Drôle année de la BD : les bretons mobilisés

Mais comment une simple BD a-t-elle pu créer un tel émoi en Bretagne ? Le sujet qu’elle traite n’est pas nouveau, au point que l’opinion publique comme des responsables politiques considèrent comme acquis et inéluctable la pollution des plages bretonnes, pourtant si splendides au naturel. Ainsi ni reportages, ni petitions, ni expertises scientifiques n’ont jusqu’à présent réussi à faire vaciller un système bien huilé, bien protégé, et en plein développement de surcroît, sur fond paradoxalement de crise écologique mondiale gravissime : l’agrobusiness.i

11 mars 2020, l’incontournable Alain Goutal caricature l’actualité, la censure est de retour et c’est la goutte qui fait déborder la vase !
http://goutal.over-blog.com/2020/03/l-invitation-d-ines-leraud-la-scenariste-d-algues-vertes-l-histoire-interdite-au-prochain-salon-du-livre-de-quintin-deplaisait-a-l-a

L’ironie du timing fait que l’affaire, certains journaux semblent en découvrir tardivement la portée hautement politique, tombe en plein dans l’année de la BD, le ministre de la Culture français ayant considéré qu’il était temps que ce genre “mineur” soit d’avantage mis sous les projecteurs. Jackpot !

Il n’avait pas prévu que cet objectif soit amplement atteint, et sans besoin de communication superflue, mazette, une aubaine, grâce à quelques planches dessinées vendues il est vrai à plus de 45 000 exemplaires. Comme quoi on peut être ministre, insignifiant et chanceux, mais juste en 2020, parce que la Culture mérite quand même mieux.

«2020, année de la BD»… vraiment ?

À l’initiative du ministère de la Culture, 2020 a été décrété «année de la BD». Une manifestation en forme de reconnaissance du neuvième art, mais sans grandes surprises.

Christophe Lèvent, Le Parisien, 29/01/2020

Sans grande surprise ? C’était sans compter qu’un tsunami médiatique allait déferler sur les côtes d’Armorique à propos d’une BD justement, signée Inès Léraud, invitée pourtant depuis la sortie en 2019 de “Algues vertes, l’histoire interdite” dans de grands médias parisiens. Pléonasme !

Le storytelling ou l’histoire pas interdite

Jusque là, pas trop de remous, alors qu’elle enquête depuis 2008 pour France Culture et France Inter, les investigations de la journaliste intéressent, interpellent, sans qu’il soit question de mobilisation, de revendication, au pays des irréductibles celtes.

Vous vous rappelez ? L’ecotaxe et les Bonnets rouges, ou plus loin dans le rétroviseur : Plogoff ? Plus spectaculaire et plus frais dans nos mémoires : la ZAD (zone à défendre) de Notre Dame des Landes ?

La mobilisation contre le projet d’aéroport à Notre Dame des Landes restera dans l’Histoire, comme cette chanson du groupe Hamon Martin Quintet, enregistrée ici lors d’un Live sur une chaîne publique régionale, aussi célèbre que n’importe quel autre air traditionnel ayant traversé des siècles.

Les Bretons, quand ils se mobilisent, c’est pas pour se la jouer ou pour l’année de la BD ! A chaque fois, ils revendiquent leur droit à être les acteurs de leur propre histoire, pas de celle qu’on leur impose.

Dans le cochon, tout est bon…

C’est très étrange, la Bretagne. J’ai l’impression d’être à l’autre bout du monde, dans une contrée qui m’est étrangère de par ses codes, et, en même temps, de m’être installée au cœur de la mondialisation, puisque nous sommes dans une des régions les plus industrialisées du monde, au niveau agroalimentaire. Sans cesse un sujet m’amène à rebondir vers un autre… J’ai le sentiment que ça pourrait ne jamais finir.

Inès Léraud, Le Monde, 25 juillet 2016

Inès Léraud est venue s’installer sur son terrain d’enquête, au milieu d’exploitations pensées sur un modèle agricole intensif, dit aussi productiviste, un système tentaculaire qui a révolutionné les campagnes bretonnes d’après-guerre, à grand renfort de propagande, ou pour parler le latin moderne, à ce qui s’apparente au nec plus ultra du storytelling.

… sauf la désinformation ?

La BD sortie en 2019 retrace ce long travail d’investigation journalistique, pour dénoncer des pratiques, des responsabilités clairement engagées et la loi du silence : l’omerta.

