De Chérie coco à Chocolat de Queen Rima, on est à Anoumabo pour le show
Chérie coco, ça ne vous rappelle rien ? Le tube de Magic system co-écrit avec Soprano a inondé les radios en 2011. Ce titre extrait de l’album Toutè kalé s’est placé illico sur la première marche du podium dans les discothèques. Discothèque ! Existe-t-il un autre nom à part boîte de nuit pour décrire les ambiances select ou survoltées de corps en sueur sous les boules à facettes ? Tant d’expressions se sont imposées depuis l’incroyable époque du disco. On pourrait penser que ce soit le cas pour les lieux de rencontre associés à l’idée de fête, de jeunesse, mais aussi aux logiques de consommation de masse qui caractérisent si bien l’industrie musicale et sa capacité d’adaptation, de mode en mode. A moins que ce ne soit cette industrie elle-même qui en définisse les codes. Rap’thèque peut-être ? De Chérie coco à Chocolat, deux titres qui font danser, la scène africaine distille chaleur, joie et optimisme, et bien plus encore. Nous avons besoin de cette créativité dans les sociétés « occidentales » qui se calfeutrent d’autant plus que les discours servis en boucle par les médias donnent envie de rester couché ! Or la France a perdu 70% de ses discothèques depuis l’âge d’or des années 80, dont 30% depuis la Covid-19.
Chérie Coco au temps des mauvais garçons
Les mots « club », « dancing » ouvrent nos imaginaires à d’autres répertoires, à d’autres époques, du jazz aux danses de salon. A chacune de ces époques, depuis la déferlante du blues, la musique africaine a généré sa part de flux et de vente planétaire. En janvier 2011, avant la sortie de Chérie Coco, Magic System fait déjà un carton avec Ambiance à l’africaine.
Il y a longtemps que la jeune génération a oublié jusqu’à l’existence de bals clandestins pendant la deuxième guerre mondiale, l’arrestation des accordéonistes et autres joueurs d’orchestre, jusqu’au fin fond de la campagne bretonne. Le collé-serré de ce moment tragique de l’Histoire s’appelle java et sent le souffre pour les pudibonds. Les danses américaines renouvellent le vocabulaire et le rapport à la modernité.
Nous sommes encore bien loin du phénomène Magic System, mais très près d’une certaine exposition universelle à Paris, sur lesquels les scientifiques se penchent finalement depuis peu de temps. Faire le show, au sens du buzz médiatique et de la logique lucrative, c’est ça !

« Les danses à la mode, tango, fox-trot, rumba, charleston, black-bottom, swing… se diffusent sur tout le territoire ; on danse encore la valse, la java et le paso-doble, mais de moins en moins les danses régionales. Lieu de rencontre amoureuse, lieu d’une possible émancipation des jeunes filles, lieu où la raison du corps prévaut, le bal est pour certains synonyme de débauche. Néanmoins aucun pouvoir n’a jamais réellement interdit la danse. La situation qui s’ouvre en 1939 est inédite. »
Joel Drogland, 4 décembre 2021, article sur l’ouvrage collectif « Vous n’irez plus danser ! »
Anoumabo : carrefour mondial des musiques africaines grâce à Magic System
Anoumabo est un important quartier d’Abidjan. Alif Traoré, alias Asalfo, leader du groupe Magic System, est natif de ce village. Il y a créé en 2008 un festival qui est une des plus grandes références du continent : le festival des musiques urbaines d’Anoumabo (Femua). Il en est toujours le commissaire général.
La 17è édition s’est déroulée du 15 au 20 avril dans une grande ferveur. Angélique Kidjo, marraine de l’événement, a pu y rencontrer Queen Rima, lauréate du Prix Découvertes RFI, au lendemain de la prestation saluée de l’icône du dance hall à l’Institut culturel français de Côte d’Ivoire. La Guinée dont est originaire Queen Rima est le pays mis à l’honneur en 2025 au FEMUA.
Angélique Kidjo, également marraine du Prix Découvertes RFI 2025 aime rappeler l’importance pour les musiques africaines de se faire une part de marché, ce n’est pas qu’une question d’économie pour faire fructifier le potentiel de création et faire reconnaitre par les Etats la nécessité d’un statut de l’artiste. C’est un enjeu de reconnaissance culturelle, de mobilité et de visibilité.
« Le rêve que j’avais en partant que la musique de ce continent soit partout et que tout le monde la consomme est en train de se réaliser. Au moment où je vous parle, il n’y a pas de musique dans le monde qui n’ait pas d’empreinte africaine. »
Angélique Kidjo, 20/04/25, FEMUA, Anoumabo, abidjan (voir la video) TV5 Monde Afrique

Chérie coco au temps de Queen Rima, changer les codes
Vladimir Cagnolari, co-producteur de la célèbre émission L’Afrique enchantée diffusée sur France Inter et auteur du podcast Afrofuturismes est présent bien sûr. Ce n’est pas un hasard si commence à Abidjan le voyage en cinq épisodes qu’il nous propose sur RFI, radio publique dont il est directeur-adjoint en charge de la musique depuis juillet 2024. Le concept ? Nous sommes en 2019, mais le narrateur nous invite à nous projeter en 2069. Cela me rappelle au passage l’invitation que j’avais faite aux lauréats Mondoblog à Dakar en décembre 2015 : fais moi rêver !
