Sahara Drask Eskemm, l’esprit Africa 2020 made in Breizh

Article : Sahara Drask Eskemm, l’esprit Africa 2020 made in Breizh
22 décembre 2020

Sahara Drask Eskemm, l’esprit Africa 2020 made in Breizh

La fin de l’année approche. Il est temps de vous parler d’un des projets bretons labellisés Africa 2020. J’y travaille depuis un an contre vents et marées, portée par l’énergie de toutes celles et ceux qui croient dans sa réussite : Sahara Drask Eskemm. C’est plus qu’une belle idée, plus qu’une graine d’utopie semée au hasard d’une envie pendant un fest-noz à Pontivy. C’est l’affirmation d’une volonté contre les travers d’une époque, le choix de la beauté singulière d’une rencontre à venir entre douze jeunes musiciens bretons et berbères. Cette rencontre s’accompagne de projets pédagogiques initiés dans plusieurs établissements, à Dinan, Rennes et Casablanca, mais aussi bientôt à Agadez.

« Voir les facteurs qui fragmentent les sociétés humaines prendre le pas sur ceux qui les cimentent », est un risque majeur nous dit Amin Maalouf dans son dernier essai Le naufrage des civilisations paru aux Éditions Grasset.

C’est là justement le désolant paradoxe de ce siècle : pour la première fois dans l’Histoire, nous avons les moyens de débarrasser l’espèce humaine de tous les fléaux qui l’assaillent, pour la conduire sereinement vers une ère de liberté, de progrès sans tâche, de solidarité planétaire et d’opulence partagée. Et nous voilà pourtant lancés, à toute allure, sur la voie opposée.

Amin Maalouf, Le naufrage des civilisations – 2019
Visuel Africa 2020
Tout projet labellisé Africa 2020 comme Sahara Drask Eskemm se reconnaît à ce logo. La Saison Africa 2020 a commencé le 1er décembre 2020, après un report lié à la Covid-19.

Être libre et le rester

Je ne me résigne pas à ce naufrage, pas plus que je ne prends pour argent comptant ce verdict fataliste : c’est dur d’avoir 20 ans en 2020.

J’aimerais que Sahara Drask Eskemm soit un appel citoyen, une adresse à la jeunesse. Comme se répandrait à la surface d’une réalité trop lisse une onde tranquille mais puissante contre le formatage à tous crins dont nous sommes tous les cibles, surtout en ce moment.

Alors comment rester mobilisée pour faire qu’une intuition trouve le bon chemin jusqu’à sa réalisation ? Comment mettre un rêve éveillé sur ses rails ? Entretenir le goût du voyage quand plus rien ou presque ne bouge ? Cultiver l’art de l’invitation à défaut de pouvoir partager de vrais moments de scène, d’expositions, de débats ?

Peut-être en me remémorant des instants magnifiques. Ceux que j’ai eu la chance de vivre au Sahara et la bonne idée d’archiver dans ce blog. Ou en souriant en remontant à mes amours de jeunesse. Plus punk et underground, aux accents British et citadins ! Rock in the kasbah ! Quand avoir 20 ans était le plus beau des cadeaux ?

Ma rencontre avec Intidao (Tinariwen) a marqué mon premier séjour au Sahara, grâce à l’accueil des organisateurs du Festival Taragalte, M’hamid el Ghizlane.

A l’origine de Sahara Drask Eskemm

En décembre 2017, j’avais repris la route du Sahara sans savoir que je ne retournerai pas de sitôt à M’hamid el Ghizlane. Cette fois j’avais en tête un arrêt à Ouarzazate et une virée dans la vallée des Roses.

Cette même année, j’avais vécu la riche expérience du tournage de mon premier documentaire, avec Laila Lahlou, journaliste de Casablanca. Une bretonne qui fait découvrir le Sahara à une marocaine pour l’aider à lancer une nouvelle série de reportages diffusés par Télé Maroc auprès d’un large auditoire arabophone, et pourquoi pas ?

Ce film d’une heure, M’hamid el Ghizlane devait exister. L’absence de traduction empêche toujours sa valorisation comme support pédagogique près de chez moi. La Saison Africa 2020 permettra peut-être de lever cet obstacle. Mais je ne regrette absolument pas d’avoir voulu que ce documentaire soit tourné en darija.

Il n’en reste pas moins que le royaume du Maroc compte une autre langue, le berbère toujours minorisée mais officialisée depuis quelques années.

D’où ce court séjour à Ouarzazate pour rencontrer Tarwa N-Tiniri. Je savais qu’il me serait difficile de voir ces jeunes artistes d’origine nomade en concert. Covid ou pas, je voudrais me téléporter dans ce garage qui leur servait de lieu de répétition. Revivre ne serait-ce que quelques minutes ces moments si chaleureux, si joyeux. C’est dans ce garage qu’a été enregistré en 2019 leur premier album, « Azizdeg », grâce à deux jeunes canadiens, Simon Walls et Greg Bonnier.

