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Med Culture, un fond européen encourage initiative et mutualisation

Comment s’intéresser aux coulisses de l’Europe, aux projets que la Commission européenne et nos États financent, quand ces coulisses sont les couloirs où peuvent se croiser de belles initiatives, de belles énergies à l’œuvre au Sud de la Méditerranée ?
En s’intéressant à un programme particulier et en faisant fi des expressions un peu institutionnelles, parfois rebutantes, pour ne s’intéresser qu’au contenu, au résultat, aux hommes et aux femmes qui font que ces dispositifs sont les leviers de vraies dynamiques réseau, innovantes et participatives.

Avec la méthode pear to pear, Med Culture mobilise les savoir-faire des acteurs culturels
Avec la méthode « peer to peer », Med Culture mobilise les savoir-faire des acteurs culturels de 9 pays

Le programme qui m’a semblé le mieux répondre à la contrainte de l’exercice est Med Culture. Parce que ce programme s’achève l’année prochaine, ce qui induit une certaine maîtrise et une maturité dans la conduite des actions. Parce que le pilotage du programme est assuré par trois femmes qui ne se connaissaient pas encore il y a trois ans : Christiane Dabdoub Nasser, Fanny Bouquerel et Suhair Muye Al Deen. Parce que ce programme d’aide à la conception de politiques culturelles appartient à une nouvelle école de pensée, un cas rarissime tant les décideurs nous ont habitués à des politiques cloisonnées, voire monomaniaques d’une esthétique ou d’un type d’acteurs, excluant de fait une bonne part de notre économie, là-même où s’inventent de nouvelles pratiques, de nouvelles exigences, de nouveaux besoins.

Petit programme pour grandes ambitions

 

Politiques culturelles ? Nouvelles mises en perspectives
Politiques culturelles ? Nouvelles mises en perspective, le pari de l’émergence et du développement

 

Med Culture élargit en effet considérablement le cercle des bénéficiaires puisqu’il est le premier programme qui inclut l’ensemble du secteur culturel au sens large : il concerne les industries culturelles et créatives comme les arts du spectacle, les arts visuels, le stylisme, le patrimoine culturel, les films, les DVD et les vidéos, la télévision et la radio, les jeux vidéo, les nouveaux médias, la musique, les livres et la presse.

C’est tout d’abord grâce à Suhair, chargée de communication au sein de l’équipe de pilotage, que j’en apprend plus. Au-delà d’un beau discours sur l’évolution des politiques publiques, je m’intéresse à la réalité d’un travail d’accompagnement d’autant plus complexe qu’il intègre les questions culturelles, les environnements politiques et socio-économiques de plusieurs pays, plusieurs régions méditerranéennes, du Royaume du Maroc à la Palestine.

med-culture3Algérie, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Libye, Maroc, Palestine, Tunisie, dans chacun de ses pays, entre ses pays, les réflexions, les coopérations s’organisent. Des ateliers d’échange facilitent l’interconnaissance, apportent outils et méthodes aux participants d’horizons divers. Des appels à projet permettent l’émergence d’actions innovantes et le repérage d’acteurs fortement impliqués dans leur territoire.

Il y a un vrai souci d’opérationnalité dans cette dynamique qui veut impacter durablement les esprits et les stratégies dans un laps de temps record. Comment espérer atteindre en quatre ans l’un des résultats attendus : faire que le processus aboutisse à la création d’environnements institutionnel et social favorables à la culture en tant que vecteur du développement économique durable ?

La culture, un choix, une ambition pour un développement durable et solidaire

J’ai eu la chance entre 2008 et 2014 d’expérimenter cette ambition à l’échelle micro-locale. Citoyenne engagée, j’avais su saisir des opportunités, parier sur des amitiés actées ou à venir, oser agir à la marge, puisqu’il m’était impossible d’agir au cœur du pouvoir décisionnaire dans ma propre ville où j’étais élue depuis peu. Vivre l’expérience de la mise en place d’un Agenda 21 Culture, en tant qu’habitante, citoyenne ou élue, est une vraie chance accessible à tous pour s’intéresser aux coulisses de politiques publiques qui sont si importantes dans la déclinaison de nos usages, mais aussi dans le formatage de l’opinion publique.

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J’ai été époustouflée par la réactivité et l’inventivité des acteurs culturels, à commencer par les élus de cette zone rurale en Bretagne, par l’envie de se remettre en question collectivement, de définir ensemble les bases d’une autre façon de faire culture et de la partager avec le plus grand nombre. Mais c’était sur un tout petit territoire de quarante-cinq communes. J’imagine mal, même si la Région Bretagne s’est inspirée par la suite de notre dynamique participative locale, comment rendre possible l’activation de tels réseaux à l’échelle de pays et à l’international. Pourtant c’est ce à quoi contribue Med Culture. Et avec des résultats tangibles.

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Ici, on crée des liens privilégiés, la parole se libère et libère aussi les envies, les énergies pour se traduire en acte.

Comment ? « Les acteurs culturels et les décideurs, les législateurs, et les instituts d’éducation concernés, sont invités à prendre part aux échanges, explique Suhair qui a déjà relayé les apports de plusieurs rencontres, notamment dans son pays, la Jordanie. Le programme prévoit des consultations publiques, des processus d’apprentissage mutuel, des activités de mise en réseau ». Suhair met régulièrement en ligne des données qui donnent des repères et réalise des focus sur telle ou telle initiative en phase avec l’ambition : développer les capacités des opérateurs culturels.

L’objectif n’est pas que d’obtenir des résultats concrets en termes de réformes institutionnelles et structurelles, c’est aussi de développer des réseaux régionaux, à même de favoriser le dialogue et l’initiative, de promouvoir en local comme à l’international les démarches coopératives qui ouvrent des voies à l’innovation, dans des contextes parfois très difficiles pourtant.

Dans l’idéal, Med Culture vise à inclure dans ces activités des professionnels et des bénévoles actifs sur l’ensemble des territoires de chaque pays, pour ne pas se limiter aux grandes villes et exclure certains publics pourtant prioritaires. Les infographies que publie Suhair pour donner à voir un état des lieux par pays en quelques chiffres montre combien les disparités sont grandes.

Le site web de Med Culture est une mine d'information
Le site web de Med Culture est une mine d’information

Travailler au plus près du terrain

Du 7 au 10 octobre avait lieu à Tanger un de ces ateliers de formation, sous la responsabilité de Fanny Bouquerel. Deux expertes étaient invitées pour l’occasion à rencontrer la vingtaine de participants : Sana Ouchtati travaille à Bruxelles où elle s’investit sur une notion qui sert de référence à Med Culture, le plaidoyer de la Culture. Naïma Lahbil est économiste, consultante pour des organisations internationales, et travaille à Fès. Lors de cette session qui fait suite à une première rencontre à Beyrouth en avril dernier, sept pays sont représentés. Il est question de méthodologie, d’indicateur, de budget, mais ce qui émerge de ces échanges ne se traduit pas de façon quantitative.

« La sélection pour mettre en place les ateliers de formation se fait sur appel à candidature, cela implique une réelle motivation et une adhésion aux valeurs que nous partageons en créant ces espaces de discussion où chacun peut se sentir en confiance et légitime, quelque soit son statut, son action dans la sphère culturelle », explique Fanny Bouquerel. « Ici, on crée des liens privilégiés, la parole se libère et libère aussi les envies, les énergies pour se traduire en acte. »13669753_1775714105974933_2269294974390376507_n

Si l’équipe de Med Culture sait être réactive et au plus proche des préoccupations du terrain, elle est aussi en contact avec la commission européenne qui valide ses propositions. Outre l’obligation de rendre des compte sur son action, cette proximité contribue à enrichir l’argumentaire pour que la Direction générale en charge de la politique du voisinage œuvre au service d’un secteur culturel plus dynamique, mieux outillé, en capacité de répondre aux besoins locaux.

Agir pour la culture, outiller l’intelligence des territoires, c’est promouvoir des enjeux aussi divers que la jeunesse ou le lien social par exemple, la sauvegarde du patrimoine et sa transmission, la mobilité des artistes et la question de leur statut, la création et la diffusion des œuvres…C’est s’interroger sur les pratiques autant que sur les infrastructures, c’est travailler à réduire les injustices de traitement entre des habitants qui n’ont pas eu le même accès à l’éducation.

Depuis 2014, Med Culture comptabilise 1378 personnes ayant soumis un projet pour bénéficier des apports du programme en terme de formation, de rencontre, visant au développement des capacités. Si toutes n’ont pas eu accès au dispositif, elles n’en sont pas moins des relais actifs de l’information du réseau. 100 000 utilisateurs viennent chercher du contenu sur le site web crée en avril 2015 et géré par Suhair. Pour chaque nouvel appel à projet, c’est pas mois de 300 candidatures que l’équipe examine pour mettre sur pied sa prochaine action et thésauriser sur ce capital humain inestimable.

A moins de 18 mois de l’échéance de ce programme de financement, l’équipe ne vit pas sur ses acquis, bien au contraire. Forte de son expertise, de celle du réseau international qu’elle a su mobiliser autour des questions culturelles, elle entend bien voir le travail se décliner sous d’autres dimensions, dans d’autres contextes, via la formation de formateurs notamment et en continuant à outiller les décisionnaires. Mais sur cette base désormais plus facile à défendre, à entendre : la culture ne se fait pas dans les ministères.

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B comme Bonus

Pour en savoir plus et recevoir la lettre d’info du réseau MED CULTURE https://www.medculture.eu/

Pour zoomer sur l’état des lieux d’un pays en particulier

https://www.medculture.eu/country/report-structure/algeria

Exemple de projet soutenu par le programme Med Culture via South Med CV

https://www.medculture.eu/about/grantprojects/southmed-cv/subprojects/think-tanger

Pour connaître les lauréats de la saison 1, suivre le 2ème appel à projet et les associations candidates qui auront passé cette nouvelle sélection avec succès en 2016

https://www.smedcv.net/category/subgrantees/

 


Sarah, Justine, et nous dans les pas de musulmanes qui (se) racontent

Enquête personnelle, en quête de sens

affiche-wst-episode-1-maroc-juillet-2016Sarah Zouak est une jeune femme aux identités multiples, en prise avec une époque qui la questionne en tant que femme, en tant que citoyenne, en tant que musulmane, en tant que jeune diplômée qui choisit une voie différente pour faire entendre des voix que l’on n’entend pas. Pourquoi ? Comment ? Où trouve-t-elle les appuis pour mener à bien ses nombreux projets ? D’où lui vient sa créativité et cette assurance qui lui permet d’oser sa différence ?

Avec sa complice Justine Devillaine, Sarah a parcouru cinq pays à la rencontre de vingt-cinq femmes avec un vrai désir : entendre, comprendre, pour faire passer le message de ces engagements et rendre audible des paroles qu’elle a besoin de mettre en récit elle-même pour ne pas céder aux pressions médiatiques qui, en France au moins, marginalise la femme musulmane en la réduisant à des clichés aussi simplistes que nuisibles.

Les images reprises à terme dans un long métrage de Women Sense Tour sont un hymne à l’initative, à l’autodétermination contre toutes les formes de discrimination. Dans cette histoire qu’elles partagent aujourd’hui, Sarah Zouak et Justine Devillaine osent avec talent.

Prêt.e.s à bousculer vos certitudes ?

Sarah et Justine vont parcourir des kilomètres d’ici deux semaines pour diffuser en France le premier documentaire de cette série tourné au Maroc en octobre/novembre 2015. Elles se sont connues en master, toutes deux ont fait un mémoire sur le droit des femmes en lien avec un pays arabe. Mais c’est lors du tournage des épisodes réalisés en Iran et en Indonésie que Justine prend conscience qu’elle veut faire partie du projet. Quant à Sarah, c’est aussi à ce moment qu’elle réalise que l’expérience lui apporte tellement qu’elle ne pourra pas s’arrêter là. Alors aussi efficacement qu’elle a pensé le Women Sense Tour, qu’elle gère la façon de communiquer sur cette démarche originale, elle se lance avec Justine, en marge du montage du film et des prises de contact nécessaires à sa bonne diffusion, dans ce qui devient aujourd’hui officiellement le réseau LALLAB.

A travers Lallab comme avec les projections-débats, Justine et Sarah se posent en contributrices, en médiatrices citoyennes, mais aussi en militantes d’une information différente. Elles veulent participer au débat sur ce que nous voulons comprendre, nous-mêmes, de cette société cosmopolite, connectée, mondialisée, ultra-médiatisée et particulièrement fragilisée sur la question du vivre ensemble  La semaine dernière, comme pour offrir un avant-goût de cette large mise en réseau nourrie de conviction et d’énergie positive, Sarah Zouak ne cachait pas sa joie à l’occasion du 1er Lallabday.

Diplômée en relations internationales, Sarah entreprend là où d'autres refusent l'idée même d'une congruence entre féminisme et islam
Diplômé d’école de commerce en poche doublé d’un master en relations internationales, Sarah entreprend là où d’autres refusent l’idée même d’une congruence entre féminisme et islam.

Avec beaucoup d’amour et d’intelligence

Ces 25 femmes rencontrées au Maroc, en Tunisie, en Turquie, en Iran et en Indonésie sont toutes des actrices du changement qui allient sereinement leur foi et leur activisme pour l’émancipation des femmes, explique Sarah quand elle rappelle ce qu’elle cherche à atteindre à travers ses choix. Le premier de ces choix, et pas des moindres, a été d’opter pour l’entreprenariat et le milieu associatif plutôt que de se fondre dans la cohorte de jeunes diplômés formatés à d’hypothétiques carrières dans les entreprises côtées au CAC 40.

Si Sarah Zouak a les idées claires, c’est parce qu’elle s’est donné les moyens de répondre à ses propres questions, d’interroger son propre libre-arbitre, de mettre à distance tous les discours « sur » pour privilégier les échanges « avec ». Comprendre plutôt que dépendre, communiquer plutôt que condamner, produire l’information plutôt que l’intérioriser de gré ou de force en étouffant son propre appétit de savoir, en débranchant au passage tous les postes de contrôle… et « allumer les postes de télévision », Francis Cabrel, Carte postale (1981).

