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Boulogoudoute, mon village en Somalie

Liban est ici, en France, parce qu’il est toujours en vie. Il s’en étonne encore. 

En 2018, plus de 2000 candidat.es à l’exil ont fait la traversée de la Méditerranée. Combien y sont restés ? Ils étaient, paraît-il, plus nombreux en 2017. J’ai lu l’info, bien au chaud, un matin de marché à Pontivy, dans la presse quotidienne. Quelques lignes qui ne pèsent pas plus que le papier qui gît sur la table, dépossédé du sucre noyé dans ma tasse de café. A mes côtés, un demandeur d’asile somalien qui attend depuis un an à Pontivy que la France statue sur son sort. A Boulogoudoute, où Liban était respecté, utile, heureux, promis à un avenir enviable mis à part la menace terroriste et les séquelles de 25 années de guerre civile, la vie continue sans le fils du grand Doualé, l’ancien général devenu imam pour transmettre à ses étudiants le pouvoir spirituel de Djilani, père du soufisme, et œuvrer pour la paix.

Liban ne parle toujours pas français, il galère à trouver un emploi, mais il s’accroche. Il sera toujours temps de penser à gagner Londres, comme ses amis, pour ce jeune anglophone autodidacte, nourri à la BBC. Il est ici parce qu’il a choisi de faire confiance à un jeune président, Emmanuel Macron. Comme lui, Liban cultive en exil l’image du « leader of tomorrow« , sans doute le seul héritage qui lui reste, avec tout ce que sa mémoire incroyable a su protéger depuis l’enfance de chansons, de rituels, de psaumes, d’histoire, de proverbes. Liban est ici parce qu’il est en vie et il s’en étonne encore.

Faire des claquettes pour effacer le souvenir des tirs de mitraillettes

Liban Douale
Liban Doualé à Paris, place de la République, après son entretien à l’OFPRA  le 9 octobre 2018 – Crédit photo Françoise Ramel

En Allemagne, où il a séjourné quatorze mois en attente de papiers, Liban travaillait de façon légale ou suivait des formations dans un lycée professionnel avec de jeunes allemands. Il est parti un 31 décembre, de peur d’être renvoyé en Italie s’il était arrêté. Le 1er janvier 2019, Liban a fêté avec ses amis bretons son premier anniversaire en tant que résidant de l’hexagone, reconnaissant pour l’accueil et la sécurité dont il bénéficie désormais, ainsi que pour une opération chirurgicale dangereuse qui lui a permis de retrouver l’usage presque normal de sa jambe droite. En Allemagne, il n’a pas eu droit à cette chance.

Liban vient de s’inscrire à un cours de salsa et de claquettes américaines. Sa plus belle revanche sur les terroristes qui l’ont emprisonné, torturé, puis ont tenté de l’abattre, une nuit sans lune. Privé dans des conditions d’horreur absolue de toute sa famille, père, frère, femme, enfants, et toujours menacé de mort sur son lit d’hôpital à Kismayo, Liban a finalement décidé de quitter la Somalie en novembre 2015 et de rejoindre la première frontière. Combien de frontières ce jeune nomade a-t-il franchi depuis, la plupart du temps au péril de sa vie ? Kenya, Soudan, Tchad, Libye, Italie, Suisse, Allemagne, Autriche, France, voilà de quoi poser le cadre d’un trop long périple pour celui que ses compagnons d’infortune appellent « Docteur de Libye » avec beaucoup de respect et de reconnaissance.

Liban veut dire « chanceux », « Docteur de Libye » est son surnom

7000 kilomètres à vol d’oiseau séparent Pontivy de Boulogoudoute. Cette distance ne suffit pas à rendre compte de l’exil de Liban, de son déracinement, du choc culturel dans lequel l’a plongé son arrivée en Europe de façon irréversible.

Pontivy Journal, article sur Liban Douale
Liban aime par-dessus tout se sentir impliqué dans la vie locale comme en témoigne cet article du  Pontivy Journal

Liban Doualé appartient à un petit clan de Somalie, Sheekhaal. Ce sont des familles qui ne prétendent ni au pouvoir, ni aux armes, ni aux signes extérieurs de richesse. De culture nomade, la famille de Liban vit à Boulogoudoute (Buulo Gaduud), à 30 kilomètres au nord de Kismayo, dans la vallée de la Juba. S’il y a eu un lycée à Boulogoudoute, Liban n’en a jamais franchi les portes. L’établissement a été détruit en 1991 au début de la guerre civile. Liban est né en avril 1992. Tout ce qu’il sait, il l’a appris dans le Coran, dans la Bible et dans la brousse, où il guidait son troupeau de pâturage en pâturage.

Kismaayo ➡➡ Baar-Sanguuni

Wali safar dhulka ah ma ku martey Kismaayo ilaa Baar-Sanguuni ?Daawo dhulkan quruxda badan iyo barwaaqada taal dalkeena hodanka ah.Jubbaland State Official

Publiée par Jubbaland State Official sur Samedi 16 juin 2018

Au village, malgré son jeune âge, Liban est celui que l’on consulte et dont on applique le jugement dans les conflits. Aujourd’hui encore, il passe des heures au téléphone pour apporter ses conseils, accompagner des décisions difficiles. Il était celui à qui le seul médecin du village confiait le sort de ses patients. Ici, ce savoir pourtant utile ne lui est d’aucune aide. Mais en Libye, pendant les longs mois de captivité, il a permis de sauver de nombreuses vies, d’apporter réconfort et joie au milieu de la pestilence d’une geôle en plein cagnard gardée par des tortionnaires aux penchants sadiques.

Liban est musulman. Ses trois années d’exil ne l’ont pas perverti. Il ne boit pas d’alcool, ne fume pas de haschich. Il ne reste pas des journées entières couché à attendre que le temps passe. Il aime par dessus tout aller prendre son café en ville, y retrouver ses amis français, même si la barrière de la langue l’empêche encore de goûter à des conversations moins superficielles. Il aime sentir battre le rythme d’une vie, d’une ville, où chacun a oublié ce qu’est le prix de se sentir en sécurité.

Liban Douale et la maire de Pontivy
Liban pose avec la maire à l’occasion de la venue à Pontivy du trophée de la Coupe de France – Crédit photo Françoise Ramel

Idolâtré à Boulogoudoute depuis l’enfance, comme l’incarnation de la volonté divine, Liban n’est ici qu’un jeune étranger, drôle et sympa, un rien bavard et trop curieux. Il voudrait tout comprendre, tout essayer, même apprendre à chanter en breton. Liban croit peut-être qu’il aura plus de chance de trouver le graal d’une paix intérieure retrouvée dans cette culture ancestrale qui lui rappelle ses propres racines.