#Afrofuturismes 1/5 : Les super-pouvoirs de l’imagination – Afrofuturismes
Ce que les prospectivistes appellent les germes de changement est très visible en Afrique, témoigne Souleymane Bachir Diagne dans le premier épisode de la série. Il ne faut pas tomber dans un optimisme délirant, précise-t-il, mais nul ne peut nier que le continent fourmille d’exemples inspirants. La jeunesse démontre chaque jour sa capacité à créer, à développer des solutions à partir de ses propres ressources et visions des enjeux du monde contemporain.
Les nouvelles générations vivent un moment historique, car elles sont capables de s’approprier à la fois une histoire trop longtemps passée sous silence et des perspectives d’avenir à inventer sur d’autres critères que les vieux modèles qui ont perduré malgré les indépendances.
Le FEMUA est là pour le souligner. L’apport spécifique de toute une économie culturelle à la marche du monde, à l’évolution de nos pratiques et de nos représentations, vient du continent africain et de sa diaspora. Cette évolution du regard intervient dans une période troublée où les marges de sortie de crise semblent se rétrécir en Europe et aux USA. Car rien dans l’actualité, et surtout pas la parole des dirigeants occidentaux, ne peut plus illusionner le reste de la planète sur la base de valeurs humanistes, tant celles-ci sont mises à mal et semble avoir perdu tout crédit.
Si Chérie Coco et Ambiance à l’Africaine ont été des tubes et des valeurs sûres pour l’industrie musicale, ces morceaux portent la marque d’un passé récent où l’affirmation de points de vue africains, construits sur d’autres imaginaires, d’autres mises en récit, n’a pas encore fait chanceler les idéologies dominantes forgées et instaurées pendant plusieurs siècles par les anciens empires coloniaux. En 2011, une étude dont les résultats seraient très différents en 2025, permettait au journaux de titrer « La paix dans le monde a légèrement progressé ».
« C’est dommage que dans un club branché, on entende Magic System et pas d’autres groupes africains. » Asalfo, citation dans un article RFI, avril 2011, intitulé « La méthode Magic System »
Il faudrait prendre le temps de décrypter le langage de l’image et s’intéresser aux représentations qu’elle véhicule. Il y a vraiment matière. Si j’aime Queen Rima et ses propositions, c’est parce qu’elle est parfaite dans son rôle d’artiste raccord avec son époque. La voir évoluer au fil des années offrira des clés de lecture d’un monde et de rapports de domination en train de changer profondément. C’est la raison pour laquelle je lui ai proposé en février de ne pas attendre pour archiver dans un film documentaire ce qui lui semble important d’exprimer aujourd’hui en tant que femme, en tant qu’africaine.
Il n’est pas si fréquent de pouvoir suivre les premiers pas d’une jeune artiste ayant créé son label indépendant à Conakry, Ouria Music, et qui n’a encore jamais mis les pieds en Europe. Queen Rima recevra le trophée du Prix Découvertes RFI dans sa ville natale le 31 mai 2025 avant de s’envoler pour Escale Bantoo à Yaoundé, un festival qui promeut chaque année une dizaine de femmes artistes.
Je suis ravie d’avoir rendu possible en 2024 la programmation de Queen Rima dans ce bel événement de juin prochain dirigé par une femme. Vous pouvez entendre le directeur artistique de ce festival, Tony Mafé, et des témoignages dans cette courte vidéo.
Pour un salon dont l’ambition est de contribuer efficacement au changement, il est important de pouvoir bénéficier de l’exceptionnelle visibilité du Prix Découvertes RFI, alors même que la tournée africaine de Queen Rima organisée par RFI n’a pas encore commencé, en dehors du concert à l’Institut culturel français d’Abidjan le 15 avril.
Comme l’est le FEMUA, où elle a été prise d’assaut par les médias, cette nouvelle expérience sera très instructive pour mon amie de Conakry. Si Queen Rima a déjà un solide bagage et de quoi vivre sur ses acquis, ce serait mal la connaître de croire qu’elle peut laisser passer une occasion d’agir et de s’engager.
Son tempérament et sa force de travail donnent à cette cette jeune femme étonnante le statut d’ambassadrice des droits des femmes, sans avoir à se justifier ni risquer de tomber dans le piège des discours sans réelle profondeur.
Queen Rima ne peut pas servir de faire valoir. Chérie coco a pris le pouvoir !
« Le Femua a confirmé une fois de plus sa place de carrefour essentiel des cultures africaines, où la drill d’Himra et le dancehall made in Guinea de Queen Rima se sont rencontrés pour dessiner l’avenir musical du continent. »
Marine Jeannin, RFI, voir l’article
B comme Bonus
Himra, 30 000 spectateurs, concert de clôture du FEMUA, dimanche 21 avril 2025