L’objectif? Casser les stéréotypes autour des femmes musulmanes constamment représentées comme des femmes soumises et oppressées, et où l’Islam serait vu comme un obstacle à leur émancipation et les empêcherait d’être libres de leurs choix.

L’idée? Que ces femmes ne soient pas seulement perçues avec un regard positif, mais aller plus loin en faisant d’elles des modèles et des sources d’inspiration pour tous et toutes.

Faire émerger dans le flux d'information des paroles et des actes pour choisir nos références, opter pour d'autres mise en récit de notre époque
Faire émerger dans le flux d’information des paroles et des actes pour choisir nos références, opter pour d’autres mise en récit de notre époque…avec beaucoup d’amour

En Bretagne, une projection unique aura lieu le lundi 17 octobre à la Maison internationale de Rennes. Si vous êtes à Paris, la projection a lieu le 29 septembre dans les locaux de Sciences Po. Sans anticiper sur les échanges qui auront lieu ces soirs-là, voilà ce que Sarah Zouak a confié à Plan B sur ses multiples rencontres anonymes au détour de cette expérience de réalisatrice prenant le micro à l’issue d’une projection de son tout premier documentaire. Mais j’oubliais de vous dire : Sarah ne savait pas se servir d’une caméra avant de se lancer dans ce projet passionnant. Oui, culottée la fille, et sacrément déterminée !

Ce qui m’amène en conclusion à choisir les mots de Aicha Ech Chenna, fondatrice de l’association Solidarité Féminine pour les mères célibataires, que l’on découvre dans cet épisode du Women Sense Tour consacré au Maroc : la peur aujourd’hui a changé de camp grâce à toutes celles qui osent ouvrir des brèches et dénoncer certaines contre-vérités. Pourtant, prenons garde que toutes ces énergies positives ne soient balayées dans l’inconscient collectif par d’autres récits « nationaux » qui préfèrent aux réalités du vécu et à la diversité des expériences, les discours prêts à l’emploi truffés de clichés.

Si je savais ce qui m’attendait, à l’époque, je crois que j’aurais eu tellement peur, je ne serais jamais passée à l’acte…sauf que je ne savais pas. Aicha Ech Chenna

Ce soir, Justine et Sarah lancent leur première plateforme réseau, associée à Lallab, le premier magazine francophone qui donne la parole aux femmes musulmanes, à l’image de ce qui se fait déjà dans la sphère anglophone. Une idée née quelque part entre l’Iran et l’Indonésie, quand Sarah confie à Justine qu’elle ne s’arrêtera pas de creuser le sujet, qu’elle veut aller plus loin, quand Justine, athée et non musulmane, décide alors de continuer elle-aussi à militer pour faire entendre ces femmes qui changent le monde, qui changent leur pays, mais qui, chez nous, ne sont perçues que par le prisme de médias et de débats instrumentalisés, uniquement comme des femmes voilées.

Fanchon : quelles sont les retours qui vous parviennent suite aux premières projections de Women Sense Tour ? 

Sarah : nous avons déjà l’expérience d’une dizaine de rencontres à Paris et en Ile de France. J’avais quelques craintes, vu notre niveau d’investissement avec Justine. On carbure à fond et on n’a pas eu vraiment le temps de se poser. Mais les retours sont vraiment à la hauteur de notre espérance. D’abord parce que nous touchons aussi bien un public d’hommes que de femmes, jeunes et moins jeunes, et que le parcours de ces femmes musulmanes intéresse tout le monde, croyant ou non, musulman ou non.

Fanchon : et au Maroc ?

Sarah : c’était très émouvant pour moi car ma famille était présente dans la salle et tous m’ont beaucoup soutenue bien sûr. Mais ce que je retiens surtout c’est qu’à Casa comme à Rabat, le public a aimé le film pour les mêmes raisons qu’en France. C’est vrai qu’avec Justine et d’autres amies qui m’ont accompagnées lors des précédents tournages, j’ai pensé et fait ce film pour le public français. Cela m’a surprise de voir qu’au Maroc, le public exprime les mêmes besoins, les mêmes attentes et les mêmes retours très positifs qu’ici.

Fanchon : votre démarche aussi est surprenante.

Sarah : ce que me disent les gens, c’est que Women Sense Tour est un film qui apaise. Le public est vraiment sensible à cette façon simple de poser le regard sur ces femmes et leur environnement. « Enfin un message positif, rassurant », voilà ce que me disent les femmes musulmanes que je rencontre, mais le retour est tout aussi encourageant quand il vient de non musulmans. « Ca fait du bien ».

Fanchon : avec les médias, l’expérience ne semble pas toujours aussi concluante.

Sarah : quand j’étais en formation, je me suis souvent trouvée confrontée à ce qu’on appelle le racisme ordinaire, au sempiternel refrain « oui, mais toi, tu es une exception ». Je suis une étudiante franco-marocaine qui a eu accès aux études supérieures, avec l’élite française, en tout cas, c’est comme ça qu’on nous a formés. C’est encore plus inquiétant de se dire que les managers de demain prendront leurs décisions sur la base de clichés qui entravent gravement notre jugement comme notre capacité d’initiative et l’émulation collective. Les médias contribuent à enraciner ces clichés dans l’opinion publique. Je découvre aujourd’hui à quel point c’est catastrophique.

Fanchon : à quelle déconvenue n’étiez-vous donc pas préparée ? 

Sarah : à ce qu’on me félicite parce que j’allais aider les femmes là-bas à s’émanciper alors que mon propos est tout autre, que c’est moi qui apprend de ces femmes, c’est moi qui me reconstruis sur de nouvelles bases à leur contact, et il en va de même pour Justine qui est encore plus féministe que moi. Je ne m’attendais pas non plus à ce qu’un journal réputé me demande des photos de musulmanes après avoir constaté que leur photothèque était un peu trop fournie en images de burka, qu’un journaliste de radio me demande le témoignage d’une femme avec un accent prononcé, comme si pour évoquer la femme musulmane, il ne fallait pas avoir une trop bonne maîtrise du français. Toutes ces réactions incroyables au XXIème siècle me rendent particulièrement triste.

Fanchon : où puisez-vous votre assurance pour canaliser ainsi votre énergie sans vous piéger dans la colère ?

Sarah : j’ai entendu des choses très violentes, leurs auteurs n’en ont pas toujours conscience et ça fait encore plus mal. Depuis que je suis petite, j’ai appris à être fière de toutes mes identités. Mes parents m’ont éduquée dans l’idée qu’on pouvait tout faire .Mes soeurs et moi avons beaucoup voyagé. J’ai toujours été plutôt timide, mais très créative. Ma colère est venue du fait qu’on me voit comme une exception. Il y a quelque chose de constructif, de fort, à rechercher dans la parole de l’autre ce qui fait que nous sommes différents, uniques, et à ce titre tous exceptionnels, pour peu qu’on nous prête une oreille attentive.

Fanchon : et vous ne pouviez pas exprimer cette créativité dans la voie professionnelle que vous avez d’abord choisie ? 

Sarah : j’adore le marketing, les images, mais travailler dans une agence publicitaire avec un bon salaire, une belle situation pour certains, ne donne pas de sens à ma vie. J’ai vite été confrontée à l’ennui. Avec Women Sense Tour, je continue à me construire et à m’étonner, par exemple, des réactions qui sont différentes, quand c’est moi qui intervient ou Justine, alors que nous sommes toutes les deux sur la même longueur d’onde..

Fanchon : vous voulez dire que les étiquettes ont la vie dure, même avec Women Sense Tour ?

Sarah : si c’est moi qui parle des femmes musulmanes, l’étiquette « communautariste » sort un peu vite, alors que la figure de Justine rassure. En cela notre relation permet de toucher beaucoup plus de monde que ce que nous imaginions. Et l’essentiel est là, faire que notre motivation commune sur un sujet qui pourrait nous retrancher de part et d’autre de nos différences donne encore plus de poids à la parole de ces femmes musulmanes qui nous interpellent par leur engagement, par leurs actes.

B comme bonus

https://womensensetour.com/

https://www.facebook.com/AssoLallab/?fref=t

www.lallab.org

Semaine de la Solidarité internationale

 

 

 

 

 


Journée internationale de la Paix : femmes, je vous aime

En 2001, l’Assemblée générale de l’ONU déclarait la journée du 21 septembre Journée Internationale de la Paix. Chaque 21 septembre est dorénavant une journée consacrée au renforcement des idéaux de paix au sein des nations et des peuples, ainsi que dans leurs relations. Le 21 septembre est un moment qui permet à l’ensemble du mouvement pacifiste, mais aussi à tout citoyen, de se réunir autour d’une date pour mieux agir encore vers un monde exempt de guerres, d’inégalités et d’injustices.

C’est aujourd’hui que je choisis de publier les textes envoyés par cinq mondoblogueuses rencontrées à Dakar en décembre dernier. Nous étions très peu de femmes à avoir été lauréates de cette 4ème sélection Mondoblog-RFI. J’avais envie d’entretenir le lien, par-delà la distance, par- delà nos différences, d’âge, de culture, d’horizon, d’opinion.

14203299_10208844018395058_5400655729903242024_nC’est à ma fille que je me suis adressée pour poser les bases de cet article qui ne visait aucune urgence, sinon celle de ne pas me recentrer trop vite sur mon quotidien. Ma fille s’appelle Lucine, elle a 20 ans. Elle est formidable. C’est pour elle et pour tous les jeunes de sa génération que j’aspire à un monde capable de se projeter dans la paix et non dans la guerre, comme je l’ai voulu pour moi et ma propre génération, à son âge.

J’ai grandi avec de grandes figures militantes qui ont nourri mes prises de conscience, qui ont marqué mes lectures et mes engagements. Je n’ai pas trouvé ces références dans mon cadre familial, mais à l’école et à la bibliothèque. Mais je dois à mes parents de m’avoir rendu curieuse, exigente et tolérante, de m’avoir permis d’accéder à ce savoir. Je me demande quelles sont ces personnalités qui éclairent de leurs combats humanistes et pacifistes la jeunesse d’aujourd’hui.

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Hasard ou pas, nous sommes mercredi. Le Un, mon hebdo préféré, m’attend sur la table de la cuisine. « Les nouveaux combats des femmes », voilà un thème qui fait écho aux textes que je veux partager aujourd’hui sur Plan B parce que ce 21 septembre est la Journée internationale de la Paix. Merci à Lucine pour les trois questions qui servent de fil conducteur aux réflexions de mes amies Mondoblogueuses :

Amélie à Berlin

Grâce à N’Djaména

Carole, de l’Ile Maurice

Elsa du Cameroun

Corinne de Washington

Toutes les mondoblogueuses et leur blog sont à découvrir dans les Bonus.

A Dakar, avant de nous séparer, des envies de retrouvailles déjà plein les coeurs
A Dakar, avant de nous séparer, des envies de retrouvailles déjà plein les coeurs

Il faut que chaque enfant qui naît au monde puisse aller à l’école

Voici les réponses d’Amélie.

Est-ce que l’image et les droits de la femme peuvent s’améliorer dans un monde où les lois restent les mêmes ?

Pour moi, il s’agit avant tout justement de changer la manière de penser, d’envisager l’autre. Le respect de l’autre, le fait de voir l’autre comme son égal, vient avant les lois, c’est une question de relation humaine avant tout. L’évolution du regard et des moeurs est sans doute plus fondamentale encore que les lois, il faut changer la société en profondeur, pas que dans les textes. Et ce changement passe nécessairement par de multiples étapes, action après action, prise de position après prise de position.

Avec ce qu’on a aujourd’hui, comment peut-on quand même faire changer les choses pour plus de respect, plus de liberté et moins d’inégalité entre les hommes et les femmes ?
Par l’éducation, évidemment, et ce dès la petite enfance. Ca implique aussi de continuer à prendre la parole et à s’exprimer sur le sujet, de manière à faire entendre les voix qui doivent être entendues, c’est ainsi que l’on participe à faire changer les choses.

Quel message voudrais-tu que les Etats entendent pour que chaque enfant qui naît au monde au XXIème siècle puisse aller à l’école ?

« Il faut que chaque enfant qui naît au monde puisse aller à l’école ».

Amélie travaille dans le cinéma. Elle complète ainsi son témoignage pour apporter des réponses aux questions de Lucine.

Je reviens de la Berlinale, qui s’était donnée comme devise l’année dernière de célébrer les femmes, et accueillait cette année en tant que présidente du jury international la grande Meryl Streep, je veux croire au fait que le cinéma, entre autres, permet de faire changer, petit à petit, les mentalités, et donne à voir la femme dans ce qu’elle a de plus touchant et de plus admirable – dans sa force, comme dans sa faiblesse.
Des films comme « Much Loved », « Kollektivet », « L’avenir », « Une séparation », « 24 Wochen », tous donnent à voir un aspect du combat des femmes, et pourront, peut-être, contribuer à faire changer les choses. Ce n’est qu’une des manières de participer au tout. Mais c’en est une belle.

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Les lois sont faites par les hommes

Après Berlin, direction le Tchad avec les réponses de Grâce.

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Je ne pense pas que ce sont les lois qui puissent aider à améliorer les conditions des femmes. C’est une question de perception de la femme par les hommes et de la volonté de respecter l’être humain en général. Les lois sont faites par les hommes et ce ne sont que des textes, il faut beaucoup plus que des lois pour l’amélioration des conditions des femmes. Il faut du respect, de la volonté, de l’amour….

Le monde change et nous devons nous adapter aux nouvelles façons de combattre pour la liberté et la reconnaissance des valeurs des femmes.
Il nous faut faire front commun et savoir ce que nous voulons. Arrêtons de disperser nos énergies ou de nous comporter comme des opposants des hommes. Nous sommes complémentaires. Nous n’avons pas à prouver aux hommes que nous sommes aussi importants qu’eux. Ne pas nous accorder cette considération n’est que pire ignorance.