Avant de découvrir le fest noz, Liban n’attendait qu’une chose semaine après semaine : oublier ses peurs, les images de drame, son désœuvrement, dans le brouhaha et les vibrations exacerbées de l’unique discothèque du coin : le Missyl. Avec l’Europe, il a découvert les corps libérés de toute injonction religieuse et le redbull. Chez lui, danser, chanter, écouter de la musique, c’est courir le risque de croiser la mort si les terroristes te tombent dessus. Même vénérer les morts est un crime pour les salafistes. Alors vénérer la jeunesse dans ce qu’elle a de plus beau, de plus joyeux, de plus insouciant, ce n’est pas dans l’ordre des choses pour ces gens-là.

Ne plus avoir peur à chaque instant 

Ailleurs, ils s’appellent Daech, Boko Haram, Al-Qaida, AQMI. En Somalie, les terroristes ont choisi ce nom : al shabaab, ce qui signifie « les jeunes ». Pour un peu d’argent, ils sont prêts à trahir père et mère. C’est de cette façon, par une trahison de son meilleur ami, que Liban a failli perdre la vie alors qu’il psalmodiait en cachette des prières avec le grand Douale et ses étudiants sur le site du mausolée détruit de son grand-père.

Tout ce qui porte turban rappelle à Liban l’image de ces jeunes tueurs et le Sahara pour lui n’est qu’un vaste cimetière où des fous s’amusent à faire des courses de 4×4 avec des trentaines de migrants, hommes, femmes, enfants, entassés de façon inconfortable à l’arrière des pick-up et laissés pour morts s’ils ne sont pas assez résistants pendant la durée du voyage, une dizaine de jours.

Liban s’est retrouvé éjecté un jour de cette façon. Deux érythréens ont perdu la vie dans cette course folle. Comme si leur mort ne comptait pas plus que leur vie, ils n’ont eu droit à aucune sépulture. C’est cela l’exil de Liban et de tant d’autres, l’expérience d’une inhumanité décomplexée qui s’exerce à la vue du monde en toute impunité. Qui a ressenti un jour un très fort sentiment d’injustice peut sans doute mesurer que ce n’est rien, mais vraiment rien, à côté de ce qu’endurent au quotidien ces hommes, ces femmes, ces bébés à naître dans une lumière crue, celle de notre indifférence, celle du crime contre la dignité à laquelle à droit tout être humain.

Liban a payé sa rançon 8000 euros grâce à son clan qui s’est organisé pour retrouver ses dromadaires échappés et lui envoyer l’argent de la vente. Aujourd’hui, s’il voulait se rendre à Londres, il lui en coûterait 400 euros avec la certitude de ne pas se faire voler cet argent en cas d’échec.

Liban embarqué sur un pneumatique avant le naufrage. Il a survécu pendant 3 heures avant l’arrivée des secours. D’autres n’ont pas eu cette chance -Crédit photo Liban Doualé

« En Libye, tu parles, tu meurs. En Afrique, je préférais mourir mangé par un lion ou noyé en Méditerranée que par la main des terroristes ou de tortionnaires libyens. Mais quand j’étais balloté par les vagues, sans gilet de sauvetage et ne sachant pas nager, mourir ainsi m’a fait tout aussi peur. Les bateaux militaires autour n’ont envoyé aucun secours. Beaucoup de mes compagnons sont morts. Un bébé que j’avais sauvé de l’asphyxie dans un container est mort aussi ce jour-là. Quand des hommes qui ont le pouvoir d’intervenir regardent mourir d’autres humains sans réagir, c’est pire encore que le sadisme des fous furieux que j’ai croisé jusqu’ici. Nos vies n’ont aucune valeur. »

Liban Doualé

Le 1er janvier, date anniversaire de son arrivée en France, la radio associative Radio Bro Gwened diffusait un reportage inédit, où Liban témoigne et chante. J’y raconte comment Liban a sauvé de la noyade une petite allemande de quatre ans, au péril de sa propre vie. « Danke schön », voilà comment là-bas un acte héroïque est salué. Ce reportage sensible a été réalisé avec tact par Elaine Agrell, une anglaise en retraite à Mûr-de-Bretagne. Surpris par le froid et la pluie, Elaine et Liban s’étaient réfugiés dans l’église Notre-Dame-de-Joie pour garantir des conditions d’écoute optimales.

Et vous savez ce que cela a déclenché ? La colère d’un homme de Dieu, outré que l’on vienne ainsi profaner le silence de son église déserte. Oui, il y a des jours où même Dieu aurait bien mal au ventre à rire de nos odieuses comédies humaines.

« Cet homme me dit, tu vas réveiller les morts. Moi je vois son église complètement vide et je repense à Boulogoudoute, mon village en Somalie, à mon père et à ces centaines d’étudiants qui venaient de loin pour entendre son enseignement. Chez moi, on ne réveille pas les morts, on les vénère, on les chante. Et c’est pour cette unique raison, parce que les salafistes considèrent cela non conforme à leur vision de l’Islam que j’ai dû fuir mon pays, après avoir pleuré la décapitation de mon frère et assisté à l’exécution de mon père. Ma mère est morte en me mettant au monde parce qu’il n’y a pas d’hôpital à Boulogoudoute. Mon père est mort pour me garder en vie, parce que je voulais rester près de lui. »

Liban Doualé

Liban Douale au Kenya
Liban fuit au Kenya, il ignore tout de la longue série de dangers, d’obstacles, de mépris, d’humiliation, d’indifférence, qu’il aura à surmonter pour survivre et vivre loin des siens après avoir perdu toute sa famille en Somalie. Crédit photo Liban Doualé

Et croquer la vie à pleines dents, malgré tout

Liban vit à Pontivy comme s’il était en résidence surveillée. Il est accompagné depuis le 11 janvier 2018 par un dispositif appelé CAO (Centre d’accueil et d’orientation). Du jour au lendemain, malgré ses efforts pour s’intégrer, il peut être envoyé à l’autre bout de la France où il devra tout recommencer. Mais c’est le prix à payer pour espérer être mieux logé et mieux accompagner dans ses démarches par un CADA (Centre d’accueil des demandeurs d’asile), avec l’espoir surtout de ne plus rester oisif à attendre que quelqu’un décide de son sort et son avenir, impuissant et sans possibilité de comprendre les méandres de l’administration française.

Le courage, l’esprit positif de Liban et l’altruisme, sa foi en Dieu aussi, permettent à ce jeune somalien qui n’avait jamais imaginé venir un jour en Europe de rester à flot, de continuer à travailler sa confiance et son estime de soi, quand tout aurait pu le détruire jusqu’à sa dernière parcelle d’humanité.

