francis Beninca

Je connais Francis, et depuis longtemps. J’allais boire des coups dans son café aux Anges, à Quelven, célèbre hameau de la commune de Guern. Il avait le même sourire qu’aujourd’hui, la même voix douce, le regard droit et profond de celui qui sait qu’il a misé sur l’essentiel : se rendre disponible, être à l’écoute, préférer l’audace à l’esquive et autres faux fuyants quand le quotidien ne trouve plus meilleure excuse à sa routine.

Un jeu de lignes courbes

Il y a plus de dix ans, Francis a troqué sa vie de programmateur culturel inspiré derrière sa tireuse à bière pour donner du sens et du rythme à l’exercice qui l’amène à se frotter à la matière, à la lumière, aux courbes qu’il jette comme un oiseau moqueur vers le ciel pour se jouer de la pesanteur et des échelles de grandeur. Il en résulte des pièces uniques qui traduisent le goût du geste dont fait preuve Francis, de soudure en soudure, avec délicatesse et justesse.

Francis Béninca aurait pu choisir le dessin, la photo ou tout autre langage pour exprimer sa passion des formes et de l’espace, mais c’est avec du fer à béton qu’il joue à défier l’élasticité des lois physiques et la plastique d’un matériau industriel voué initialement à disparaître dans une coulée de béton.

Sculpture signée Francis Beninca
Les œuvres monumentales signées par Francis Beninca s’inspirent souvent du végétal – Crédit photo Françoise Ramel

« J’ai découvert en m’y confrontant jour après jour ce matériau qui pour beaucoup est un matériau dur, froid, dans lequel il faut entrer avec violence. On peut se blesser, ça fait du bruit quand on le travaille. Tout ça demande d’y mettre de la force. Mais j’ai découvert avec le temps que ce matériau est extrêmement ductile. On peut le déformer à loisir sans qu’il ne se casse. Sa dureté apparente finalement laisse place, quand on le prend avec les bons outils, en y mettant la bonne énergie au bon endroit, à une matière très souple, très plastique. Cela m’intéresse d’en étirer la résistance, de repousser ce fer à béton dans ses retranchements, dans ce qu’il a à offrir de contraste et de complémentarité entre rigidité structurelle et légèreté. »

Francis Beninca

Francis Beninca ne se positionne pas sur une approche conceptuelle de l’art, il fabrique ses formes courbes et ses volumes sans y adjoindre de discours ou de mode d’emploi. Ces architectures transparentes, ces sculptures monumentales ne cherchent pas à nous perdre, bien au contraire. En attirant le regard, en invitant à nous poser avec elles dans un lieu, elles nous reconnectent avec simplicité à ce qui fait sens et histoire dans cet espace, naturel ou habité : un ciel, une végétation, un rire d’enfant, un autre rapport au temps.

Je vous invite à écouter cette interview de Francis Beninca et à prendre le temps de l’imaginer en plein travail. Il est perché quelque part à l’intersection de deux lignes qui se dessinent au-dessus de sa tête sur le ciel.
Que son travail soit remarqué jusqu’à Londres, où une de ses créations à venir prendra place en 2020 dans un festival international prestigieux dédié au jardin, le Royal Horticultural Show, est une invitation supplémentaire à vous laisser surprendre. D’ici là et plus près de chez nous, vous pouvez vous offrir une escapade dans le très beau domaine de la Roche Jagu, sur la commune de Ploëzal, pour voir du 11 mai 2019 au 6 octobre 2019 l’exposition estivale « Arte botanica : regards d’artistes contemporains », coordonnée par mon amie Nolwenn Herry. Vous y retrouverez Francis ou du moins plusieurs de ses œuvres.

Pour aller plus loin dans la rencontre avec cet artiste, voici un extrait de son site internet, où Francis nous décrit sa démarche artistique.

 

Francis Beninca au travail
Photo extraite du site web de Francis Beninca Crédit photo Francis Beninca

« La double courbure est au cœur de mon travail de sculpture

J’observe que la nature cherche constamment à obtenir la plus grande résistance possible avec le moins de matière possible, et qu’elle trouve dans la courbe la clé de cette quête. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les coquillages, les structures végétales ou une simple coquille d’oeuf. Leur résistance est fondée sur leur forme courbe, doublement courbe, et non pas sur la masse de matière utilisée.
C’est le contraire pour la plupart des structures construites par l’homme…
La nature place la matière précisément là où elle est nécessaire, c’est à dire sur ses lignes de rupture potentielle. A partir de l’observation de ces phénomènes de rupture, on parvient alors à construire des édifices extrêmement résistants, avec un minimum de matériau.

J’aime l’idée qu’on puisse ressentir devant mes sculptures le même émerveillement, le même moment de suspens que devant la nature elle-même bâtisseuse.

Avant tout, je veux construire en trois dimensions, travailler dans l’espace, et proposer ce dialogue avec un lieu, avec un contexte et les énergies humaines qui y interviennent. Je cherche à organiser la matière en structures aériennes, à la fois imposantes et légères.

Les volumes déployés peuvent être impressionnants, mais on voit toujours le ciel au travers, et ils restent presque impalpables. Leur âme structurelle, puissante et graphique vient jouer tout en harmonie ou en contraste avec les éléments en présence (bâtiments, arbres, mobilier urbain, chemins), révélant ainsi de nouvelles perceptions du site d’implantation aux gens qui le parcourent.

Je revendique mon besoin irrépressible de bâtir. Toute la filiation des maçons italiens qui m’ont précédé et qui ont beaucoup bâti passe à travers moi.

Cependant, c’est dans le dépouillement que j’ai choisi de construire. Plus de pierres taillées, de béton, ni de poids : seulement des lignes épurées, les structures minimales dans toute leur force et leur légèreté, comme des traits de crayon dans l’espace qui dessinent des formes à la fois stables et en mouvement.

Je travaille l’acier notamment sous la forme du fer à béton. Il s’agit d’un matériau considéré comme « ingrat ». Il est généralement plongé et dissimulé dans le béton pour lui donner sa résistance : en le cintrant, en le tissant, en le tressant, j’ai plaisir à montrer qu’il est possible d’en faire des choses plus délicates et poétiques. »

B comme Bonus

https://www.francisbeninca.com/

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.