L’Education est un droit absolu et chaque enfant où qu’il grandisse doit être éduqué et formé. Un gouvernement normal s’appuierait sur l’Education pour développer son pays. C’est à nous citoyens qu’incombe la responsabilité de créer les conditions nécessaires pour que chaque enfant accède à une éducation de qualité.

Pourquoi vouloir enfermer la femme dans des catégories ?

Et nous voilà dans l’Océan indien avec Carole.

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Est-ce que l’image et les droits de la femme peuvent s’améliorer dans un monde où les lois restent les mêmes ? Non. Non seulement les lois doivent changer, mais aussi les mentalités et la société, qui doivent évoluer.

A mon avis, la première étape demeure dans l’éducation et/ou dans la transmission du savoir. Mais là aussi, la question est de savoir de quelle éducation et/ou de quel savoir parlons-nous. Si c’est une éducation qui apprend aux jeunes filles à être l’inférieur des hommes, certaines questions méritent d’être posées. Je suis plus pour une sorte d’empowerment et de valorisation du fait d’être de sexe féminin, car les femmes ont souvent été dénigrées et au fil des générations, certaines ont intériorisé/pris pour acquis cet état des choses…

Tout changement en vue de plus de respect, de liberté et d’égalité, passe aussi par l’image de la femme qui est véhiculée dans la société, au sens large. Je pense que le concept/la discipline de marketing a beaucoup desservi la cause des femmes. Le marketing repose sur le ciblage d’un segment d’un public, et pour cibler, il faut d’abord catégoriser, compartimenter et uniformiser. Or, il n’existe pas une ou des catégories prédéfinies de femmes. Pourquoi vouloir enfermer la femme dans des catégories ?

Pire, je viens à l’instant de jeter un œil à la couverture d’un quotidien local. En une : une publicité d’appareils électriques (cuiseur vapeur, bouilloire, grille-pain, aspirateur, sèche-cheveux et fer à lisser, entre autres) et la photo d’une jeune femme souriante. Croyez-moi, croulant sous les corvées, elle ne gardera pas ce sourire pendant longtemps… Pourquoi la photo d’une femme ici ? Pourquoi pas celle d’un homme ? Il est temps de s’affranchir d’un tel cliché.

L’avenir se trouve dans les générations futures, mais aussi dans l’éducation. Il est donc essentiel que les enfants aient accès à un système éducatif sain et de qualité, qui encourage le développement des petits et qui leur apprenne à avoir confiance en eux et à aller au-delà de leurs limites. Il en va du futur et du progrès des pays, et du monde en général.

Elsa ave Sophie et Corinne à Dakar
Elsa avec Sophie et Corinne à Dakar

Veiller à la stricte application des lois en faveur des droits de la femme

Elsa répond à Lucine du Cameroun.

J’aimerais souligner que si la situation reste préoccupante, les conditions des femmes ont connu des avancées notables qu’il ne faut pas occulter.  L’accès à l’éducation, au droit, le droit aux Ivg, le droit de travailler.  Cela dit, pour améliorer la situation de la femme, il faut  continuer les actions de sensibilisation en mettant l’accent sur l’éducation, pas seulement celle des femmes mais aussi des hommes. Encourager celles qui se battent en facilitant l’entrepreneuriat féminin, la recherche scientifique et toutes les actions concrètes des femmes, veiller à la stricte application des lois en faveur des droits de la femme.

Au Cameroun, on a coutume de dire « l’enfant c’est l’enfant ». Ce pléonasme veut tout simplement dire que quel que soit le sang qui coule dans ses veines, la couleur de sa peau, son origine, le monde dans lequel il vit, l’enfant n’est qu’un petit être qui a besoin d’amour pour se construire.  Je voudrais dire à nos dirigeants de mettre en place des mécanismes d’encadrement simples et accessibles même aux plus démunis, qui permettront de faire des enfants d’aujourd’hui des hommes justes et bons de demain.

Quant à la loi, elle traduit la volonté politique d’un gouvernement à améliorer la vie des citoyens, à donner à ces citoyens la même égalité des chances. Les révolutions et les mouvements socio-politique peuvent faire bouger des lignes, mais l’impact de ces mouvements se fait parfois difficilement sentir sur le terrain (vote de la femme, droit d’accéder à la terre, d’hériter de ses parents ou de son mari, etc).

A Lorient, Esperanz'A est un festival solidaire qui verse toutes ses recettes à enfant avenir du monde, une asso qui sauve des enfants d'une mort certaine au Nord Cameroun.
A Lorient, Esperanz’A, festival solidaire, a versé en 2015 et 2016 toutes ses recettes à l’association « Enfant avenir du monde », qui sauve des enfants d’une mort certaine au Nord Cameroun, une situation aggravée depuis l’arrivée de Boko Haram.

L’éducation est le seul moyen de sortir du cercle vicieux de la misère

C’est à Washington que ce tour d’horizon se termine, avec Corinne.

L’image de la femme a bien sûr beaucoup changé depuis les années 60,  et peut encore s’améliorer davantage, parce que les femmes ont démontré leur habilité de prendre part (et de mener) la lutte pour leur avancement. Les exemples sont multiples dans toutes les sociétés modernes de femmes pionnières. Celles qui démontrent tous les jours leur force de poigne et leur intelligence. De Hillary Clinton à Christine Lagarde, à Ellen Johnson Sirleaf, Sheryl Sandberg, Malala, etc…la liste est longue de ces femmes qui ont pris leur destin en main. Et il y a des millions d’autres femmes, inconnues, qui mènent une lutte au quotidien et arrivent à s’imposer dans un monde d’hommes, souvent hostile. Mais il y a encore énormément de progrès à faire.

Selon moi, le droit des femmes commence avec le droit des jeunes filles. Le droit à l’éducation, à l’autodétermination, au choix de vie, et seules ces jeunes filles à qui on aura inculqué les notions de bases pour qu’elles se prennent en charge pourront prendre la relève pour faire changer les lois, et faire évoluer le statut des femmes, à la maison comme sur le lieu du travail. Je suis très optimiste. On a beaucoup avancé en 50 ans et je suis sûre qu’on ira encore plus de l’avant dans le prochain demi-siècle. J’ai publié il y a un an un article sur ma situation de femme qui travaille et doit gérer sa vie de mère.  

C’est notre devoir à nous toutes de prendre la cause des femmes comme un combat personnel et non pas laisser la tâche aux femmes célèbres ou aux personnalités qui ont accès aux médias. Il faudrait toutes nous impliquer, dans notre vie quotidienne. Les petits efforts de chacune contribueront au changement des mentalités pour que les prochaines générations puissent évoluer avec de nouvelles normes. Je suis mère de deux garçons, et tous les jours je m’efforce de leur faire comprendre les choses à travers mon regard de femme, pour qu’ils comprennent qu’il faut vivre dans le respect de la femme. Les changements sociétaux ne pourront s’opérer que lorsque les individus seront convaincus du bien-fondé des efforts pour une égalité des sexes.

L’égalité des sexes ne veut pas dire que la femme doit prendre la place de l’homme ou vice versa. L’égalité des sexes selon moi signifie une égalité des chances, des choix, des droits, et des devoirs. Il faut donc élever les jeunes citoyens sur un pied d’égalité, dès leur jeune âge. C’est un travail qui revient primordialement aux femmes, d’abord, en tant que pilier du foyer dans beaucoup de sociétés. Nous devons saisir les atouts dont nous disposons pour bousculer les mentalités. Par exemple chez moi au Togo, et en Afrique, il reste beaucoup à faire pour que la société puisse s’adapter à un nouveau rôle de la femme plus indépendante, et plus éduquée. Une fois que les préjugés seront effacés, on pourra éventuellement adopter les lois qui suivront naturellement l’évolution des mentalités. Je suis une grande admiratrice de la campagne HeforShe des Nations Unies.

L’éducation est un droit humain. En ce 21e siècle, il est inconcevable qu’il y ait encore des sociétés où les enfants, pas que les filles, soient privés d’éducation par manque de moyens. Il faudrait rendre l’éducation obligatoire et accessible à tous dans tous les pays. Le problème, c’est que dans beaucoup de pays dans le monde, les soins de santé de base sont encore inexistants et les gens continuent de mourir de faim.  Il faudrait pallier ces besoins primaires pour que les peuples ne voient plus en l’éducation un luxe réservé aux plus nantis. L’éducation est le seul moyen de sortir du cercle vicieux de la misère.

B comme Bonus

Pour fêter cette journée internationale de la Paix avec Mondoblog-RFI, je vous invite à voir le monde à travers le regard lucide et salvateur des lauréates 2015 et à rejoindre le réseau par vos commentaires, vos lectures, votre force de contagion positive. Je vous invite aussi à pousser la porte du festival Esperanz’A et à aller voir le sommaire du 1 de cette semaine (N°122).

Amélie,Rima et Emmanuelle en pleine séance d'écriture pour une émission de RFI.
Amélie,Rima et Emmanuelle en pleine séance d’écriture pour une émission de RFI.

Rima, Liban

Réflexions humanistes

https://rimamoubayed.mondoblog.org/

Sophie, Madagascar

Le chemin de mes pensées

https://gasytia.mondoblog.org/

Grâce, Tchad

Tchad meilleur

https://tchadmeilleur.mondoblog.org/

Fatoumata, Guinée

Africa 224

https://africa224.mondoblog.org

Corinne, USA

Djifa au fond du coeur

https://djifa.mondoblog.org/

Dieretou, Guinée

Veillées nocturnes au coin du feu

https://devousamoi.mondoblog.org/

Emmanuella, Haïti

Les mots d’Emma

https://emma.mondoblog.org/

Lucrèce, Bénin (vit au Sénagal)

Lucrèce Online

https://magicwords.mondoblog.org/

Elsa, Cameroun

L’indignée

https://banakmroon.mondoblog.org/

Fanchon, France

Plan B

https://dernierbaiser.mondoblog.org

Carole, Ile Maurice

De l’ïle Maurice

https://zilmoris.mondoblog.org/

Emmanuelle, Sri Lanka

Trek’Ceylan

https://trekceylan.mondoblog.org

Amélie, Allemagne

Dans quel état j’erre

https://etageres.mondoblog.org/

Esperanz’A : 4e édition du festival solidaire à Lorient le 17 septembre

https://le1hebdo.fr/

 

 


Le Sahara inaccessible ? Heureusement non !

13086796_1678350039096894_7243072139638275700_oJolien Posthumus habite en Hollande, à Haarlem, à quelques kilomètres du coeur d’Amsterdam. Elle est étudiante et passionnée de photographie. Pour Plan B, elle a accepté de nous parler d’un concert auquel elle a assisté dans un lieu qui invitait ce soir-là au voyage, avec sur scène les cinq musiciens de Génération Taragalte. Plan B avait déjà suivi ces artistes du Sahara lors de leur première tournée européenne avec la Caravane culturelle pour la Paix en 2015.

Toutes les photos prises par Jolien sont visibles sur l’album partagé par Pllek, le lieu organisateur, et sur la page facebook du groupe de M’hamid el Ghizlane. Deux cents personnes ont participé au repas de cette soirée intitulée « Hymne au Sahara », et beaucoup plus sont venues danser jusque tard dans la nuit.

Concert de Génération Taragalte, 20 juillet, Pllek, Amsterdam
Jolian était au concert de Génération Taragalte, 20 juillet, et partage ici quelques beaux clichés.

C’est en rentrant de cette tournée 2015 que j’avais découvert un hebdomadaire que j’achète régulièrement depuis : « le 1 ». La mise en page originale de ce nouveau média invite à prendre le pli d’une information différente. Si je souhaite justement aujourd’hui évoquer une rencontre, le rêve, voire les fantasmes, qui séparent et éloignent souvent les territoires de réalités de toute façon plus complexes que ce que nous en percevons, c’est parce que le 1 a sorti son numéro du 10 août sur le thème du désert. C’est aussi et surtout, parce que l’accroche de ce sommaire – volontairement provocatrice ? – laisse penser que le Sahara est désormais inaccessible. Certes, peut-être que la majorité de l’opinion publique se satisfait des amalgames et renoncent à s’intéresser aux populations qui peuvent encore heureusement vivre en paix dans cette partie du globe. Pourtant, et Plan B en est la preuve tangible que, s’il y a bien un endroit où répondre à l’appel du désert est encore possible et accessible à tous, c’est au Sahara.

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Il s’agit de ne pas nous priver de cette chance qu’évoque dans le 1 Corinne Castel (archéologue et directrice de recherche au CNRS depuis 1994), elle mentionne notamment ses travaux en Syrie sur le site d’Al-Rawda. Mais il s’agit surtout de ne pas priver, par ignorance ou indifférence, des populations nomades déjà paupérisées par des choix préjudiciables de leur gouvernement en matière de politique de l’eau et en matière de sédentarisation. Ces habitants privés des ressources qui étaient les leurs depuis des millénaires, la liberté compris, et dont les revenus dépendent quasi-exclusivement du tourisme, donc d’une manne extérieure aujourd’hui indexée sur le marché mondial de la peur et de la terreur.

« A l’heure où ces régions sont dévastées par la guerre, je mesure mieux encore la chance que j’ai eue de vivre ces expériences magnifiques » Corinne Castel.

A la fin de ses études, Jolien souhaite enseigner le yoga et les techniques de développement personnel. Les clichés qu’elle partage ici témoignent de la qualité de son regard et donnent envie de l’accompagner dans son désir de répondre à l’appel du désert. Cela n’empêche pas de rappeler une réalité moins idyllique, celle qui est partagée par les fans du groupe, déçus de ne pouvoir les voir en concert comme le laissait espérer une deuxième tournée en Europe annoncée en janvier 2016. La tournée s’est soldée par un passage unique à Amsterdam, sur deux scènes de café : le Pllek et le Mezrab.