Sa plus grande crainte ? Que son cœur se transforme en pierre et ne puisse plus jamais laisser entrer la lumière. Mais Liban est la lumière même et le grand Douale qui s’est sacrifié pour ce fils survivant, le bien nommé Liban, le chanceux, veille sur lui avec toute la bienveillance d’une force, de liens difficiles à comprendre pour nous : le pouvoir d’amour et de visions du sage soufi.

 

B comme Bonus

Pour écouter le reportage d’Elaine Agrell et accéder aux transcriptions, c’est par ici.

Comme dans cet article, Liban a connu de terribles conditions de détention à Sebha et Ben Ouled en Libye, avant de s’embarquer à Tripoli sur un bateau pneumatique.

Une carte de la Libye.

 

En 2016, intervention armée contre les groupes terroristes occupant la région de Boulogoudoute


Êtes-vous déjà allé à Ergsmar, le petit paradis de mon ami Tahar ?

« Une oasis d’espoir », grand prix du documentaire 2018, nous livre un témoignage exceptionnel et précieux sur l’art de la résistance, la passion, la réussite hors des sentiers battus, tel un défi lancé au monde et à une espèce en voie de disparition, comme le nomade et le paysan, vu d’une oasis perdue en plein Sahara. Bienvenue à Ergsmar, chez Tahar, dans la mer de sable de M’hamid el Ghizlane.

Justifiée ou non, la question me brûle les lèvres. Tahar est-il un héros ou un anti-héros des temps modernes ? Quel sens doit-on donner, quelle leçon faut-il garder de cette histoire d’un homme devenu paysan, cultivateur, pour garder son identité et vivre son désert sans espoir d’y vivre en cohérence avec soi-même autrement qu’en faisant des choix radicaux ?
Oui, rester nomade ou partir sédentaire, voilà bien l’étrangeté du problème, l’expression incongrue résume pourtant fort bien le paradoxe contre lequel Tahar s’est insurgé et a choisi de bousculer nos idées reçues au risque de perdre son pari contre – mais surtout avec – Mère Nature.

Etes-vous déjà allé à Ergsmar, le petit paradis de mon ami Tahar ?

Grâce à Plan B et au tournage d’un documentaire pour Télé Maroc, j’ai saisi cette chance. Le film « M’hamid el Ghizlane », réalisé par Laïla Lahlou, journaliste culturelle de la chaîne, m’a permis de porter à l’écran mes plus belles rencontres au Sahara marocain. Tahar est une de ces figures que je n’oublierai jamais parmi les nomades qui m’inspirent.
Diffusées en octobre 2017, les images de la ferme de Tahar au coeur des dunes, à l’ombre de tamaris géants, ont fait le tour du monde sans jamais avoir été programmées dans un festival, le film n’ayant pas encore été traduit comme je l’espérais en me lançant dans l’aventure avec Laïla.
Le talent de cette journaliste de Casablanca à qui l’idée d’un séjour au Sahara n’était pas venue avant ma proposition de réaliser ensemble ce documentaire, sans budget à la clé, a permis à 50 000 internautes de faire le voyage sans quitter leur salon.
En février 2017, j’étais donc l’heureuse invitée de Tahar El Ammari.  Nous nous étions rencontrés deux ans plus tôt au Festival international des nomades lors d’une conférence de Georges Toutain, célèbre agronome spécialiste des oasis et du palmier-dattier, qui intervient aussi dans « Une oasis d’espoir ».

Ergsmar en double page dans Géo
Sur le chemin de l’oasis, Tahar me montre la double page de Géo consacrée à Ergsmar -crédit : Francoise Ramel

L’art de ne pas brusquer les choses

J’ai souvent croisé Tahar au village et à l’Auberge de la Palmeraie, où il rendait visite à nos amis communs : les frères Laghrissi. De lui, je ne savais pourtant pas grand-chose, sinon qu’il avait dans la tête tout un tas de questions, ainsi qu’une expérience hors du commun acquise à force de sacrifices et de courage. Il n’en fallait pas plus pour aiguiser ma curiosité et ma patience. J’ai rêvé pendant deux ans de cet Ergsmar dont il me parlait sans cesse sans pouvoir m’y projeter.

Ergsmar est une sorte d’arche de Noé, version XXIème siècle, ouverte à tous, avec les solutions à portée de main du nomade, et non les grands moyens d’ONG qui permettent de mettre à l’abri dans des bunkers des espèces végétales promises à l’extinction.

Je voudrais comprendre ce qui me semble inaccessible, la profondeur d’âme, la capacité d’abnégation sans une once de renoncement face à l’adversité. Tahar est de ceux qui m’ont appris à aimer le désert pour ce qu’il n’est pas : un fantasme d’européen, un simple terrain de jeu pour nos rêves éphémères et autres chimères.

Fanchon

Tahar incarne la permanence d’un désir, d’une humanité, d’un rapport au monde qui respire la beauté tragique d’une écriture à la Shakespeare, être ou ne pas être, that (oas)is the question, ou celle plus contemporaine et en prose d’un Patrick Chamoiseau, auteur inspiré de « Frères migrants ».
Tahar est une luciole, même si l’envie de lui attribuer l’étiquette du héros ou de l’anti-héros nous tente comme un piège trop visible tendu par un système binaire, où nos politiques s’acharnent à inventer sans cesse des troisièmes voies sans jamais les suivre.
Ce fils d’une longue lignée d’éleveurs nomade devenu maraîcher par amour du désert et d’un mode de vie menacé de disparition, est un pragmatique qui pense en marchant, un penseur qui agit et sème ses graines, là où ses empreintes laissent leur marque dans le sable brûlant. Il suit sa propre voie et ne cherche à l’imposer à personne.
C’est en France paradoxalement que Tahar a rencontré l’homme qu’il a choisi de devenir : nomade d’abord, nomade toujours, exilé jamais. C’est grâce à un autre homme du désert installé en France, Pierre Rabhi, qu’il a choisi de s’intéresser à la permaculture et de s’aventurer dans un projet titanesque, malgré les obstacles, les tentatives de découragement, le manque d’eau et de moyens : faire renaître une oasis à l’abandon.