L’omertà est un vocable sicilien propre au champ lexical de la mafia. On le traduit généralement par « loi du silence ». La loi du silence est la règle tacite imposée par les mafieux dans le cadre de leurs affaires criminelles : elle implique, entre autres, la non-dénonciation de crimes et le faux-témoignage.

Wikipedia (mais vous pouvez aussi consulter un dictionnaire)

Avant que cette histoire interdite ne soit racontée sous forme de BD, elle a eu un franc succès sous la forme d’un feuilleton radiophonique dans l’émission “ Les pieds sur Terre “ de Sonia Kronlund. Sauf que le documentaire a ici la vraie force d’une fiction sonore, avec ses protagonistes, ses tensions, sa portée dramatique, sa capacité à nous immerger dans l’enquête.

La critique unanime sur un travail exemplaire

Les huit volets de cette série produite par France Culture ont été mises en ligne par KUB, une agence média financée en grande partie par la Région Bretagne, aujourd’hui interpellée publiquement par des journalistes via une lettre dont je vous recommande la lecture.

Le 25 mai dans l’Edito Média, France Inter relaye l’initiative des journalistes bretons. Le collectif Kelaouiñ, soutenu par plus de 250 professionnel·les de la presse, exhorte à « garantir une information et une parole publique libre sur les enjeux de l’agroalimentaire en Bretagne » et à « mettre fin à la loi du silence », peut-on lire sur Mediapart qui publie la lettre adressée à Loig Chesnais-Girard, Président de la Région Bretagne, et à trois vice-présidents.

https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-m/l-edito-m-25-mai-2020

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/250520/lettre-la-presidence-de-la-region-bretagne-pour-le-respect-de-la-liberte-dinformer-sur

Le Journal breton : du sur mesure face à la démesure

Une Saison 1, puis une Saison 2 dans laquelle vous pourrez découvrir les épisodes qui préfigurent l’actualité Média du moment en Bretagne, l’émoi dont je parlais en introduction, constituent une archive historique pour les chercheurs et chercheuses de demain qui ne manqueront pas de réutiliser les données et témoignages récoltés par Inès Léraud dans ce « Journal breton », malgré pressions et intimidations diverses.

La série La fabrique du silence a été sélectionnée en décembre 2017 par Télérama comme pépite de l’année radio 2017 en France.

L’arme secrète des industriels : le chantage à l’emploi

Dans cette archive de 2016, la journaliste parle d’une précédente enquête.

Ce serait trop long pour le coup de vous raconter comment s’est organisé le branle-bas de combat avec et autour d’Ines Léraud. Mais c’est un fait : elle peut se féliciter d’avoir créé un vrai sursaut citoyen après des décennies de chape de plomb imposée aux bretonnes et aux bretons.

Avec l’aval “naturellement” de leurs propres dirigeants élus, dont le plus célèbre, Jean-Yves Le Drian, longtemps ministre et président de Région, une exception française, est l’instigateur avec un nombre restreint de stratèges de l’arrivée au pouvoir le 7 mai 2017 d’un presqu’inconnu du grand public : Emmanuel Macron.

Des algues vertes et des pas mûres

Si j’osais, je vous suggèrerais de mener votre propre enquête, pour saisir tout l’intérêt de cette actualité et de ce remue-ménage/remue-meninges soudain autour d’un si vieux problème.

Plan B vous met “industriellement” sur la voie, parce ce n’est pas compliqué, Inès Léraud ayant fait tout le boulot -cela devrait même relever d’une urgence sanitaire aussi prioritaire que la lutte contre la Covid-19. Les différents documents que j’ai sélectionnés pour vous valent vraiment le détour. Vous les trouverez dans les Bonus. Mais ne vous privez pas, si le sujet vous titille, d’autres informations utiles ou contradictoires à dénicher dans les mois à venir d’ici le procès auquel devra se présenter Inès Léraud en janvier 2021.

Greenwashing, agribashing et tout le toutim

En guise de conclusion, quoique je vous épargne l’effort de suivre une démonstration, de vérifier les paramètres de l’équation qui oblige des personnalités politiques à clarifier leur position et à prendre des engagements publics sur la liberté d’expression, je voudrais que vous remontiez le temps.