Quand le vent souffle chez vous, c'est bien, il n'y a pas de sable avec.
« Quand le vent souffle chez vous, c’est bien, il n’y a pas de sable avec. »

Comment défendre le Sahara, sa culture, les espoirs de jours meilleurs auxquels nous, européens, plus qu’inquiets par la dérive des continents et le naufrage annoncé d’une certaine conscience de notre destin commun, si les scènes se font aussi rares que le dialogue, ou l’envie même de dialogue ?

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L’hospitalité chez les nomades est inscrite dans une tradition ancestrale. Il faut venir au Sahara pour goûter non seulement aux dattes mais à cette chaleur humaine qui caractérise leur mode de vie..

Pour Jolien, la photo c’est avant tout une façon d’être en lien avec notre environnement, soi-même et les autres. Elle associe tout naturellement cette pratique à sa vision du coaching à travers le site qu’elle a déjà créé pour offrir ses services.
https://www.hierbijmei.nl/coaching-bij-mei/

Son premier contact avec le blues touareg s’est fait avec le groupe Tinariwen, il y a trois ans. Elle retourne chaque année voir ce groupe mythique au Paradiso. Elle y était encore une semaine avant le concert de Génération Taragalte dont elle découvre l’invitation grâce aux réseaux sociaux. Une chance pour nous. Avant ce concert, Jolien n’a jamais entendu parler du groupe et pas plus du festival Taragalte ou de M’hamid el Ghizlane.

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Le 20 juillet, c’est donc en famille et avec des amis que Jolien se rend à Pllek, un café-restaurant qui programme nombre d’artistes chaque semaine, dans un cadre vraiment sympa, au bord de l’eau. Bien sûr, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et cette soirée dédiée à la musique du désert, mais aussi au savoir-vivre des nomades, lui offre une belle occasion de saisir des regards et des sourires, pour immortaliser l’instant présent, un rien décalé dans cet environnement urbain aux allures de grand centre industriel.

A travers cette série d’images, j’espère que chacun peut activer ses sens et s’imaginer l’ambiance particulière de ce concert en plein air. Marcher pieds nus sur les tapis magnifiques réalisés par les femmes à M’hamid el Ghizlane, sentir l’odeur du thé, goûter la texture sucrée des dattes, s’imprégner du mélange de culture, comme de cette mosaïque de couleurs qui donne une belle énergie à cette fête.

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Dès le premier morceau, confie Jolien, nous nous sommes sentis portés par un courant hypnotique. Les rythmes de ce blues touareg nous emportent vers des mondes différents, ouverts à l’infini. Chaque nouvelle chanson stimule notre imaginaire et fait écho au décor à la fois sobre et pourtant somptueux qui invite chacun à entreprendre un voyage sensoriel avec un autre état d’esprit, simple, bienveillant, chaleureux.

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Grâce aux photos de Jolien, nous ne pouvons que la croire sur parole quand elle insiste sur le caractère très spécial de cette soirée. Mais Jolien espère bien que ses photos vont l’emmener plus loin que le port d’Amsterdam, et pourquoi pas, là-bas au Sahara. Un premier contact est établi avec les organisateurs du Festival Taragalte dont ce concert assure la pomotion. Peut-être que Jolien pourra dès l’automne prochain rejoindre l’équipe de bénévoles européens qui soutiennent cette manifestation culturelle depuis son lancement en 2009, à l’initiative d’acteurs touristiques de la région.

 

C’est un rêve qui peut devenir réalité. Je me réjouis d’avance de découvrir comme ce blues touareg résonne au cœur des dunes de M’hamid el Ghizlane, de sentir toute l’énergie, toute la pureté que savent dégager ces grands espaces désertiques et avant tout les gens qui y vivent.

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Comme souvent, même si tous les musiciens de Génération Taragalte ne laissent personne indifférent, une figure se dégage des clichés de Jolien, celle de Khalifa Balla. Khalifa reste pour moi le symbole d’une relève possible dans la transmission du répertoire Hassani, possible mais loin d’être assurée. Car si pour des raisons touristiques tout le monde donne du touareg à M’hamid el Ghizlane comme ailleurs au Maroc, les populations de cette région ont leur culture spécifique à faire rayonner et à partager. A condition de trouver les bonnes personnes-ressource, en local et à l’étranger, passionnés d’ethno-musicologie peut-être, pour reconnaître le talent d’un diamant brut et faire en sorte que cette voix du Sahara devienne un jour une référence, au moins pour toutes celles et ceux qui s’intéressent aux cultures nomades.

Khalifa Balla ne rêve pas de faire le tour du monde, mais sa voix est un voyage en soi.
Khalifa Balla ne rêve pas de faire le tour du monde, sa voix est un voyage en soi. Nous rêvons pour lui de tournées, où il se sente en confiance, de beaux concerts qui fassent entendre les trésors du chant hassani.

Souhaitons aussi à Jolien de pouvoir venir à M’hamid el Ghizlane pour le prochain festival Taragalte, du 28 au 30 octobre, histoire qu’elle nous régale encore avec ses formidables clichés et sa façon de voir la vie. Elle y recevra le meilleur accueil qui soit, comme nous autres bénévoles de l’édition 2015.

Une photo souvenir parmi tant d’autres…parmi les vôtres !

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Tina de Paris, Fanchon de Bretagne, avec Abbas de l’association Zaïla, organisatrice du festival Taragalte.

B comme bonus

Khalifa et Mohamed de retour au village, l’Europe dans les bagages


Kabunga de Koutiala, la nouvelle recrue de Rokia Traoré

C’était son premier concert européen d’une longue tournée 2016 intercontinentale. La grande chanteuse malienne Rokia Traore était en Bretagne jeudi avec sa nouvelle formation et son magnifique répertoire. Accompagnée par cinq artistes portés par la fougue de la jeunesse et un talent fou, la diva du rock mandingue m’a subjuguée d’emblée par sa force et sa présence. Alliant avec grâce art de la mélodie et poésie, Rokia Traoré sait émouvoir par ses textes autant que par son sourire, ou par la gravité qui s’invite sans apesantir l’atmosphère, bien au contraire, comme un silence bienveillant, comme un battement d’aile de papillon. La musique peut tout, quand elle sait à la fois toucher nos sens et notre conscience, quand elle libère du fatras de nos vies matérielles l’insoutenable légèreté de l’être.Rokia-Traore

« Dans un monde imparfait, apprendre à négocier les aspérités, accepter de s’égratigner, lâcher prise quand naît sous les doigts la surprise, le désir d’une forme, d’une autre forme, un désir non négociable, une envie brute. Quand soudain les aspérités ne sont plus dehors, mais dedans. Alors je voudrais juste n’être plus que cette roche creusée par la cascade, me fondre dans le reflet de ce que je n’atteindrai jamais, accueillir plus que l’instant, le souvenir de l’instant, avant même de l’avoir vécu, sans même savoir que je l’attends. » Fanchon

La-nouvelle-vague_Saint-MaloNous sommes à St-Malo dans une belle salle de spectacle appartenant à la ville gérée par une association « Saint-Malo Culture », La Nouvelle Vague. Le concert se joue à guichet fermé. J’ai la chance d’assister à la balance. C’est toujours un plaisir pour moi que de vivre ces moments dans l’anonymat d’une salle encore vide. Mon ami Jonathan Dembelé (Kabunga) est en fond de scène près de Moïse, un jeune batteur burkinabé. A la guitare, Adriano fait des merveilles, il joue remplaçant mais c’est une vraie météorite de la rock’galaxie. Il est italien, ne parle pas français. Rokia lui donne carte blanche en anglais. En pro de la scène, elle sait ce qu’elle fait. Elle repasse au français pour rassurer Jonathan qui n’a que quatre concerts à son actif avec cette formation, dont tout de même Mawazine, excusez du peu, la référence des références. C’était la semaine dernière. C’est dire si, tout seul dans son petit logement à Bamako, l’ami Jonathan a bossé ses partoches comme un forcené pour être au niveau. Et assurément, il l’est !

A Saint-Malo, Jonathan Dembele donne son tout premier concert en France, mais pas en Europe.
A Saint-Malo, Jonathan Dembele donne son tout premier concert en France, mais pas en Europe. Kabunga a déjà pas mal navigué entre les deux continents.

Nous « skypons » régulièrement, mais je n’ai pas revu Jonathan depuis notre rencontre avec Ben Zabo en plein désert, à M’hamid el Ghizlane. En janvier 2015, il s’en est fallu de peu pour que cette rencontre n’ait pas lieu suite au concert d’ouverture de la Caravane culturelle pour la Paix. J’aime à penser la réalité comme une carte sans itinéraire figé et surtout sans fête de l’autoroute – petit clin d’oeil à celles et ceux qui lisent mes billets sur facebook. Il faut des rêves pour avancer et des chemins pour se rencontrer. J’avais juste oublié pendant quelques années de faire confiance à cette carte. Je me suis reprise à temps, fort heureusement. S’ensuit l’inconnu. Jonathan et moi étions au bon carrefour, au bon moment : Taragalte.

Je suis depuis à distance ses états d’âme de jeune professionnel jonglant entre concerts et formation, déplacements en Europe – pas par la France bien sûr, le consulat persiste à refuser aux jeunes artistes leur droit à la mobilité, vive la nation des Droits de l’Homme. Dans la dernière ligne droite, Jonathan se voit proposer une place au conservatoire dont il sort major de promotion quelques mois plus tard, avec un mémoire dédié aux musiques traditionnelles qu’il est heureux de soutenir avant de se consacrer pleinement à ce qui motive ses choix, ses décisions : la création musicale, la scène.

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Rokia répond à mes questions pour un webzine breton. Je découvre une femme d’engagement et un projet qui lui tient à coeur : l’Espace culturel Passerelle.

De mon côté, j’essaye sans grand succès de lui ouvrir des portes. Je contacte Alençon, ville jumelée avec Koutiala, la Luciole, scène de musiques actuelles de cette ville moyenne, jusqu’au président du Comité de jumelage. Silence radio. J’ai plus de succès à Bamako, où je n’ai jamais mis les pieds, pas plus qu’au Mali. Par mon intermédiaire, Jonathan rencontre Adama Traoré, membre fondateur du réseau Kya, une initiative exemplaire. A commencer par l’équipe enseignante du conservatoire, je cherche des appuis pour permettre à Jonathan Dembelé de venir me rejoindre à Visa for Music, salon professionnel international où il s’est inscrit comme artiste et auquel il ne viendra pas faute de solution pour arriver jusque là.

Occupée à Marrakech par l’obtention d’un visa avec un autre consulat pour un autre artiste de la Caravane culturelle pour la Paix, je n’irai pas non plus à Rabat (Visa for Music), somme toute déçue moi aussi de l’absence de réponse à mes diverses sollicitations. Même si essayer, c’est risquer l’échec, ça ne fait jamais plaisir de rester devant une porte fermée en sachant combien l’horizon serait plus clair pour tout le monde si cette porte ne refusait pas de s’ouvrir.

Aimer, c’est risquer le rejet. Vivre, c’est risquer de mourir. Espérer, c’est risquer le désespoir. Essayer, c’est risquer l’échec. Risquer est une nécessité. Seul celui qui ose risquer est vraiment libre. Paolo Coelho

Efforts somme toute justifiés, puisque 2016 s’ouvre pour Jonathan avec la meilleure posture qui soit pour ses projets. A la sécurité de l’emploi, il préfère le risque et la liberté nécessaire pour saisir les opportunités. Cette rencontre avec Rokia Traoré à la recherche d’un nouveau bassiste lui donne vite raison d’avoir cru en son travail, en son talent. Rares sont les artistes au Mali qui ont suivi un vrai parcours de formation. Jonathan a étudié l’anglais avant de réussir le concours d’entrée au Conservatoire des Arts et métiers Multimédia Balla Fasseké Kouyaté. Il a aussi étudié au Danemark, où il a su développer son réseau et se faire de bons amis. Le travail pour Jonathan, c’est désormais cette vie rythmée par le voyage entre deux aéroports, deux continents, et l’adrénaline, l’engagement physique qu’implique chaque concert, chaque nouvelle rencontre avec le public de Rokia Traoré.

Par ce choix judicieux, confier la ligne de basse à Kabunga, la chanteuse malienne renforce le message positif et citoyen qu’elle adresse à la jeunesse africaine, ainsi qu’aux dirigeants qui doivent accompagner dans le monde le développement artistique et culturel, le dialogue entre les continents. Pour que l’acte accompagne le discours, l’artiste de renommée internationale a inauguré le 30 avril dernier à Bamako, sa ville natale, un lieu dédié aux jeunes talents : l’Espace culturel Passerelle, financé par la Fondation du même nom créée en 2009 à l’initative de Rokia Traoré.

La-nouvelle-vague_Saint-MaloMais laissons Bamako pour Saint-Malo. Je suis donc là, au pied de la scène, avec une belle écharpe rayée fabriquée à quelques kilomètres de Pontivy, au bord du Canal de Nantes à Brest. Jonathan a peur d’attraper froid, ça se comprend. Il n’a pas encore eu le temps de poser ses valises à l’hôtel. Il arrive avec Moïse de Bamako. Oui, c’est comme ça, étrangement, Jonathan n’a plus de problèmes de visa avec le consulat français. Une chance, la météo vient de changer (enfin) et c’est sous un grand soleil que Jonathan aurait pu voir notre cité corsaire, la plus belle ville fortifiée de nos magnifiques côtes bretonnes… s’il en avait eu le temps. Tout est si nouveau, tout est allé si vite ces dernières semaines, qu’il n’a pas pris le temps de se géolocaliser. J’ai aussi pris avec moi deux piles 9 volt pour sa basse, une vieille blague qui nous ramène à notre premier échange au Sahara. Il me fait rire quand il me raconte qu’à Mawazine, à Rabat, il y avait des cartons remplis de ces piles à disposition des artistes. En mon for intérieur, j’espère que Jonathan n’oubliera jamais qu’il flippait encore il y a peu à l’idée de tomber en rade en plein concert.

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Jonathan n’est qu’au début d’une grande tournée avec Rokia Traore, mais il a déjà trouvé ses marques sans problème.