« Une oasis d’espoir » décroche le prix de la meilleure photographie

Seul film français à l’affiche du festival du documentaire de Zagora, « Une oasis d’espoir » de Nicolas Van Ingen et Jean-Baptiste Pouchain raconte admirablement ce destin hors norme. Grâce à cette rencontre internationale au Sahara, il vient de recevoir le prix de la meilleure photographie, une distinction largement méritée.
Ce documentaire soigné, exigeant, a reçu le 20 juin 2018 à Deauville le Grand Prix du documentaire, décerné par le Green Awards Festival, autant dire la consécration inespérée pour cette première production d’une petite agence parisienne, Infocus Production, à qui Ushuaïa TV a su faire confiance en mobilisant un budget de 40 000 euros.
L’avant-première d’« Une oasis d’espoir » au Maroc a eu lieu le 27 octobre au Festival Taragalte et le 28 novembre au Cinéma Rex de Pontivy dans le cadre de « Voix du Sahara », du festival des Solidarités et du Mois de l’Economie Sociale et Solidaire.

La luzerne donne de bons rendements à Ergsmar, signe d’une terre fertile -crédit : Francoise Ramel

Depuis juin et la diffusion sur Ushuaïa TV le 13 novembre, Infocus Production conforte la performance en offrant à ce documentaire d’intéressantes perspectives en matière de diffusion, notamment via sa programmation dans de nombreux festivals, mais aussi au plus près des populations rurales d’autant plus concernées par le réchauffement climatique qu’elles sont en première ligne. L’objectif visé est clair : ne pas réserver le témoignage poignant de Tahar aux publics érudits ou déjà convaincus. Qu’on se le dise, « Une oasis d’espoir » n’est pas un film militant… pour militants.
C’est un documentaire qui aborde avec simplicité et beaucoup de retenue une infinité de sujets majeurs, laissant à chacun la liberté de faire sa propre lecture d’une réalité, montrée sans fards ni discours superflu, pour adhérer ou non aux réflexions qui animent Tahar et sa détermination.
La dimension onirique du film passe par une voix off qui narre comme dans un conte un autre destin : celui de la Vallée du Drâa, le plus long fleuve du Maroc, asséché depuis la construction d’un barrage près de Ouarzazate. Sur le sujet, je vous invite à découvrir « Ô racines ! » de Cécile Couraud, un documentaire instructif, lui aussi tourné à M’hamid el Ghizlane.

Il était une fois la Vallée du Drâa

Les images splendides de survol des oasis de la vallée montrent la beauté d’un paysage construit de main d’homme, l’intelligence d’écosystèmes qui n’existent que dans ces respirations luxuriantes, où les parcelles verdoyantes tranchent avec la nudité des sols arides, les pentes minérales des montagnes inhospitalières environnantes.
J’ai traversé cette vallée du Nord au Sud, du Sud au Nord, plus de 20 fois. Je ne me lasse pas du spectacle. Je ne peux que vous recommander d’en faire l’expérience. Il vous en coûtera 18 euros et 10 heures de voyage. Grandiose !
En attendant, vous pouvez aussi vous procurer une oasis d’espoir en DVD aux Editions L’Harmattan ou vous rendre dans un des festivals qui a retenu ce documentaire dans sa sélection, comme Curieux voyageurs, à St-Etienne.

Ferme bio au Maroc et tourisme responsable
Visiter des fermes bio au Maroc, une idée de tourisme responsable à développer comme à Ergsmar -crédit : Francoise Ramel

A Ergsmar, il vous faudra quitter l’ombre des tamaris pour aller capter un signal en haut des dunes. A ce moment-là, portez votre regard alentours et dites-vous bien ceci : Tahar n’est qu’un homme perdu dans son océan sans esquif ni plancton et ce qu’il fait sur son île abandonnée est le signal qu’aucun satellite high tech ne pourra jamais transmettre si nos esprits se ferment, désapprennent à s’émerveiller devant les miracles de la nature, à livrer le plus beau combat qui soit, celui d’une vie pour la vie, en hommage aux générations passées, en responsabilité vis-à-vis des générations futures.
C’est un combat que nous pouvons tous livrer, sans arme ni slogan, juste avec audace et conviction, sur la base de nos savoirs, de nos envies d’apprendre, de ces incertitudes qui sont nos meilleures alliées contre les vérités toutes faites travesties en solution par ceux que cela arrange.

Demandez donc à un nomade ce qu’il sait des certitudes ? Ce qu’il en pense ? Son confort est ailleurs et s’il n’est pas contraint d’y renoncer, jamais il n’échangera sa liberté si fragile face à l’inconnu, à l’imprévisibilité de son environnement, des forces naturelles, contre un peu de notre asservissement quelle que soit la sécurité qu’il prétend assurer au nom du progrès et de la modernité.

Figure emblématique du changement et de l’adaptation au réchauffement climatique, Tahar est le plus audacieux des pionniers capables de rompre avec les clichés et la facilité. C’est en nomade qu’il réfléchit et agit. C’est en homme libre qu’il pense son système autonome, responsable et respectueux.

Cultiver la terre pour un éleveur, c’est comme déroger à l’ordre établi. Le regard critique, voire désapprobateur de ses pairs n’a pas arrêté Tahar. Nous pouvons tous nous inspirer de cette lucidité rare pour ouvrir de nouvelles voies, défendre nos identités, sauver ce qui peut l’être encore de la biodiversité.

B comme bonus

Articles de presse

Le Monde

Music in Africa

Unidivers

Documentaire « Ô racines ! » de Cécile Couraud

Documentaire « M’hamid el Ghizlane » de Laïla Lahlou


Usages détournés, formes intuitives : une histoire de pots cassés

Quatre ans déjà que je partage sur Plan B les coulisses de mes rencontres avec des artistes. D’abord au Sahara, puis chez moi en Bretagne. Finalement partout où l’occasion se présente, je saisis – quand je ne les provoque pas – les opportunités de capter ce qui relève à mes yeux d’une forme d’urgence assumée. Je dessine dans l’espace à ma façon des formes intuitives, des histoires intimes.

Plan B invite Roland Le Gallic

Certains s’excitent à la seule idée d’être sur le pied de guerre, d’autres se targuent avec morgue de mettre de l’huile sur le feu quand ils auraient le pouvoir de changer la donne. Démence. Plan B est une invitation à opposer des convictions personnelles à ces forces puissantes qui ont pleine emprise sur nos vies. Dans ce blog, la joie d’explorer 1001 façons de penser le monde et ce qui l’agite est une vraie source d’inspiration.

Si je sais écrire, si je sais écouter et partager fidèlement ce que des inconnus me confient de leur rapport complexe avec leur travail de création, alors je veux suivre cette ligne fragile qui se dessine au gré des signes pour faire surgir des formes de pensée, des manières d’être.

L’acte d’écrire et la mise en œuvre de projets concrets sont deux niveaux d’engagement, où se mêlent étroitement mes choix, mes réflexions, mes questions, mon envie d’être à l’écoute du monde. Ainsi, j’imprime ma propre respiration dans une relation au temps qui se veut différente du rythme que m’impose le flux incessant d’informations fragmentaires.