Rencontre et retrouvailles

Tarwa N-Tiniri doit son ascension rapide à la scène et aux festival marocains. Prix Révélation du carrefour international Visa for Music à Rabat en 2018, le groupe était en Bretagne en mai 2019. J’espère bien que nous parviendrons à les faire revenir pour la Saison Africa 2020.

Quand j’ai entendu les notes du groupe de Ouarzazate sur l’Ile de Nantes dans le cadre du Printemps des Nefs. Quelle émotion ! C’était magique. J’étais heureusement tombée par hasard sur l’annonce de ce concert improbable. L’obtention d’un visa au Maroc relève du parcours du combattant, j’en sais quelque chose.

J’avais alors mis mes neurones et mon réseau local à contribution. Il fallait saisir cette unique chance de forcer le destin. Ce concert chez mon amie Anne-Laure Nicolas, dans la ferme bio du Bois du barde à Mellionnec, serait la promesse d’une possible route commune. La marque de fabrique de ce qui anime ce blog, Plan B.

Et à votre avis, qui mérite justement qu’on donne son maximum ? Des jeunes qui montrent le meilleur d’eux-mêmes pour le seul plaisir de la rencontre, pour leur musique et leur culture.

Avoir programmé ce concert dans une ferme bretonne, grâce à deux femmes, Britt Hansen d’Oslo, Anne-Laure Nicolas de Mellionnec, est une de mes fiertés, c’est aussi le point de départ de ce qui se concrétise avec Sahara Drask Eskemm

Lors de ce déplacement éclair entre leur désert de sable et notre désert vert, ces artistes berbères n’ont pas eu le loisir de rencontrer d’autres musiciens. Impossible d’envisager une suite pour acter ce rapprochement entre la Bretagne et le Maroc, via l’expression de traditions en perdition mais bien vivantes grâce à nos langues, à la danse, à la musique.

Drask, six jeunes bretonnants attendus au Sahara en 2021

Six lycéens de Diwan décident en 2018 de participer au concours Inter-lycees. Drask est né, le groupe remporte la 2ème place du podium. Dans la foulée, il remporte le Kan ar Bobl, le césame de tous les artistes bretons.

Poursuivre mes propres rêves en solitaire au gré des sollicitations venant d’Afrique aurait pu être une option. Ou me contenter de publier sur Music in Africa, Femmes ici et ailleurs, Unidivers, l’histoire de belles rencontres. C’est ma manière d’apporter mon soutien aux artistes, aux festivals, depuis de nombreuses années. Mais je suis toujours remuée en arrière-plan par ma vocation et mon expérience de pédagogue atypique.

Sahara Drask Eskemm
Le 13 mars en studio, avec Gweltas Rault et Iwan Audran, le jour du départ de Drask au Sahara. Ce jour-là, les frontières entre la France et le Maroc ont fermé. Les avions sont restés au sol.

la façon dont j’ai toujours considéré l’enseignement en lien avec des projets concrets et des territoires en mouvement, sont venu spontanément m’apporter la réponse à une équation que je n’avais pas encore posée de manière consciente. Le jeu des circonstances a fait le reste.

Je n’avais pas encore entendu parler de la Saison Africa 2020 que j’avais déjà tendu la perche à six jeunes musiciens bretonnants au Palais des congrès lors de la fête annuelle de Kerlenn Pondi qui a toujours lieu mi-novembre, sauf cette année comme toutes les autres manifestations culturelles rayées du calendrier.

Drask me semble la meilleure option pour concrétiser cet esprit de coopération que nous cultivons à travers la Saison Africa 2020. Mais le contexte si particulier de l’année 2020 a contraint à revoir notre calendrier initial.

La Culture pour ambassade

Drask devait se produire sur la scène du Festival International des Nomades le 19 mars, Tarwa N-Tiniri était programmé par la Ville de Pontivy le 6 août, la veille de l’ouverture du Festival interceltique de Lorient. Ce n’est que partie remise. Mais il nous faut encore convaincre et trouver des financeurs, si nous voulons pouvoir organiser la résidence de création prévue au Sahara.

Être libre et le rester, sous-titre de Sahara Drask Eskemm choisi par des enseignantes qui se sont inspirées de Plan B pour sensibiliser leurs classes aux cultures sahariennes

Il nous faut aussi démarcher d’autres dates de concerts en Bretagne et ailleurs pour permettre à cette formation créée pour la Saison Africa 2020 de prendre son envol. Se produire dans les événements qui serviront de tremplin pour de futures tournées internationales est une condition. Ces 12 jeunes artistes doivent pouvoir vivre de leur talent, de leur travail, or cela semble compromis jusqu’à nouvel ordre.