Jonathan me confie qu’à Rabat il n’a pas pu voir le show de Chris Brown. Je le fais répéter, je crois qu’il parle de James, petit décalage de génération. Oups ! Il regrette aussi de ne pas avoir ne serait-ce que croiser une de ses idoles, le bassiste virtuose Marcus Miller qui était programmé à la même heure et sur la même scène que lui le lendemain du concert de Rokia Traore. Peut-être un bon signe pour la carrière à venir de Jonathan. Il me parle encore de Victor Wooten, autre grand bassiste. I am larguée, of course. Les seuls bassistes sur lesquels je peux mettre un visage, une voix, un style, sont Etienne Callac, aujourd’hui professeur au conservatoire de Pontivy et grand mélomane, Zeidi Ag Baba de Kidal, Eyadou Eglech de Tinariwen. C’est déjà pas si mal.

Petit clin d'oeil à la Bretagne et aux bretons, Jonathan va faire le tour du monde avec cette écharpe made in Breizh
Petit clin d’oeil aux bretons, Jonathan va faire le tour du monde avec cette écharpe made in Breizh (Roc’han Maille)

Ah oui, ce serait bien que je ne me sauve pas maintenant, là, sans avoir dit un mot de ce concert à St-Malo. Sauf que les mots me manquent pour une fois. Je ne vois pas mieux comme biais que de vous inciter à aller voir l’agenda de cette superbe tournée internationale pour savoir quand vos rêves et vos chemins vont croiser ceux de Jonathan, de Moïse et de Rokia. Aux Etats-Unis ? En Australie ? Et pourquoi pas en Afrique ?

J’ai juste envie de reprendre à mon compte un des si beaux textes de Rokia Traoré, « Zen, ô que je suis zen » – l’air ne me quitte plus depuis jeudi et j’espère que le groupe mettra bientôt en ligne une captation vidéo de ce titre magistralement réinterprété par ces nouveaux musiciens -. Je m’en vais sur l’heure rêver de Bamako, de cette nouvelle vague malienne qui déferlerait sur nos plages FM comme un tsunami salvateur et qui sur son passage ouvrirait les frontières à tous les réfugiés, ferait rentrer chez eux le coeur fier et léger tous les exilés.

Mais voilà un article (tout chaud sorti du four) qui pourra réfreiner vos envies d’en savoir plus sur ce concert.

https://lamagicbox.com/magazine/?p=10375

C’était son premier concert européen d’une longue tournée 2016 intercontinentale. La grande chanteuse malienne Rokia Traore était en Bretagne jeudi avec sa nouvelle formation et son magnifique répertoire. J’aurai pu vous parler du concert époustouflant auquel j’ai assisté, grâce à Jonathan, mais non. Allez-y et vous verrez que j’ai eu le courage, que j’ai eu raison de n’en rien faire.

B comme Bonus

https://www.facebook.com/jonathan.dembele?fref=ts

https://www.rokiatraore.net/

https://www.huffpostmaghreb.com/2016/05/24/rokia-traore-refugies-migrants_n_10115394.html

https://www.unidivers.fr/rokia-traore-concert-saint-malo/

Pour s’intéresser à la question migratoire en Afrique (j’ai choisi cette étude car elle concerne de jeunes Bwa, ethnie dont Jonathan et Moïse sont originaires)

https://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines.htm

https://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2011-1-page-23.htm


Florian Kaptue, hommage au disparu

Florian était à Dakar en décembre dernier, il nous a quitté trop vite, en avril dernier. L'émotion est grande au sein de la communauté Mondoblog-RFI
Florian était à Dakar en décembre, il nous a quitté trop vite, en avril dernier. L’émotion est grande au sein de la communauté Mondoblog-RFI

Florian Kaptue et moi, nous aurions pu nous croiser sans nous parler, sans nous voir, comme toutes ces vies qui vont et viennent, comme des lettres qui voyagent, et puis un jour le courrier s’entasse à la porte car plus personne n’habite à l’adresse indiquée.
C’était sans compter la flamme de Florian et son désir d’aller au bout d’une amitié, de rendre hommage à une française qui lui a tout appris, Sœur Marie Roumy, ne serait-ce que dans sa façon de donner, d’écouter, d’accompagner, parce qu’elle l’a mis lui, Florian, sur le chemin pour à son tour s’intéresser et aider les enfants des rues, en tant qu’éducateur.

Celle qu'on présentait à juste titre comme la " Mère Térésa " du Cameroun a marqué ceux qui l'ont connu de son dynamisme et de sa grandeur d'âme.
Celle qu’on présentait à juste titre comme la  » Mère Térésa  » du Cameroun a marqué ceux qui l’ont connue de son dynamisme et de sa grandeur d’âme.

Lors de la formation Mondoblog-RFI à Dakar, Florian m’accoste parce que je suis bretonne. A ses yeux, je peux l’aider à concrétiser certains de ses projets, dont l’écriture d’un livre dédié à cette religieuse qui lui a peut-être parlé un jour de lointains souvenirs d’enfance en Bretagne. Comment savoir ?
Il me remet un dossier papier sur la dernière célébration de l’anniversaire de la mort de Mbombo, comme on l’appelle là-bas, une femme dont j’ignore tout, mais qui est devenue un emblème quelque part sur cette terre, parce qu’elle a voulu que le sens de son engagement soit lié au sort de toute une communauté, au sort des plus fragiles, des plus miséreux.

En pensant à ces mômes à l’abandon, pourquoi ne parle-t’on pas plutôt de graines d’espoir, ces graines d’amour qui poussent dans les rues comme des fleurs sauvages, au gré du caprice des vents, de sols meubles ou d’une faille infime dans le rocher ? Est-ce si contre nature de regarder ces enfants, à l’image des foules de réfugiés que les Etats marchandent au plus offrant, comme un possible espoir incarné ? Celui de vérifier combien une simple main tendue peut décider du cours de nos vies et pas seulement de leur survie.

A Dakar, je ne m’engage pas, je temporise, mais le jour où Florian me recontacte à distance, je suis heureuse d’avoir le dossier sous la main dans la minute, comme si la seule idée de décevoir son attente était une offense que je me serais faite à moi-même.
S’ensuivent des échanges facebook, simples, chaleureux, où je sens combien je peux apprendre de cette expérience qui m’est si lointaine, et dans ma propre histoire, et dans mon quotidien. Florian compte sur moi pour retrouver des éléments de la vie de Sœur Marie Roumy avant l’Afrique et pour l’accueillir quand il viendrait en Bretagne remonter le fil de l’histoire. Il dit merci. Je réponds : de rien, j’espère juste ne pas décevoir ton espoir.

Et la déception vient d’ailleurs, de ce fil rompu quand il n’était encore que l’ébauche du projet à venir, d’une amitié qui ne fait pas défaut même quand l’autre est parti. Ce qu’elle laisse, cette amitié, est tellement fort, tellement porteur de sens. Comment penser l’absence comme une autre présence ?

L'hommage rendu par Jeff Ikapi, autre mondoblogureur de talent rencontré à Dakar, en décembre dernier
L’hommage rendu par Jeff Ikapi, autre mondoblogueur de talent rencontré à Dakar, en décembre dernier – Crédit photo Jeff IKAPI

Ce livre sur Sœur Marie Roumy que Florian Kaptue n’écrira pas existera parce qu’il l’a voulu et parce qu’il ne travaillait pas seul. C’est d’ailleurs cet esprit d’équipe solidaire qui fait que ma boîte de messagerie m’annonce un jour, par la voix du président de l’association, ancien enfant des rues accompagné par Bombo et Florian, la mort accidentelle de celui qui avait commencé à tisser le lien, à Dakar, pendant une formation Mondoblog, pendant que je pouvais ouvrir les yeux sur cette Afrique dont je sais si peu de chose.

Florian m’aurait guidée, Florian m’aurait appris, et c’est comme si la main tendue un jour par une française quelque part sur cet autre continent revenait vers moi pour que j’ouvre mon cœur, mes yeux, mon univers, une main pour m’aider à ne plus avoir peur, moi l’enfant déçue, moi l’ange déchu d’une époque en mal d’utopies humanistes.

Florian Kaptue est en 1974, à Douala au Cameroun. Il est auteur de plusieurs recueils de poésie et de nouvelles et est correspondant de presse. Il est également promoteur du projet « S.O.S. livre pour tous » en milieu défavorisé, l’objectif consiste à récupérer des livres en stade de désherbage dans les bibliothèques et les donner aux enfants qui ne peuvent pas s’offrir le luxe d’acheter un livre. Présentation de Florian sur Mondoblog

Pour retrouver les articles de Florian sur Mondoblog-RFI, c’est là https://mondoblog.org/author/kaptueflorian/

Pour contacter et soutenir l’association pour laquelle Florian travaillait : asso_enfantssoeurmarieroumy@yahoo.fr


Cinéma pour tous, le talent d’oser

Sur Plan B, on ne fait pas qu’aimer le cinéma, on le soutient à travers l’initiative de celles et ceux qui en ont fait leur passion, leur crédo quotidien ou comme avec Pino dont nous avons relaté ici l’incroyable percée dans ce milieu grâce à son premier rôle dans Timbuktu. 

Pino vient de boucler à l’autre bout du monde un tournage avec Gilles Lellouche et Mélanie Laurent, nous aurons donc le plaisir de le revoir bientôt sur nos écrans dans une atmosphère bien différente de celle qu’il a cotoyée en vrai à Kidal et que ses amis restés là-bas continuent de subir. Le cinéma, c’est ça. Rendre compte des réalités du monde sans d’autres comptes à rendre que celui de la justesse du regard et d’un travail d’équipe partageant la même envie, la même exigence. Le reste appartient à l’émotion, au monde des critiques bien sûr, mais aussi à la faculté du public de saisir toute la portée d’une histoire mise à l’écran.

« Le reste » nous plonge parfois dans la polémique, comme avec Timbuktu justement au moment de la sortie en France de « Salafistes », un documentaire choc finalement autorisé en février au moins de 18 ans quand, à quelques jours de sa programmation en salle, il n’était pas loin d’être carrément menacé d’interdiction. Du jamais vu au pays des Droits de l’Homme et du Citoyen. Fort heureusement, et le titre du journal Libération en joue avec habileté, cette question de la filiation voire de l’appropriation d’images entre documentaire et fiction n’aura que peu de temps détourné les esprits des problèmes de fond.

https://www.liberation.fr/france/2016/01/25/salafistes-l-aversion-originale_1428926

C’est pourquoi s’il faut des réalisateurs, des actrices et des acteurs, des technicien-nes, des soutiens financiers pour que les projets existent, il faut aussi des équipes pour rapprocher le cinéma de son public, de ses publics. C’est ce que fait depuis bientôt dix ans le festival d’Agadir, le FIDADOC, dont la 8ème édition se deroule du 2 au 7 mai avec cette ambition première affichée comme un slogan : « Cinéma partout, cinéma pour tous ». Le parti pris de cet événement culturel d’importance au Maroc est de rendre hommage à une discipline, dont les adeptes ont su renouveler complètement le genre ces dernières années : le documentaire.

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L’affiche de la 8ème édition – Crédit photo Elise Ortiou Campion

La compétition internationale comporte dix longs-métrages venus du monde entier, tous inédits au Maroc, mêlant des œuvres remarquées dans des manifestations cinématographiques internationales prestigieuses et des films découverts grâce à l’appel à candidature lancé par l’organisation qui coordonne cette intéressante programmation, l’Association de Culture et d’Éducation par l’Audiovisuel.

  • Alisa in Warland de Liubov Durakova et Alisa Kovalenko (Pologne, Ukraine)
  • Ba Smina de Omar Tajamouti et Karim Ouammou (Maroc)
  • Callshop Istanbul de Hind Benchekroun et Sami Mermer (Canada, Maroc, Tunisie)
  • The Cow Farm de Ali Sheikh Kudr (Syrie, Egypte)
  • Fi Rassi Rond-Point de Hassen Ferhani (France, Algérie)
  • Gulîstan, Terre de Roses de Zaynê Akyol (Canada, Allemagne)
  • Olmo et la Mouette de Petra Costa et Lea Glob (Danemark, Brésil, Portugal, France, Suède)
  • A Present from the past de Kawthar Younis (Egypte)
  • La Révolution ne sera pas télévisée de Rama Thiaw (Sénégal)
  • Samir dans la poussière de Mohamed Ouzine (France, Algérie, Qatar)

Au total, le programme met à l’affiche trente documentaires et vingt-cinq nationalités différentes, avec des séances hors salle dans sept autres villes associées à cette 8ème édition du FIDADOC : Taroudant, Tiznit, Aït Melloul, Inzegane, Amskroud, Chtouka et Biougra. Belle promesse tenue en matière de médiation culturelle avant même l’ouverture officielle.

Il faut reconnaître ici la qualité d’un travail de terrain mené par l’association en amont du festival auprès du tissu associatif local, en partenariat avec la Commission régionale des droits de l’Homme, mais aussi l’importance du travail en réseau qui permet d’élargir les horizons et de mutualiser les moyens pour favoriser la diffusion des oeuvres cinématographiques.

Cheville ouvrière de cette rencontre entre cinéma et public, Hicham Falah ne doit pas manquer d’arguments quand il ralie ainsi à la cause de nouveaux partenaires, et cette force de conviction profite à tous puisque les films projetés cette semaine sont déjà programmés à Casablaca par exemple. Autre opportunité saisie, une sélection de trois films dédiés à des enjeux écologiques majeurs fera l’objet d’un événement à Marrakech. L’équipe entend ainsi participer à la sensibilisation et la mobilisation de la population marocaine en vue de la Cop 22.