Le plus souvent utiles, bienvenues, parfois toxiques, encombrantes, ces éruptions médiatiques permanentes recouvrent de leur lave noire nos horizons, nos imaginaires, comme si nous ne pouvions vivre d’autres obsessions que celles pensées pour nous, histoire de nous formater encore d’avantage, de mater nos existences rebelles, pourtant si conciliantes à se fondre dans le moule.

Ni drame ni mélo, ni gilets jaunes ni mégots, que des pots…


Roland croque sur le vif une silhouette lors d’un spectacle

Pour commencer cette année 2019, j’ai choisi de faire référence au travail d’un ami de très longue date, Roland Le Gallic, plasticien, scénographe, créateur de mode et de linge de maison, décorateur. J’aime à croire qu’il y a quelques points d’ancrage communs entre ma démarche et la sienne. Nos fructueux échanges ont pu se concrétiser en 2017 dans une belle exposition  lors d’un workshop aux Bains douches, galerie d’art municipale de Pontivy : « Tessons ».

 

Roland Le Gallic, à la vie comme à la scène comme on dit, est difficile à étiqueter. Impossible de le cataloguer dans une esthétique, de le réduire à un langage. Le dessin est cependant une matrice essentielle dans son rapport à l’acte créatif, sans doute parce qu’il ne se sentait libre qu’en crayonnant à sa guise quand il travaillait dans la haute-couture, quand il produisait des croquis pour la presse ou enseignait le modèle vivant dans une grande école de mode à Paris.

Je peux bien l’avouer, lorsqu’il m’a appris qu’il se lançait dans le travail de la terre, ma première réaction l’a carrément fait sourire. Je ne le voyais pas du tout aller dans cette direction après un parcours à l’international qui lui a valu d’intéressantes gratifications tout au long de sa belle carrière artistique.

Roland et son rapport au temps reste une énigme pour moi, mais le fait est qu’il sait s’en faire un allié précieux.

Workshop aux Bains douches, Roland Le Gallic « TESSONS »

J’ai eu tort de désapprouver ce choix, son travail de la terre ne ressemble à nul autre. Plus Roland y cherchait ce que je ne pouvais ni visualiser ni comprendre avant de voir comment tout cela prendrait forme dans l’exposition, plus j’acceptais l’idée que je n’avais pas d’autre choix que de lui faire confiance et de goûter pleinement ma chance de pouvoir l’accompagner dans son cheminement.

Œuvre de Rolland Le Gallic, workshop Bains douches, Pontivy, mai 2017

« Tourner, c’est reproduire un geste simple, ancestral, universel. J’aime me confronter dans l’instant à ce jeu de forces, à cette sensation complexe et vertigineuse d’une énergie capable de donner volume et équilibre. Mon parcours personnel et artistique m’amène à exprimer ce qui fait sens aujourd’hui pour moi. Parmi une multitude d’influences, la terre s’impose comme une évidence.   ADN commun entre les peuples au carrefour de toutes les cultures, la terre conserve cette faculté de relier contenu et contenant, local et universel, usage et symbole, histoire ancienne et contemporaine. »

Roland Le Gallic

Formes intuitives : la force des lignes

Cet artiste breton porte un regard à la fois détaché et lucide sur notre époque sans chercher à choisir le parti-pris d’une posture, pire, d’une imposture. Car l’invitation est belle qui nous dit : sens-toi libre à ton tour et inspiré, invite-toi dans cette relation éphémère où ce qui importe, c’est ta disponibilité dans l’instant. Pose les poids inutiles, suspend les accélérations futiles, escalade les parois de tes impasses, pour faire œuvre et don de ta présence, de ton imaginaire, de ton audace.

C’est le luxe de tout artiste indépendant que d’être ce regard, ce geste tracé dans l‘espace-temps hors de toute injonction sociale, mais traversé encore plus intensément par toutes les tensions, les chaud-froid, les magmas d’une société en prise avec ses paradoxes, ses faillites, ses organes malades. Roland Le Gallic s’intéresse à cette prouesse technique ancestrale qu’est l’art de la terre pour identifier ce qui pourrait traduire ces fractures, source de créativité à la frontière du commun et de l’artistique.

L’image de céramiques qui explosent en cours de cuisson, laissant aux seules lois de la physique toute latitude pour créer une multitude d’accidents, de nouvelles lisières entre le plein et le vide, l’utile et l’inutile, me fascine.

« L’art de la terre ouvre des espaces incroyables de création. C’est aussi vrai quand on ne cherche plus à penser a priori la destination de l’objet fini, son usage.   La forme a un pouvoir sur nos imaginaires et nos vécus qui justifie son utilité. Que l’objet soit de facture artisanale ou l’expression voulue d’un acte artistique, cela importe peu au fond. »

Roland Le Gallic 

Usages détournés : l’art de l’accident

Dans le travail de cette nouvelle collection, l’idée du ré-emploi est un motif en soi. Roland Le Gallic y voit l’effet conjugué du subjectif, du contexte et du détournement d’objet, laissant place à une vie aléatoire qui peut alors guider la pensée ailleurs.  Il arrive ainsi à envisager la poterie dans son élément le plus réducteur, le tesson. Docile ou rebelle, le tesson est inclassable dans une catégorie, sinon celle de l’inutile, mais jamais insignifiant.

Sobriété, beauté, puissance du propos se dégagent des créations de Roland Le Gallic

Roland Le Gallic revisite de façon originale un domaine du quotidien, où l’objet s’accorde le luxe de naître d’un accident, non d’une volonté de répondre à tel usage, à telle forme a priori.

Les lignes libérées offrent au créateur la possibilité d’un choix parmi des formes inédites avec une mise en espace des pièces de céramique exposées, où le tesson de facture contemporaine dialogue avec le tesson archéologique. Au gré de la lumière qui révèle l’éclat et la texture de la matière, cette nouvelle collection questionne les codes attendus autour de la forme.

L’archéologue, l’historien, voient dans le tesson un indice précieux pour construire des hypothèses et reconstituer un contexte dans une époque donnée. Pour l’artiste, le tesson devient le point zéro d’une nouvelle histoire, empreinte cependant de la force universelle et intemporelle d’une pièce imaginaire qui aurait traversé les civilisations jusqu’à nous.

La question de l’usage, de son évolution, n’est pas éludée dans l’exposition, au contraire, mais il n’est plus nécessaire de poser comme principe la présence de l’objet : vase, chandelier, bol… Le tesson à lui seul dégage une force qui peut justifier l’usage que chacun saura définir pour lui-même. Usuel, rituel, le tesson reprend à son compte les univers des objets dont il garde trace et mémoire, mais de façon moins restrictive.