Archive sonore d’un faux départ

L’institut culturel français du Maroc, sollicité via un appel à projet, n’a pas souhaité soutenir nos efforts pour maintenir à flot ce beau projet Africa 2020. Notre candidature se situait quelque part dans une pile de 200 dossiers !

Nous ne pouvons que constater la volonté des artistes de maintenir une réelle démarche de création, malgré ces temps difficiles. Malheureusement, nous ne pouvons soutenir tous les projets.

Institut culturel français, Ambassade de France, Rabat, 13/11/2020

Je sais combien les territoires désertiques du Maroc souffrent de la situation actuelle, privés des revenus habituels que leur procure l’activité touristique, seule véritable économie permettant de lutter contre l’exode rural et la complète disparition des cultures nomades dans cette partie du continent africain.

Une véritable ambition pédagogique

Cette décision institutionnelle prise à Rabat par un organisme référent de la Saison Africa 2020 est la preuve que notre proposition vient remplir un vide. Avant que des projets de création puissent exister et rayonner loin des métropoles, encore faut-il leur permettre d’émerger.

Avec Sahara Drask Eskemm, nous sommes sur ce parti pris. Les six musiciens de Drask ont fait faire leur passeport spécialement pour ce projet. Gweltas Rault, de Pontivy, n’avait pas 18 ans le jour du départ prévu pour Ouarzazate.

Grâce à la musique, je propose à ces artistes bretons et berbères de jouer le rôle d’ambassadeurs auprès de lycéens et collégiens pour les intéresser aux cultures nomades, échanger avec eux sur les notions d’identité, de ruralité, de place de la jeunesse dans l’évolution des sociétés.

Nous allons présenter aux élèves des deux continents qui participent au projet, un documentaire en cours de montage au Canada. Les deux auteurs de ce film sur Tarwa N-Tiniri sont Greg et Simon, dont je vous parlais plus haut, deux amoureux du son. Vous allez vous aussi pouvoir vivre l’ambiance si particulière de ce garage devenu studio d’enregistrement de fortune. Le temps de produire en deux jours, ce qui nécessite pour la plupart des groupes, plusieurs semaines de travail.

Je les laisse se présenter et vous invite à apprécier leur démarche originale. Pour l’heure, après le Sénégal, le Maroc, ils sont sur un projet en Arctique.

Je remercie chaleureusement les enseignant.e.s qui donnent tous son sens à ce projet régional Africa 2020. Notamment Chloé Kiddem, du lycée la Fontaine des Eaux à Dinan, mais aussi Véronique Marjou, du lycée Coëtlogon à Rennes, et Thomas Robertson, École Française Internationale de Casablanca.

Il est certain que le projet de création Sahara Drask Eskemm comme sa variable pédagogique porte l’ADN de deux peuples, qui ont su nourrir nos imaginaires par leur héritage culturel. Et tellement plus encore !

Bienvenue à Aurore, Adiama, Swann et Fodé

Au lycée de Coëtlogon, dans le cadre d’un stage in situ, quatre élèves stagiaires de terminale professionnelle Gestion Administration (TBGA2) se sont lancés dans le projet le 23 novembre, et le pilotent, en attendant que la classe dans son ensemble s’y engage.

Fodé Tounkara est le coordonnateur du groupe. Il est appuyé par Adama Konaté, Swann Preschoux et Aurore Lebranchu. Une rencontre en visio a eu lieu entre les élèves des deux établissements, pour échanger sur les actions à mener collectivement. Les élèves de Dinan était par ailleurs déjà lancés depuis plus longtemps dans le projet.

Lors de notre appel en décembre, le groupe a exprimé le souhait de se concentrer plus particulièrement sur le Niger. Quelle bonne surprise ! Je leur ai soumis des pistes de réflexion, des sources à consulter et donné des contacts pour envisager de collaborations à Niamey et Agadez.

Fodé et ses collègues ont présenté leur projet au proviseur, puis au Conseiller Principal d’Éducation pour évoquer de possibles animations pédagogiques si les financements le permettent. Le concours de la documentaliste a aussi été sollicité avant le départ en vacances.

Nous sommes contents de la confiance qui nous est accordée pour piloter ce projet particulièrement intéressant (…), avec notre double regard, africain et breton. 2021 sera pour nous l’année du bac et d’Africa 2020.

Fodé, Adama, Swann et Aurore

Grâce au choix en faveur du Niger fait par ces lycéens rennais, j’embarque avec moi dans l’aventure un chorégraphe, un slameur et un rappeur nigériens, ainsi qu’un jeune chercheur d’Agadez, passionné par le patrimoine de sa splendide région.

Merci donc à Obaz, Sage Soldat, Joël Gandi et Mohamed Alhassane, enthousiastes à l’idée d’apporter leur contribution bénévole à Sahara Drask Eskemm.

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