Si le FIDADOC réaffirme en 2016 son ancrage local, sa vocation citoyenne et sa dimension internationale, c’est aussi parce que cela va de pair avec l’accompagnement de l’émergence de nouveaux talents au Maroc. L’image est reine aujourd’hui et nous en consommons énormément, sans trop nous soucier parfois de l’impact rétinien laissé par certaines productions de type industriel. Rien n’est plus facile aujourd’hui que de reproduire, à l’insu de notre plein gré comme on dit, le formatage omniprésent des informations dont nous sommes subergés. L’art de dire, le talent d’oser résident aujourd’hui plus qu’hier dans la capacité à interroger la singularité plus que la différence ou la diversité. Encore faut-il un vivier qui permette à cette singularité de se confronter à la production de message, à la mise en récit du réel.

En choisissant comme fil conducteur la filiation et les liens du sang, l’équipe du FIDADOC fait montre d’une vraie maturité, sans doute acquise avec l’expérience de la Ruche documentaire, une initiative qui au fil du temps joue son rôle de plateforme d’échanges au carrefour de l’Afrique, du monde arabe et de l’espace euro-méditerranéen, tout en contribuant à la structuration et à la professionnalisation d’une filière documentaire au Maroc. Très prochainement, ils seront encore nombreux, auteurs, scénaristes, réalisateurs, producteurs, techniciens du son et de l’image, à venir se former ensemble à Agadir. Voilà comment se crée un vivier de talents, promotion après promotion, en pariant sur la contagion positive !

Rama Thiaw, une des invités attendues de cette édition 2016 © Camille Millerand
Rama Thiaw, une des invités attendues de cette édition 2016 © Camille Millerand

En effet de nombreux cinéastes, souvent très jeunes, font le choix de tourner leur caméra vers des parents ou un couple d’amis, de filmer avec l’intimité incroyable qu’offrent les nouveaux outils de prises de vues, la famille qui protège mais aussi celle qui empêche, et surtout les familles que l’on se choisit…

Mais d’ici là, place au spectacle et à la magie du récit en image, avec en plus de la trentaine de projections  deux résidences artistiques animées par des artistes protagonistes de deux films phares de cette programmation 2016, « La révolution ne sera pas télévisée » de Rama Thiaw et «  Rough stage » de Toomas Jarvet. Opportunité unique pour de jeunes Gadiris de rencontrer et collaborer avec les rappeurs du groupe sénégalais Keur Gui et le danseur palestinien Maher Shawamra, en vue de préparer le concert qui se déroulera après la projection du film dédié aux premiers et la performance chorégraphique du second qui sera présentée lors de la cérémonie de clôture.

Petit-avant goût de l’énergie de cette fine équipe à pied d’oeuvre pour accueillir les festivaliers durant toute la semaine prochaine, en image bien sûr et avec beaucoup d’humour, ce qui ne gâche rien !

B comme Bonus

https://www.fidadoc.org/

L’appel à candidature pour la Ruche documentaire est clos depuis le 18 avril, restez en veille pour la prochaine promotion si vous êtes concernés

https://www.fidadoc.org/appel-a-candidatures-pour-la-ruche-du-documentaire-du-fidadoc-2016

Exemple de partenariat dans le cadre des accords de cooération décentralisée entre l’ex-région Souss-Madra-Drâa et l’ex-région Acquitaine, la réforme territoriale au Maroc comme en France est passée par là depuis.

https://www.fidadoc.org/les-journees-fidac-fidadocaquitaine-au-fipa-une-nouvelle-etape-dans-la-cooperation-entre-les-regions-souss-massa-draa-dans-le-domaine-du-cinema-et-de-laudiovisuel

Le film de la réalisatrice sénégalaise Rama Thiaw « La Révolution ne sera pas télévisée » était au programme de la Berlinale 2016.

https://www.berlinale.de/en/programm/berlinale_programm/datenblatt.php?film_id=201610414#tab=video25

Beau portrait de cette réalisatrice dans Jeune Afrique (juillet 2014, Rabat).

https://www.jeuneafrique.com/49646/culture/s-n-gal-rama-thiaw-r-alisatrice-et-lutteuse/

Dans un autre registre, mais peut-on parler Cinéma sans jeter un oeil du côté de la fiction et d’un cinéma justement « pas pour tous » on dirait.

https://www.france24.com/fr/20160414-festival-cannes-selection-competition-cinema-clooney-spielberg-foster-cotillard-huppert


Souaille, tout simplement

Je n’avais pas forcément envie de raconter ma vie. « Un bout de chemin », c’est avant tout un concert de guitare. Cette création a permis un beau travail collectif de mise en scène et pour une fois, c’est moi qui suis accompagné, en image, par l’ami photographe qui a illustré mes dix derniers albums. Souaille

Trente-quatre ans de scène, une discographie impressionnante, une fraîcheur intacte teintée de cette maturité, de cette maîtrise du geste et du propos qui viennent chemin faisant, voilà en quelques lignes ce que vous pourriez retenir d’une présentation classique du travail d’un de nos meilleurs artistes bretons : Soïg Sibéril. Peut mieux faire et sans recourir aux formules, métaphores et autres jeux de mots pour dire moins bien ce que la musique de ce guitariste discret sait faire résonner en nous avec émotion, avec justesse.

La musique bretonne compte de très nombreux guitaristes, dont plusieurs sont de grands talents tout autant sollicités à l’international que Soïg. Souaille (c’est ainsi que son prénom se prononce) est de ceux qui savent marquer de leur empreinte singulière cette âme celtique qui ne se reconnaît dans aucun dogme, aucun raccourci, aucune nomenclature stylistique, pour s’être nourrie de tant de voyages de par le monde, autant d’histoires vécues et partagées.

Entre révolte et soumission, richesse et disette, espoir et spleen profond, la parfaite alchimie pour qu’un peuple invente et transmette son propre langage poétique à défaut de pouvoir écrire son histoire,  la musique de Soïg Sibéril puise son énergie dans un vaste répertoire aux mélodies parfois graves et solennelles, souvent populaires et festives.

Souaille
Souaille, tout simplement

Soig et moi, nous avons chacun notre chemin. L’histoire personnelle de Soïg fait écho à mon propre parcours. Au niveau de l’inspiration, de la création, il y avait comme une évidence à se retrouver. On savait que ça allait être simple, dans le sens d’un vrai travail en commun, d’une pleine confiance réciproque. « Un bout de chemin », c’est comme une énergie naturelle qui coule de source. Eric Legret

Cette musique traditionnelle, Soïg en a fait son chemin d’expression, son atelier de création, avec une liberté qui l’amène à se produire sur scène dans maintes formations depuis la sortie de son premier disque en 1976, « Sked » : avec Gwerz, dix ans plus tard, l’un de mes groupes préférés, avec Pennou Skoulm dont je me souviens en tant que danseuse effrénée, avec les Ours du Scorff, redécouverts l’an passé avec un bonheur indicible, la fille d’une amie sur les genoux, et j’en passe, concerts en solo, multiples duos…

Je me souviens d’une belle tournée avec Nolwenn Korbell, dont un magnifique concert donné dans la chapelle du Château des Rohan, à Pontivy. C’est d’ailleurs en voulant revoir Souaille, que je découvre le talent étonnant de cette chanteuse à l’énergie débordante, contraste qui fonctionne d’autant mieux avec Soïg dont l’énergie s’affirme dans une forme d’intériorité assumée.

Dans un tout autre registre et préservé dans ma mémoire comme un trésor, je chéris encore quinze ans après un moment inoubliable dans les carrières du Liscuis, chez mon ami Hervé Pochon : Souaille, seul à la guitare, sur une scène éphémère noyée dans l’ardoise aux mille reflets, comme nous étions plongés nous-mêmes dans la beauté de cette symbiose entre l’âme d’un lieu, son acoustique, et l’âme d’une musique bien d’ici, au pouvoir d’envoûtement si universel.

Il n’existe pas de label AOC pour protéger et mettre en avant certains savoir-faire dans le domaine musical, mais le style et la signature de Soïg Sibéril se reconnaissent dans cet attachement à l’ancrage local propice à toute facture artisanale : une recherche qui n’est pas celle du résultat et de la sophistication, mais celle d’une introspection libérée des frontières, des jugements, dans un esprit enraciné qui voyage  pour inventer, qui invente pour voyager. Bien sûr le jeu, la technique, la dextérité, participent de l’émotion, mais ils ne la commandent pas, ils ne la dominent pas.

Quand la route est belle, autant partager le carnet de voyage en musique, une belle idée de spectacle que ce bout de chemin entre Casablanca et les landes bretonnes.
Quand la route est belle, autant partager le carnet de voyage en musique, une belle idée de spectacle que ce bout de chemin entre Casablanca et les landes bretonnes.

J’ai grandi dans une double culture, marocaine du côté de ma mère, bretonne du côté paternel. Avec ma guitare, je suis d’abord parti sur les influences nord-américaines, avant de découvrir la richesse de ce répertoire traditionnel qui m’a incité à quitter Paris pour venir vivre ici et me consacrer à la composition, à l’adaptation de ces airs pour la guitare. Je sentais quelque chose de fort dans cette culture vivante, enracinée.

Le spectacle « Un bout de chemin » révèle un répertoire exploré jusque dans ses recoins reculés, un travail de création solitaire qui amène toujours à se renouveler sans perdre son âme. Mais plus encore, il est à l’image de Souaille. Invitation à prendre les devants sans se presser, à mettre un point d’honneur à s’exposer à la nouveauté quand il serait si aisé après six albums solo d’être dans une forme de redite ou d’emphase, exhortation à exprimer autrement la complicité qui se construit durant des années d’amitié pour mettre en scène, au même titre que la musique, ce plaisir du faire ensemble.

Dans cette création, le guitariste breton ne revient pas sur son passé, il s’y promène comme dans un paysage. Il ne se souvient pas, il surprend dans l’instant ce qui fait la force et la valeur d’une mémoire vivante, partagée, entre histoire universelle et histoire personnelle. Le récit n’est pas figé, l’écriture reste en mouvement de spectacle en spectacle. Si l’expérience de ces deux artistes se distille ici avec discrétion, comme un alambic redonne vie  à du vieux cidre sur un commun à l’écart du village, elle n’en a pas moins le parfum des meilleurs alcools. Magie de l’amitié !

Le dialogue subtil qui naît entre la musique de Soïg Sibéril et les images d’Eric Legret sert l’émotion avec génie et générosité. Ni superflu, ni subterfuge, juste l’imaginaire aux commandes pour vivre ce rêve éveillé, où Souaille nous entraîne entre Casablanca et les Landes de Locarn : musique in situ.

Le road movie au parfum de fougères et d’ajoncs des deux compères se déroule de part et d’autre de la N 164 et non dans quelque lieu fantasmé, vidé le plus souvent de sa vraie réalité. Même au cœur d’une campagne saignée à blanc par de multiples vagues d’exode rural, la poésie n’est pas un acte de désertion. Au contraire, la poésie est l’art d’habiter l’instant, le réel, avec toute la force de la conscience, jeu d’équilibre et d’esthétique qui seul rend le cheminement possible en dehors des sentiers battus.

Soïg Sibéril et Eric Legret se produisent dans toutes sortes de lieux, pour une écriture in situ toujours en mouvement, parce que l'image et la musique prennent leur force à la même source : l'instant présent.
Soïg Sibéril et Eric Legret se produisent dans toutes sortes de lieux, pour une écriture in situ toujours en mouvement, car l’image et la musique puisent leur force à la même source : l’instant présent.

Sans moufles, en pleine forêt de Huelgoat, même en juin, ça caillait. Les gens étaient dans des duvets. La projection plein air sur un écran en maille très légère tendue entre deux arbres,  c’était ce que nous voulions. Pouvoir jouer ce spectacle partout. Ce cadre féérique amenait beaucoup de poésie.

« Un bout de chemin » nous propose de laisser la ville et ses lumières derrière nous pour plonger dans un autre monde, à la fois plus secret et plus ouvert, à portée d’espoir, à portée de désir. Il n’y a qu’à laisser nos cordes sensibles entrer en résonnance au son de la guitare, au rythme des images, quand Souaille se raconte. Car cette histoire est aussi la nôtre pour peu que dans chacune de nos rencontres nous sachions encore reconnaître l’Aleph, cette force de l’instant où l’apnée émotionnelle nous transporte au plus près de notre potentiel de perception.

La musique de Soïg Sibéril est un langage qui parle de voyage et d’amour avec une force universelle, comme Paulo Coelho justement dans ses romans. Dans « L’Aleph », une phrase traduit simplement les dimensions multiples qui s’entrechoquent avec douceur dans les phrasés sonores et visuels de ce spectacle : « les mots sont des larmes qui ont été écrites, les larmes sont des mots qui ont besoin de couler. Sans elles, aucune joie n’a d’éclat, aucune tristesse n’a de fin. Alors merci pour vos larmes ».

Alors merci Souaille pour ce bout de chemin…et je ne parle pas que du spectacle qui s’avère être un excellent prétexte pour t’inviter sur Plan B, merci aussi pour cette belle idée, non je parle de tous ces moments intenses que tu nous a offerts, à nous publics, d’ici et d’ailleurs.

En extérieur, les images sont projetées sur un filet. La magie opère au  milieu des fougères.
En extérieur, les images d’Eric Legret sont projetées sur un filet. La magie opère au milieu des fougères.

B comme bonus

https://web.facebook.com/boutdechemin/?pnref=story

https://www.dailymotion.com/video/x2sai7p_soigi-siberil-l-autre-rive_music

https://www.dailymotion.com/video/x2sanrx_soig-siberil-vigo_music

https://www.soigsiberil.com/

https://www.myspace.com/soigsiberil

https://www.ericlegret.fr/

Concert à Callac, le 15 avril, au Bacardi, 21h30

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Rgabi la magnifique (2)

Il y a des espaces plein d’eau pour le bien-être du corps et des espaces plein de sable pour le bien-être de l’âme. Proverbe touareg

Lors du premier Forum des Nomades, j’ai sympathisé avec l’équipe venue présenter le projet et les actions de Terrachidia, une association espagnole qui oeuvre pour la sauvegarde du patrimoine dans l’oasis de M’hamid el Ghizlane depuis 2012. Cela m’a permis quelques jours plus tard de rencontrer Yasmine El Majzoub, jeune architecte libanaise de 27 ans, venue tout spécialement de Beyrouth pour participer à l’atelier de restauration de la porte de la kasbah de Rgabi.