« Je laisse l’aléatoire faire sa part du travail, prendre le pouvoir. Le ré-emploi intervient par exemple suite à des chocs thermiques qui révèlent les forces et les faiblesses de l’objet par la cassure, par la fêlure. Ce sont les lignes créées par ces accidents qui remplissent mon carnet de croquis. »

Roland Le Gallic

Hommage aux céramistes du monde entier

Au-delà du geste et de la matière, Roland Le Gallic s’intéresse à la forme elle-même, pour ce qu’elle rappelle d’usages passés et présents, pour ce qu’elle témoigne de l’ingéniosité, de l’inventivité des hommes. Roland Le Gallic aime l’idée de rendre hommage à travers cette collection à toutes celles et ceux qui ont fait leur cet amour de la terre, potiers, collectionneurs, décorateurs.

La céramique est un langage intemporel et universel traversé par toutes les cultures, sous toutes les latitudes. Mettre en forme la matière, la cuire, l’émailler, reste un défi technique. Travailler la terre, c’est avant tout expérimenter, répéter un geste, améliorer une formule pour explorer dans une infinité de possibles, la bonne alchimie, le juste équilibre.

Comment s’affranchir par le geste d’une quête dont on perd le sens ? Comment libérer le regard des tensions qui donnent la sensation d’un chaos permanant ? Entre flux contradictoires noyés dans le brouhaha ambiant et besoin d’incarner une cohérence,  Roland Le Gallic réaffirme dans l’acte de création son appartenance à une humanité dont la mémoire et l’histoire survivent aux civilisations.  C’est démesurément fou et décalé, comme de penser à la trace ultime que laissera une époque en prise, en crise, avec sa propre satiété. C’est aussi résolument lucide et enraciné, la Bretagne ayant sa propre histoire avec l’art céramique, des Seiz Breur aux faienceries de Quimper pour lesquelles Roland Le Gallic a aussi créé des motifs.

B comme Bonus

https://rolandlegallic.wordpress.com/

https://www.instagram.com/rolandlegallic/

Il y a 20 ans, Roland Le Gallic incorporait dans ses œuvres une matière inédite, le pétrole échappé des cuves de l’Erika.


Depuis que je suis sur Mondoblog

Depuis que j’ai eu la chance incroyable de participer à la vie du réseau Mondoblog, il s’en est passé des trucs, bidules, dont je ne me doutais pas qu’ils ébourifferaient ma vie à tel point.

J’en ai croisé du monde et fait des kilomètres quand j’aurais pu sombrer sans plus d’état d’âme dans le doux silence d’une vie quasi-monastique, les heures de prière, l’odeur d’encaustique et d’encens en moins. Oui, face au bruit, à la fureur, à la stupeur, qui ne se laisserait pas tenter par l’envie égoïste mais salutaire de se retirer de l’annuaire ?

Mondoblog m’a connectée au monde et donné le courage d’y écouter, malgré la rumeur tonitruante des symphonies silencieuses auxquelles j’aspire pour me sentir moi-même vivante, inspirée, inspirante.

J’ai troqué ma routine et mes cours de chant traditionnel en breton contre les sonorités d’un blues du désert et les imaginaires d’un peuple nomade dont je ne sais rien ou si peu, sinon qu’il mérite notre considération d’hommes et de femmes piégés par l’idéologie de la modernité.

Je suis devenue « l’étrangère ». Pas encore nomade, je ne le serai sans doute jamais, sauf cas de force majeure, mais déjà moins sédentaire.

Il est temps de s’interroger avant de suffoquer sous le poids de ses propres contradictions. L’hymne au confort, devenu norme et règle morale en moins de quelques décennies, cache les mille défaillances d’un système construit sur le pari de la richesse et non de la pauvreté, de la sobriété : le dogme de la croissance mis à mal par ce que nous savons désormais du non sens de la spoliation des ressources, humaines et naturelles, que cette logique du toujours plus implique.

Des logiques de guerre.

Des logiques de l’absurde.

Des logiques de spectacle.

Depuis que je suis à Mondoblog, mes enfants ont grandi. Moi aussi.

Ma fille Lucine a découvert le monde et les voyages grâce à la danse.

Depuis que je suis à Mondoblog, j’ai retrouvé l’appétit et l’audace d’assumer mes envies, à commencer par ce que j’ai toujours remis à plus tard de peur de ne savoir que faire des mots, des sentiments, quand tout le reste n’importe plus, que l’on vous ait tout pris ou que vous ayez tout perdu. Qu’importe.

Écrire et vivre l’écriture comme la seule urgence absolue, même si votre vie n’est pas en jeu. Ne pas s’excuser d’être née du bon côté de la frontière, remercier la vie de ne pas vous avoir jetée sur la route de l’exil. Juste faire de son mieux pour que votre voix couvre le vacarme ambiant, le temps d’une respiration partagée.

Je ne realise pas encore complètement ce qui ne demande qu’à s’accomplir, je le sais, j’ai les pieds qui se prennent encore d’impatience dans ma mue. Je m’accroche, je m’écorche, je trébuche, faillir n’est pas défaillir.

J’ai des illusions qui pèlent comme des peaux mortes à la surface de ma conscience. Je peine à m’en défaire, mais je ne me débats plus pour  leur donner du sens. Je suis sortie saine et sauve de ma propre mise entre parenthèses. Le désir a valeur d’existence. Voilà qui tenait lieu alors dans mon esprit de kit de survie.

Depuis que je suis à Mondoblog, je crois qu’il n’y a pas une semaine où – ô affres de la paresse – j’aurais pu faire beaucoup mieux que ce que j’ai fait, mais pas un seul jour non plus, où j’ai préféré ne rien faire et trouver 1000 excuses à ma lâcheté, plutôt que prendre le risque de me tromper ou de déplaire.

Mon aventure au sein du réseau Mondoblog m’a ainsi ouvert les portes de deux autres plateformes web culturelles : Unidivers en mai 2016 et Music in Africa en novembre 2017. Car suite à la création de Plan B, j’ai eu rapidement envie d’aller plus loin, de provoquer d’autres opportunités. S’exercer à publier des articles dans un autre style, pour d’autres publics.

J’ai osé faire ce qui n’allait plus forcément de soi quand des circonstances diverses mais cumulées m’avaient profondément blessée dans mon estime, dans mon capital confiance.