Carnac plage en mode chacun se gare comme il veut, où il peut. Vous voyez la 4L ? Ce serait possible aujourd’hui en Bretagne? Non, mais il est possible de ruiner l’attractivité du plus beau trait de côte de l’Europe parce que le lobby de l’agrobusiness fait sa loi.

Vous voyez là sur la plage ces joyeux bolides motorisés des années cinquante-soixante ? Oui, ça ne choquait personne et pourtant… Cette pollution visuelle, pestilentielle et mortelle que sont les algues vertes, pas seulement en Bretagne d’ailleurs, c’est autrement plus choquant et pourtant…

L’écologie a permis de protéger les milieux littoraux, de prendre conscience de leur fragilité. Ces moissonneuses d’algues vertes dont la collecte est transportée en camion jusque chez moi, en Centre Bretagne, ne sont-elles pas la triste et terrible caricature du génie humain ?

D’accord, ce n’est pas non plus vraiment une conclusion, mais c’est pour mieux illustrer mon propos sur des penseurs de pollution tellement forts au jeu de la fortune qu’ils nous font croire qu’ils sont les alchimistes des temps modernes.

Sans eux, la planète ne pourrait pas se régaler avec des poulets nourris aux algues, ce qui permet de ne pas les bourrer d’antibiotiques ! Mais pourquoi le monde ne s’est-il pas inspiré des Shadoks plutôt que de servir de terrain de jeu à des apprentis sorciers pareils ?

Pour le moment, c’est pas encore trop grave, seule la proche banlieue de la planète est contaminée, mais bientôt les espaces extérieurs avec leurs galaxies, leurs quasars, leurs trous noirs seraient attaqués et alors là, oui alors là, il arrivera quoi …

Les Shadoks et la Tombologie

Épilogue algorithmique

Dans un passé pas si lointain, j’étais professeure dans l’enseignement agricole public. Petite-fille de paysan du bassin de Rennes, j’ai le souvenir des chevaux d’Armand Ramel qui tiraient leur charrette, il n’y a jamais eu de tracteur à la ferme, pas de voiture non plus.

C’était une autre époque, assez semblable sur le plan technique à ce qu’avaient connu des générations de fermiers pendant plusieurs siècles, connectés au rythme des saisons et des cloches d’une église voisine. Des vies marquées par la sueur et le labeur, des déménagements à la Saint-Michel pour installer la famille sur une ferme plus grande, quelques hectares, avec de meilleurs terres ou un meilleur propriétaire.

Quelques décennies ont suffi, les trente glorieuses, pour modifier profondément mentalités, pratiques, connaissances et paysages, repoussant toujours plus loin les limites du produire plus comme si l’humanité n’avait d’autre but que de se surpasser dans l’art de défier les lois de la nature.

Le prix à payer pour s’être ainsi accaparé les ressources de la planète et avoir laissé des lobbies puissants prendre les commandes de notre alimentation, de notre santé, de la qualité environnementale, ne semble pas encore avoir suffisamment imprimé les esprits pour envisager de ne pas persévérer dans l’erreur.

Il est pourtant plus qu’urgent de revoir nos calculs comme nos capacités à produire, pour soi-disant nourrir le monde, argument éculé mais toujours d’actualité. Si l’algorithme est si juteux qu’il fait du blé avec du lisier, et toujours plus de lisiers pour empocher plus de blé, il est possible de rentrer enfin dans l’équation mathématique le coût humain et écologique de cette industrie si peu respectueuse de notre bien commun.

B comme BD, Bonus

https://www.lepoint.fr/societe/ces-algues-vertes-qui-empoisonnent-la-bretagne-depuis-1971–09-07-2019-2323540_23.php

Documentaire de Thalassa à voir absolument

La diffusion de ce documentaire a suscité de très vives réactions, mais rien n’a été fait pour solutionner le problème à sa source, malgré l’ambition affichée de reconquête de la qualité de l’eau en Bretagne

Inès Léraud sur les ondes de Radio Bro Gwened, Pontivy

http://www.radiobreizh.bzh/bzh/episode.php?epid=35687

https://www.challenges.fr/entreprise/sante/olmix-la-success-story-qui-carbure-aux-algues_65396?fbclid=IwAR1dAoTg2VH11fgCpEP4Y7Q6xjuMBFCDFjvmlVBOPaEo-TTZ6apPAUcnmw8

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Commentaires

Hélène BASS
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bravo Inès, bravo Fanchon