Ainsi, grâce à Yasmine, nous allons rester un peu à Rgabi et découvrir avec ses mots ce qui pourrait vous inciter vous aussi, un jour peut-être, à venir mettre les mains dans la terre, par plaisir, par curiosité, par solidarité, ou tout simplement parce que c’est une bien belle façon de venir découvrir le Sahara, ses habitants et leurs trésors.

Diplômée de l'Université américaine de Beyrouth, Yasmine découvre le Maroc grâce à Terrachidia.
Diplômée de l’Université américaine de Beyrouth, Yasmine découvre le Maroc grâce à Terrachidia.

Nous ne faisons qu’un avec la planète bleue

Ma rencontre avec Terrachidia et mon premier voyage au Maroc commencent à Beyrouth, il y a environ un an et demi. Un poster de l’association est affiché parmi d’autres informations dans le hall d’entrée du département Architecture de mon université : l’Université américaine de Beyrouth.

J’ai mon diplôme depuis deux ans et je suis là pour passer dire bonjour quand mon regard est d’emblée attiré par la vision d’une allée en clair-obscur dans laquelle se dessine la silhouette d’un jeune enfant.  Je ne sais pas encore que cette photo m’amènera jusqu’à M’hamid el Ghizlane, mais je sais que ce simple arrêt sur image a déjà suscité le désir d’en savoir plus. Je me renseigne auprès de l’université sur les modalités pour participer à un des ateliers de cet organisme espagnol. J’en ferai vite une priorité dans mes projets, à la fois comme professionnelle mais aussi pour mon seul plaisir de partir à la rencontre de cette région du monde qui m’est encore inconnue.

Cette affiche de Terrachidia m’intrigue vraiment. La question de l’usage de matériaux naturels et de savoir-faire traditionnels dans la construction aiguise depuis longtemps ma curiosité. Selon moi, les bâtis en terre ont une âme, celle de Mère Nature. Créer des espaces avec ce que nous offre notre environnement, c’est une façon d’affirmer que nous sommes des habitants de la Terre et que nous ne faisons qu’un avec la planète bleue. Ce n’est pas qu’une question de préservation du patrimoine, c’est aussi et surtout une interrogation intéressante à porter sur nos habitats contemporains et sur l’influence de nos manière d’habiter dans l’évolution de nos référents culturels.

Durant des mois, je suis l’activité de Terrachidia à distance avec l’espoir de réunir les fonds nécessaires pour participer à un chantier de restauration organisé par cette association. Il faut compter quatre cent euros pour suivre le stage de formation, plus l’aller-retour Liban-Maroc, mais j’ai une telle motivation que ça ne m’arrête pas. Et voilà, en mars 2016, je me retrouve les mains dans la terre. Je ne parle pas un mot de la langue utilisée dans ce groupe international que j’ai enfin rejoint : l’espagnol. Peu importe, j’ai bel et bien atteint mon objectif.

A Rgabi, le chantier est l'occasion de s'imprégner de la beauté des lieux et de contribuer à sauvegarder ce riche patrimoine.
A Rgabi, le chantier est l’occasion de s’imprégner de la beauté des lieux et de contribuer à sauvegarder ce riche patrimoine.

Où l’amitié prend racine

Avant d’arriver au Maroc, je ne sais vraiment pas à quoi m’attendre. Je me sens disponible, ouverte à tous les possibles. Il me suffit de savoir que je vais vivre de nouvelles rencontres et apprendre beaucoup durant ces dix jours au Sahara. Aujourd’hui, je peux dire que cette expérience est l’une des plus belles qu’il m’ait été donné de partager.

Quelle chance vraiment d’avoir pu rencontrer ces gens merveilleux, participants venus d’un peu partout et habitants. J’ai vécu avec eux des moments précieux, chacun amenant sa personnalité et son intérêt pour cet habitat traditionnel,  tous riches de nos expériences et de nos horizons différents, dans un cadre effectivement exceptionnel, celui de l’oasis de M’hamid el Ghizlane.

Comme je ne comprends pas l’espagnol, tout le monde est aux petits soins avec moi. Sympa ! Je sens l’intention particulière dont je fais l’objet pour que je me sente à l’aise au sein du groupe. Il y a toujours quelqu’un pour me traduire les consignes sur le chantier, le programme de la journée ou tout simplement ce qui se vit sur l’instant. Et puis entre l’arabe, le français et l’anglais, j’arrive toujours à me débrouiller. En plus de meilleures connaissances du sujet technique qui m’a amenée à parcourir tant de kilomètres pour ce stage de formation, je rentre dans mon pays avec quelques notions d’espagnol. Ca sert toujours.

Les habitants, généreux, chaleureux, m’ont fait forte impression. Ils ont un vrai sens de l’hospitalité. Les femmes du groupe Terrachidia – nous sommes plus nombreuses que les hommes – ont la chance de pouvoir passer une partie de la journée avec les femmes du village, autour du cérémonial typiquement nomade lié au thé ou pour apprendre à boulanger et à cuire le pain à l’ancienne. Enfin, façon de parler, car ici cette pratique n’a pas disparu. Chaque famille fait son pain de cette façon. Ces femmes de la vallée du Drâa, dont l’environnement montre le niveau de dénuement matériel comparé aux modes de vie urbains, n’arrêtaient pas de nous complimenter et de nous souhaiter le meilleur.

Ce que je retiens de tous ces échanges, c’est notre capacité universelle de dialogue, une humanité qui transcende les frontières linguistiques, culturelles, religieuses, sans autre guide que l’envie de s’adresser à l’autre avec le cœur et un bel esprit d’ouverture. Durant ces quelques jours passés à Ouled Driss, Rgabi, deux kasbahs de la commune de M’hamid, de belles amitiés durables ont déjà pris racine. J’en suis touchée et fière.

Terrachidia, des femmes s'engagent
Même si je suis la seule à ne pas parler espagnol dans le groupe, les échanges sont d’une rare qualité et la joie d’être ensemble plus que palpable.

Venir au Sahrara pour construire un futur désirable 

L’association Terrachidia joue un rôle fondamental dans cette oasis, en appui aux habitants qui entretiennent ce bâti en terre remarquable. Héritage des caravanes sahariennes, la fragilité de cet ensemble architectural unique disséminé dans une dizaine de kasbahs est due à un phénomène global aux zones rurales au nord comme au sud, le vieillissement accéléré d’un habitat de plus en plus déserté. Autre impact qui relève de mécanismes indépendants du local : des matériaux de construction mis à mal par de récents problèmes climatiques et une menace de plus en plus prégnante, l’avancée du désert. Il est difficile de se faire une idée de cette urgence qui nous concerne tous, le climat, j’avais moi aussi du mal à appréhender l’ampleur des dégâts, mais à M’hamid, on comprend vite ce que cela signifie pour les populations.

Ces dégradations et cette vulnérabilité impliquent des réponses, si possible adaptées aux moyens locaux. Plus on tarde, plus les conséquences sont irréversibles. Or localement, la tendance est plutôt à la réinstallation dans la ville nouvelle. Les familles qui en ont les moyens y construisent leur logement en béton et non en terre. Cela a un impact lourd de sens sur l’identité même de ces populations nomades et sur la transmission de ce patrimoine matériel et immatériel.

D’où l’importance de la présence et des interventions de Terrachidia, même si c’est une goutte d’eau dans un océan de sable. C’est d’abord un beau travail technique en matière de construction, c’est une démarche utile en terme de sensibilisation des habitants à la beauté et à la qualité de cet habitat ancestral, enfin c’est un effort de médiation plus que nécessaire à destination des acteurs de la vie économique et des responsables politiques.

L’activité touristique est en effet concentrée sur une demande de très courts séjours, cap sur les dunes du Sahara, avec une destination star, l’erg de Chegaga. Les touristes repartent en grande majorité sans se douter de la richesse à découvrir dans cette oasis. Il est étonnant que l’économie locale peine à intégrer une dimension culturelle dans son offre touristique quand ce territoire rural a la chance de disposer d’un tel bâti historique, patrimoine vivant au cœur de la palmeraie luxuriante et bien entretenue, seul véritable marqueur d’un passé légendaire.

Terrachidia est un projet porté par des femmes architectes comme Yasmine qui rêve déjà de reproduire l'expérience au Liban.
Terrachidia est un projet porté par des femmes architectes comme Yasmine qui rêve déjà de reproduire l’expérience au Liban.

Apprendre pour transmettre chez moi au Liban

Pourtant, alors qu’il recèle autant de trésors cachés, ce que j’ai découvert lors de ce séjour, c’est combien ce territoire est menacé, quand des initiatives collectives comme celle à laquelle j’ai voulu m’associer sont susceptibles d’intéresser un nombre croissant de personnes au moment même où les questions du développement durable et du réchauffement climatique sont admises désormais comme des priorités à l’international, et au plus haut niveau. Mais la loi de l’offre et de la demande semble plus forte que celle qui commande à l’homme de prendre soin des ressources dont il dépend. A Chegaga, rien n’interdit de venir s’éclater en moto, au mépris même de ce qui fait la beauté des dunes et leur charme : le silence et l’air pur.  Pollution sans frontières !

A Rgabi, le chantier consistait à restaurer la porte de la kasbah. Nous avons beaucoup appris avec les professionnels locaux et l’équipe d’encadrement de Terrachidia. Chaque jour les habitants nous gratifiaient de leurs remerciements. J’ai apprécié cette ambiance joyeuse de travail collectif et l’harmonie du lieu, dans lequel nous apportions simplement notre énergie et notre motivation à mener à bien cette restauration dans le temps imparti.

J’espère qu’au Liban je trouverai le moyen de travailler sur ce type d’architecture traditionnelle. Cette technique de la terre ne nous est pas étrangère. Plusieurs villages de la vallée de Beka’a sont construits de cette façon. Malheureusement, avec l’industrialisation, les gens optent pour d’autres matériaux et ont tendance à oublier cette magnifique ressource qu’est la terre, laissant de côté les savoir-faire ancestraux qui ont permis son utilisation dans le bâti pendant des siècles. J’espère également faire d’autres ateliers avec Terrachidia.

Je reviendrai au Sahara. Le désert a une influence magique sur nous. C’est un endroit idéal pour se ressourcer et prendre le temps de se reconnecter à notre for intérieur, de laisser libre cours à la pensée. Ici, la beauté et les choses simples nous ramènent à l’essentiel. Nous ne sommes que grain de sable dans l’immensité de l’univers, mais aussi à l’échelle de nos existences. Le désert ouvre la voie à plus d’humilité, à plus d’humanité. L’hospitalité des habitants est aussi un héritage du temps des caravanes qu’il convient de préserver, autant que la qualité de leur environnement.

Au sommet de la plus haute dune de Chegaga, l'heure est à la contemplation face au soleil couchant.
Au sommet de la plus haute dune de Chegaga, l’heure est à la contemplation face au soleil couchant.

B comme bonus

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Rgabi la magnifique

L’architecture de terre est l’une des expressions les plus originales et les plus puissantes de notre capacité à créer un environnement construit avec des ressources locales facilement disponibles. Programme mondial 2007- 2017 de l’UNESCO

Terrachidia est une association espagnole formée par un groupe de spécialistes de la conservation du patrimoine et de la coopération qui considèrent que l’architecture traditionnelle, notamment la construction en terre, est un domaine où ces deux approches peuvent être liées à la formation et à la promotion d’un tourisme responsable. L’association existe depuis 2002 avec des objectifs similiaires à ceux qui m’ont amenée avec mes élèves à créer cette même année TIMILIN, « moudre nos idées ensemble », aujourd’hui présidée par Lucie Jeanneret, jeune docteure en archéologie médiévale venue s’installer en Bretagne dans la zone rurale où je l’avais invitée à conduire sa recherche sur les mottes féodales. Comme ici, à M’hamid, le touriste ignore trop souvent qu’il passe à côté de vrais trésors cachés. M’Hamid el Ghizlane, anciennement nommée Taragalte, est une commune rurale marocaine de la province de Zagora, dans la région de Souss-Massa-Draa. Proche de la frontière algérienne, avec une ambiance saharienne indéniable, M’hamid el Ghizlane est la dernière localité avant cette immensité désertique.

Le mot « tourisme » vient de l’anglais ‘ »tourism », mais l’anglais « tour » a le même sens que le mot « voyage ».Les barbarismes superflus sont souvent le résultat d’un déplacement des significations dans la culture qui nourrit le langage. Rafael Argullol a fait remarquer que « voyager beaucoup sans rien découvrir, avoir accès à de grandes quantités d’informations sans comprendre celles-ci et essayer de tout unifier sous une seule langue ne nous rend pas plus universels. C’est plutôt l’inverse. » Voilà peut-être le drame global le plus attristant à l’heure actuelle et le drame local d’un lieu comme M’hamid. Marionao Vasquez Espi, janvier 2016, dans « M’hamid, la dernière oasis du Drâa »

Terrachidia intervient à M’hamid depuis 2012 à raison de trois chantiers par an. Les prochains auront lieu en mai et en octobre 2016. Plus de deux cent personnes de différentes nationalités ont déjà participé aux ateliers en collaboration avec les habitants de l’oasis. Ensemble, ils ont restauré des éléments du patrimoine architectural, en particulier des portes fortifiées des villages, des rues principales et des mosquées.Du 18 au 28 mars, Terrachidia
Ces années d’un intense travail ont permis de mieux connaître l’oasis, ses habitants et sa richesse culturelle. Un guide, intitulé « M’hamid, la dernière oasis du Drâa » retrace ces années d’exploration et de restauration à l’ancienne. Un document d’importance quand on sait que la majorité des touristes ne voit de M’hamid que la ville nouvelle qui concentre toute l’activité commerciale de l’oasis.