Sans trop me poser de questions, sans tergiverser sur des alternatives qui ne se bousculaient pas au portillon de toute façon, j’ai su revendiquer cette capacité à ne pas limiter mon horizon à tel ou tel champ d’action ou à une aire géographique donnée, parti pris qui a marqué tout mon parcours professionnel et enrichi constamment mes compétences.

J’ai décidé de ma propre légitimité à partager mon expérience pour ce qu’elle vaut et j’ai continué à faire confiance au pouvoir des rencontres, à la force du collectif, à la réactivité des réseaux.

Cet article publié le 8 février 2018 par Unidivers suite à un direct sur les ondes de RCF Alpha à Rennes illustre bien ce qui anime mon engagement de femme, de militante culturelle, d’élue locale.

Depuis Mondoblog, j’ai découvert la joie de croiser au Sahara des femmes à qui cet engagement parle, quelque soit leur âge. C’est dans leur regard et non dans le mien que j’arrive à m’accepter petit à petit … écrivain.

https://www.unidivers.fr/francoise-ramel/


Tarwa N-Tiniri, le blues du chant amazigh

Tarwa N-Tiniri explore et affirme un style musical qui lui est propre. On pourrait se dire à la première écoute qu’il s’agit d’un groupe de blues touareg comme il en existe beaucoup au Sahara, même au Maroc où l’usage du terme « touareg » est plus une usurpation de circonstance, pour simplifier, et sûrement pour séduire le touriste étranger. A travers ce projet artisitique nourri de poésie amazigh et de culture nomade, Hamid, Mustapha, Youssef, Ismael, Mohamed et Mokhtar se font les ambassadeurs d’une nouvelle génération en prise avec une société qui bouscule codes et repères, au risque de rendre irréversible un processus de déracinement, de perte de mémoire.

Après s’être intéressé à Génération Taragalte lors de plusieurs séjours à M’hamid el Ghizlane, à Daraa Tribes, de Tagounite, c’est plus haut dans la vallée du Drâa que Plan B a rencontré les musiciens de Tarwa N-Tiniri, chez eux, dans un village aux allures de ville nouvelle, à la périphérie de Ouarzazate : Tarmigt.

Créé en 2012, le groupe se compose de six musiciens autodidactes, dont trois frères, tous berbères d’origine nomade. Ils ont entre 17 et 24 ans. Depuis leur première scène à Ouarzazate en 2013, ils peaufinent leur projet artistique qui donnera lieu prochainement à un premier album, très attendu.

« Le fruit est mûr », sourit Hamid, chanteur guitariste imprégné de musique traditionnelle qu’il jouait au banjo, instrument de prédilection dans cette région, avant de lancer l’aventure de Tarwa N-Tiniri et de proposer à ses amis de prendre le chemin du blues touareg. Aucun de ces jeunes n’a de figure de référence en matière de chant au sein de sa propre famille. Surprenant.

Youssef, 17 ans, lycéen, Mohamed, 23 ans, licencié en sociologie, expliquent comment faire de la musique n’a de sens pour eux que dans cette histoire d’amitié qui leur permet de vivre au travers de leurs chansons un lien plus fort que les influences musicales dont leurs oreilles sont remplies.

Ce lien exprime avant tout la volonté de s’inscrire dans une identité, une culture, pour créer un maillon dans la chaîne de transmission et diffuser un message de paix. Tarwa N-Tiniri porte dans son répertoire contemporain un désir puissant : conserver dans la mémoire collective les valeurs ancestrales héritées de la culture nomade, pour qu’elles perdurent malgré l’évolution des modes de vie et la modernité.

C’est pourquoi, si la musique de Tarwa N-Tiniri véhicule les sonorités d’un blues du désert tout proche, elle fait aussi référence aux nomades des montagnes et s’adresse plus largement à toutes les communautés berbères disséminées au nord du continent africain.

Pour l’heure, le groupe ne tourne pas encore à l’étranger, mais cela viendra sans tarder, une fois le premier album enregistré et diffusé. C’est la priorité du moment, avec des tremplins qui devraient aider à atteindre l’objectif courant 2018.

2017 marque une étape importante pour Tarwa N-Tiniri avec Tanjazz et Visa for Music avant l’enregistrement du 1er album

Que ce soit à Tanjazz ou à Visa for Music où Tarwa N-Tiniri était programmé dernièrement, les musiciens ont pris conscience du chemin parcouru, de la portée prometteuse d’un travail consciencieux et exigeant. Ces jeunes artistes ont un seul mot d’ordre : persévérance et confiance, sans jamais tomber dans le piège d’une impatience, d’une recherche de visibilité qui nuierait à la qualité, à la crédibilité d’un projet artistique original vécu également comme une création  sociale, entre recherche et collectage.

« La musique est notre seul moyen d’expression. Le travail d’écriture de nos chansons est déjà en soi une histoire collective à laquelle nous associons nos anciens, pour vérifier les faits, trouver le mot berbère le plus approprié, s’assurer de la portée poétique de nos paroles ». Hamid.

 

La poésie amazigh est difficile d’accès pour qui ne baigne pas dedans. La jeunesse actuelle formatée par l’école et les réseaux sociaux a perdu les codes de cette culture orale, où la poésie sert de phare, de guide.

« Si la poésie s’invite à l’école, c’est pour citer de grands auteurs étrangers, pas pour évoquer les poètes marocains, a fortiori berbères », explique Daoud Ait Ba, frère d’un des musiciens, lui-même passionné de littérature.

Tarwa N-Tiniri réinvente, grâce à la musique et au pouvoir d’envoûtement du blues, cette poésie berbère pour en partager les messages avec la nouvelle génération. (Tarwa signifie « génération » en amazigh, N-Tiniri renvoie au désert). Depuis les premiers essais de Mockhtar, à l’âge de 13 ans, sur un instrument fait maison, baptisé « lottar » faute de référence, les amis ont développé avec témérité et passion un lien privilégié avec leurs fans.

« Tout le monde attend notre premier CD, mais nous avons fait ce choix de la scène, de la confiance gagnée de live en live pour que l’album soit vraiment à la hauteur de nos attentes et de celle de notre public ».

 

En répétition tous les week-ends dans le garage aménagé qui sert de base à Tarwa N-Tiniri, les musiciens ne font pas qu’enchaîner morceau sur morceau. Après chaque concert, ils notent sur un tableau leurs remarques, lors de séances de débriefing. Tous semblent apprécier cette discipline qui les aide à progresser ensemble, à ne pas se disperser ou, pire, à se satisfaire trop vite d’un succès prématuré qui les détournerait de cette volonté partagée d’aller au bout de l’exploration de leur potentiel.