« Ce village a peu d’intérêt du point de vue paysager et la qualité de ses constructions est pauvre », peut-on lire dans le rapport d’activité multilingue de l’association, accessible en ligne. En septembre dernier, Plan B s’était intéressé à la ville nouvelle, à ce projet urbanistique contrasté si peu représentatif de la qualité architecturale héritée d’un savoir-faire ancestral particulièrement bien adapté au milieu et à la rigueur du climat saharien. Là où j’apporte des questions le plus souvent sans réponse, Terrachidia agit sur le terrain pour trouver les solutions avant qu’il ne soit trop tard pour se poser la seule question qui vaille : qu’adviendrait-il de M’hamid et de ses alentours si ce riche patrimoine bâti et paysager des ksours, des kasbahs, venait à disparaître ?

Bel outil de vulgarisation pour se promener dans l’oasis et mesurer l’importance de l’enjeu, le guide, édité par l’association à destination des touristes, mais aussi des écoles, des responsables locaux, des agences et des hébergeurs, propose neuf itinéraires dont un parcours archéologique. La vente de cette version française servira à publier la version arabe.

Pour la première fois depuis 2012, l’atelier, organisé au nord de la commune de M’hamid el Ghizlane, concorde avec les trois jours de fête du Festival International des Nomades. C’est donc en amont du premier Forum des Nomades que j’ai le plaisir de rencontrer Mamen, Susana et Raquel, trois femmes passionnées comme je les aime. Sans cette occasion unique, j’aurais pu encore aligner quelques séjours au Sahara sans entendre parler de ce travail remarquable et espérer y associer un jour mes propres réseaux en Bretagne.

A feuilleter comme une invitation à la beauté, ce livret trilingue est édité par Terrachidia, grâce à l’appui et au financement de l’Université de Girona en Catalogne. Extrait du guide dont il est question plus haut retranscrit après les Bonus (partenariat Université polytechnique de Madrid).

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Moi qui pensais avoir fait le tour des kasbahs du secteur, à pied ou à moto ! Je ne m’étais pas intéressée à ce qui se passait plus haut, sur la route de Tagounite. Rgabi ?Jamais entendu parler. Le guide du « Petit futé » parcouru à l’Auberge la Palmeraie indique bien au voyageur de venir jusqu’à Ouled Driss, sans mentionner d’ailleurs ni M’hamid el Ghizlane, ni la beauté des douze autres kasbahs, dans lesquelles vivent encore un nombre conséquent de familles. A ma décharge, j’avais comme guide un féru d’histoire locale, Ibrahim Laghrissi, un enfant du pays qui n’a jamais quitté M’hamid. Grâce à lui, je me souviendrai toujours des sensations indescriptibles que m’a laissées entre autre la visite de l’ancienne mosquée du Vieux M’hamid.

Pour saisir la force d'un lieu étonnant, la magie d'un bel échange avec Ibrahim, conteur dans l'âme
Pour saisir la force d’un lieu étonnant, la magie d’un bel échange avec Ibrahim, conteur dans l’âme

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Shopping à Ouled Driss. Crédit photo Fanchon Plan B
Shopping à Ouled Driss. Crédit photo Fanchon Plan B

Ouled Driss, c’est là que je retrouve Susana quelques jours après le festival. Nous échangeons en français. Le courant est passé tout de suite et je ne me prive pas d’en apprendre d’avantage sur ce projet grâce à la gentillesse et à la disponibilité de mon interlocutrice. Susana est co-fondatrice d’un association catalane : « Terram ». Elle est l’experte de l’enduit terre dans le groupe, mais elle représente bien plus que ça, je le sens. La discussion que je surprends entre Susana et une jeune architecte libanaise, Yasmine, me confirme cette intuition. Le groupe est au repos. Les filles sont parties apprendre à faire du pain avec les femmes du village. Nous prenons rendez-vous pour que j’accompagne le groupe dans le désert à Chegaga le lendemain. Formidable ! Je ne sais pas encore que la pluie me surprendra au petit matin.

Dans les dunes de Chegaga, avant la pluie
Dans les dunes de Chegaga, avant la pluie

A ce moment-là, je suis encore toute éblouie par ma découverte de Rgabi. Cette kasbah se trouve être le plus bel édifice que j’aie vu jusqu’à présent à M’hamid et celui dont l’environnement est le plus soigné : un vrai palais dans son jardin de palmiers, version monde rural et culture nomade. Il faut dire que les familles qui vivent là n’ont jamais cherché, semble-t-il,  à profiter de la manne touristique. Cette petite communauté berbère est d’ailleurs un peu considérée comme différente par le reste de la population qui tire l’essentiel de ses subsides de la fréquentation internationale des dunes de Chegaga.

Toujours est-il que ce lieu de vie que je découvre grâce à l’atelier de Terrachidia est la plus belle expression d’un attachement et d’une transmission qui semblent inhérentes à l’organisation sociale de l’endroit, et ce depuis belle lurette.

Une des cinq tours de Rgabi qui compte aussi la tour la plus haute de l'oasis de M'hamid
Une des cinq tours de Rgabi, un ksar, village défensif, fortifié, qui compte aussi la tour la plus haute de l’oasis de M’hamid.

Au Sud Maroc, l’architecture de terre est partout, à la fois tenace et fragile, tout en contrastes. Sentiment partagé de ruines et de propreté, poésie puissante des jeux d’ombre et de lumière, majesté des volumes symétriques et humilité des décors, dédales de ruelles entre les portes géantes qui soulignent la splendeur d’un passé qui n’est plus : celui des caravanes arrivant dans l’oasis pour décharger et recharger les marchandises échangées. La kasbah devant laquelle je suis passée si souvent sans rien voir m’apparaît comme un mirage entouré de jardins plantés de palmiers, riche écosystème rendant la vie supportable, même sous de très fortes chaleurs.

Un mirage, oui, bien que ces forteresses féodales sahariennes soient bien réelles. Elles sont habitées par des familles qui entretiennent encore avec soin ces vestiges d’une histoire locale liée au nomadisme. Or l’évolution de la société minimise ce travail anonyme, quand elle ne le rend pas obsolète au regard du dieu béton. Ici même, à grand renfort d’argent public, les minarets apposent sur l’horizon leur haute signature grisâtre et sans reflet. Ce savoir-faire de la construction en terre transmis de génération en génération sert pourtant on ne peut mieux l’esthétique et l’attractivité d’une région hautement touristique.

A Rgabi, Terrachidia a découvert un témoignage d'une mapitrise plus importante que dans les autres villages
A Rgabi, Terrachidia a découvert un témoignage d’une maîtrise de la construction plus importante que dans les autres villages

Que serait la vallée du Drâa sans ces forteresses et ces villages dont l’ocre dorée fait ressortir l’or de la paille mêlée à l’enduit de terre sous les rayons du soleil ? Que deviendront ces nomades devenus otages des frontières quand leur sédentarisation aura consacré à jamais l’ère du tout béton ? Que restera-t’il de leur culture, de leur capacité à vivre en symbiose avec un environnement si propice à la reconquête d’une énergie plus saine, plus viable que celle qui sert de carburant à tous les stress générés par les modes de vie urbain ? Avec quelles références du beau, du laid, grandissent aujourd’hui ces jeunes ruraux dont les yeux se sont habitués aux poubelles, aux poutrelles, savant mélange de modernité qui n’apporte ni confort ni mieux-être, mais un faire-valoir onéreux d’un semblant d’adaptation à de nouvelles conditions d’existence.

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Un mirage, oui, parce que l’irréversible est engagé, parce que, si l’on n’y prend garde, il ne faut pas plus de temps à la terre pour redevenir poussière qu’il n’en faut aux industriels pour faire de la poussière de ciment l’or gris des marchés financiers. Depuis quatre ans, Terrachidia s’attaque aux problèmes, et malgré toute la bonne volonté qui les anime, ces femmes architectes investies dans une course contre la montre voient chaque année des trésors disparaître.

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Une partie du groupe cosmopolite du premier atelier 2016, en route pour Chegaga. Une seule française, Charlotte, ingénieure de construction comme Massimo, italien vivant à Londres. Deux personnalités attachantes.
Yasmine a autofinancé son séjour. Arcihecte de 27ans, à Beyrouth, elle veut oeuvrer pour la sauvegarde du patrimoine au Liban.
Yasmine a autofinancé son séjour. Architecte de 27ans, à Beyrouth, elle veut oeuvrer pour la sauvegarde du patrimoine au Liban.
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35 ans, architecte, Susana Oses vit en Catalogne. Dans le désert, au coeur des kasbahs, au plus près des habitants, elle se sent chez elle et ça se voit.

 

 

Les encadrants, bénévoles, vivent  chaque atelier comme un partage d'expérience et l'opportunité de belles rencontres avec les habitants de l'oasis
Les encadrants, bénévoles, vivent chaque atelier comme un partage d’expérience et l’opportunité de belles rencontres avec les habitants de l’oasis

B comme Bonus

Témoignage de Yasmine, participante libanaise de l’atelier https://dernierbaiser.mondoblog.org/2016/04/11/rgabi-la-magnifique-2/

Pour contacter Terrachidia ou commander le guide en français : https://www.terrachidia.es/terrachidia/es/index.html

Pour une vision des enjeux à l’échelle Monde : https://whc.unesco.org/fr/architecture-de-terre/

L’article Plan B sur la ville nouvelle de M’hamid : https://dernierbaiser.mondoblog.org/2015/09/24/attention-travaux-lieux-mouvants-chateaux-de-sables-et-puis-quoi-encore/

Edition 2016 du Festival International des Nomades et programme du 1er Forum des Nomades : https://nomadsfestival.wordpress.com/

L’émission de 2M Mag sur le festival en replay : https://www.2m.ma/Programmes/Magazines/Culture/2M-mag/2m-Mag-Lundi-04-Avril

Pour contacter le guide des Kasbahs, Ibrahim Laghrisssi : https://www.aubergelapalmeraie.com/

Pour voir les magnifiques clichés réalisés par un autre expert passionné espagnol, Carlos Perez Marin, lors de son travail d’inventaire dans la Vallée du Drâa

https://web.facebook.com/carlosperezmarin/media_set?set=a.10153671785853844.1073741892.667383843&type=3

Aziz Srahani habite Bounou. Il travaille avec son père dans la palmeraie. Il accueille des groupes de Terrachidia depuis 2012 chez lui au coeur de la kabah offerte aux sables qui mangent la terre, comme il dit.
Aziz Srahani habite Bounou. Il travaille avec son père dans la palmeraie. Il accueille des groupes de Terrachidia depuis 2012 chez lui au coeur de la kasbah offerte aux sables qui mangent la terre, comme il dit.

Extrait de « M’hamid, la dernière oasis du Drâa »

Itinéraire 5 : De Bounou à El Alouj –

En laissant derrière nous la rue principale qui traverse l’oasis, nous entrons dans l’une des zones le plus peuplées de la palmeraie pour atteindre le ksar de Bounou. Le chemin traverse un beau verger parsemé de nombreuses maisons qui abritent aujourd’hui la majeure partie de la population du ksar […]. Les défenses du village sont formées par un périmètre fortifié a tracé régulier qui relie de hautes tours joliment décorées avec différentes formes géométriques en brique d’adobe. Après avoir passé cette muraille, nous entrons dans l’un des plus riches anciens villages de l’oasis, mais aussi l’un des plus touchés par l’abandon.

D’un côté et de l’autre de la rue principale, nous pouvons voir de nombreuses maisons en ruines et des rues inondées par le sable. Cependant, nous voyons émerger continuellement entre ces maisons de beaux patios avec de grandes arcatures. Sur la gauche se trouve le secteur le plus habité et le mieux conservé du village. De l’autre côté de la rue, le désert a gagné la bataille.

Ce noyau urbain est particulièrement attrayant. Pour le visiter, le mieux est de descendre la rue principale en direction du lit du fleuve Drâa, qui est en général à sec, hormis quelques rares fois dans l’année. Après avoir traversé le village, nous contournons celui-ci par l’ouest et nous pouvons contempler l’action destructrice spectaculaire du sable. Les hautes dunes dévorent progressivement cette partie du ksar, recouvrant même les étages des habitations.

De là, nous pouvons profiter d’un autre avantage qu’offre l’oasis de M’hamid : la possibilité de s’aventurer dans le désert pour découvrir l’immense terre fertile qui s’étendait vers le sud dans le passé. A mesure que nous avançons, nous traversons des zones abandonnées par l’homme en des temps plus reculés. Les vestiges et ruines laissés par les anciens habitants de cette région sont nombreux. Le même désert qui les a engloutis les conserve aujourd’hui en bon état grâce à l’absence d’humidité. Lors d’une promenade entre les dunes qui envahissent les terres méridionales de l’oasis, nous verrons émerger des puits, des ruines de bâtiments et d’anciennes palmeraies.

De plus, la zone désertique qui s’étend au sud de Bonou, de l’autre côté du lit du fleuve, est particulièrement riche en vestiges archéologiques. En marchant depuis le ksar vers le sud-est, de préférence en compagnie d’’un guide local, nous arrivons aux ruines d’un ancien village entre lesquelles nous verrons encore plusieurs tombes et un marabout en ruine, Sidi Boyshak, qui est toujours très populaire. Les jeunes filles s’y rendent pour connaître l’origine de leur futur mari grâce à un jeu curieux.

En avançant vers l’ouest depuis ces ruines, avec toujours le fleuve à notre droite, nous rencontrerons facilement des vestiges le long du chemin, des tombeaux ou encore d’anciens fours. Nous arriverons enfin à l’élément archéologique le plus intéressant de cette région les ruines de l’ancienne forteresse d’El Alouj. Ce noyau défensif a été construit par le sultan Ahmed el Mansour en tant que point de départ de la route du Soudan à travers le désert quand au XVIème siècle, avec l’aide des troupes andalouses expulsées de la péninsule ibérique, il prit le contrôle des routes sahariennes, parvenant à conquérir Tombouctou. C’est un ensemble avec des tours et une double muraille, une configuration atypique dans  la région, mais commune pour ce type de fortifications.