« Tout ce que je sais, souligne Mohamed, c’est que je veux aller le plus loin possible avec le groupe. Si je n’étais pas dans Tarwa N-Tiniri, je ne ferais pas de musique, j’aurais choisi une autre voie pour faire quelque chose de ma vie. Donner le meilleur de soi, avoir un but, se donner à fond pour notre projet artisitique, c’est une motivation que je partage avec mes amis, car nous voulons tous témoigner de l’importance de notre culture nomade et faire passer des messages importants grâce à la scène et à notre projet d’album ».

Cet album, le groupe sait déjà à qui il ira l’offrir lors de sa sortie : une famille berbère rencontrée dans un campement au Sahara, près de M’hamid el Ghizlane, à l’occasion du tournage de leur premier clip « Taryet », terme tamasheq qui signifie « unité » (tamount en amazigh).

« C’était un moment de partage très fort en émotion », conclue Hamid avant de rependre sa guitare et d’entonner un des nouveaux morceaux de l’album, qui permettra à ces artistes de Ouarzazate d’apporter leur signature unique dans le paysage actuel des musiques made in Sahara.

Réalisation vidéo et photo de couverture : Samir Ikhioui, photographe, Ouarzazate

https://www.facebook.com/samir.press1

Un merci tout spécial à Daoud Ait Ba pour son accompagnement lors des échanges avec le groupe et son travail si précieux de traduction.

B comme Bonus

https://www.facebook.com/Tarwa.N.tiniri/

https://www.instagram.com/tarwa_ntiniri/

Contact : tarwablues@gmail.com

+212 693 408 181

@Tarwa_n

 

Taryet Lyrics/ ⵜⴰⵔⵢⵉⵜ

aytma n ddonia aytma
ⴰⵢⵜⵎⴰ ⵏⴷⴷⵓⵏⵢⴰ ⴰⵢⵜⵎⴰ
My brothers in life
tenere taqqim tinnaɣ ayt ma
ⵜⵉⵏⵉⵔⵉ ⵜⵇⵇⵉⵎ ⵜⵉⵏⵏⵖ ⴰⵢⵜⵎⴰ
Desert it belongs to us my brothers

arhiɣ da-nnaɣ aytma isrhanin
ⴰⵔⵀⵓⵖ ⴷⴰⵏⵏⴰⵖ ⴰytⵎⴰ ⵉⵙⵔⵀⴰⵏⵉⵏ
I want to say to my free brothers
ur-nttu maygllan illa umzruy
ⵓⵔ  ⵏⵜⵜⵓ ⵎⴰⵢⴳⵍⵍⴰⵏ  ⵉⵍⵍⴰ  ⵓⵎⵣⵔⵓⵢ
We have not forgot our history

llah irhm CCuhada n akal-in
ⵍⵍⴰⵀ ⵉⵔⵃⵎ ⵛⵛⵓⵀⴰⴷⴰ ⵏⴰⴽⴰⵍ ⵉⵏ
Allah have mercy with the martyrs who sacrificed for our land
imoCaɣ afus d afus nkrat yallah
ⵉⵎⴰⵛⴰⵖ ⴰⴼⵓⵙ ⴷ ⴰⴼⵓⵙ ⵏⴽⵔⴰⵜ   ⵢⴰⵍⵍⴰⵀ
Warriors hand in hand, do not losehope

Taryet taryet ayt ma insiman
ⵜⴰⵔⵢⵉⵜ ⵜⴰⵔⵢⵉⵜ ⴰⵢⵜⵎⴰ ⵉⵏⵙⵉⵎⴰⵏ
Unify Unify my free brothers
asayar n ddonia  tlila
ⴰⵙⴰⵢⴰⵔ ⵏⴷⴷⵓⵏⵢⴰ ⵜⵍⵉⵍⴰ
The key to life is freedom.

ⵜⴰⵔⵡⴰ ⵏ ⵜⵏⵉⵔⵉ

 

 

 

 


Quand Pablo filme Bombino : un bijou hors du temps

J’ai rencontré Pablo Macias Romero en mars 2017, à M’hamid el Ghizlane, le carrefour de tous les possibles. Passionné de musique, il n’était pas là pour le Festival International des Nomades dont il n’avait jamais entendu parler avant notre échange. Il était déjà rentré chez lui quand nous avons accueilli les premiers festivaliers à l’auberge La Palmeraie. Ce n’est donc pas à M’hamid que Pablo et Bombino ont pu se croiser, mais à Séville, à l’occasion d’un autre festival, loin du Sahara, dans un cadre d’exception : le Centre andalou d’art contemporain, dans le monastère de la Cartuja.

Silence, on tourne…

Flashback : la musique à sa source

A M’hamid, Pablo est à la recherche d’artistes, sans plan arrêté. Il sait qu’il trouvera ce qu’il est venu cueillir comme un botaniste explorateur en faisant simplement confiance aux rencontres et à son instinct de chasseur de sons, d’images. Cette approche très respectueuse, curieuse sans être envahissante, se ressent dans ses réalisations.

Je n’ai eu qu’à me poser discrètement dans un coin pour le voir à l’œuvre. Je n’ai pas cherché à provoquer la rencontre, je crois même que j’ai attendu le dernier moment pour ne pas intervenir dans ce qui se faisait de façon si simple et si naturelle. Je ne parle pas espagnol, Pablo ne parle pas français, mais sur le parking de l’auberge, il restera le souvenir de ces premiers mots échangés dans un anglais incertain qui suffisent à tendre un fil entre deux mondes.

J’étais heureuse pour le groupe Génération Taragalte qu’un étranger s’intéresse à leur musique et ait envie de la capter dans sa plus simple expression. Cela me suffisait amplement. J’en serais restée à ces belles émotions saisies dans l’instant si…

Revoir un de mes artistes préférés au Sahara, sentir l’effervescence de son public au milieu de jeunes nomades, vivre ce moment fort avec l’équipe de Télé Maroc pour l’immortaliser à l’écran, un souvenir inoubliable ©Françoise Ramel

Sur le fil des notes à l’abri des foules éphémères

Quelques semaines plus tard… De retour en Bretagne après le tournage avec l’équipe de Télé Maroc, je suis d’emblée séduite par la justesse du regard que Pablo a su porter en si peu de temps sur la vie à M’hamid. Un regard à la fois joyeux et plein d’humilité, capable de rendre toute la tendresse et la légèreté qui impriment ces lieux désertiques si puissants, si chargés d’énergie.

Les choix que Pablo a faits avec Génération Taragalte, sans se poser de questions inutiles, sans reporter à demain ce qui peut se faire dans la force de l’improvisation, donnent le ton. J’adore. Le tournage a lieu chez Brahim, l’un des deux chanteurs du groupe. Quelle meilleure option pour rendre tangible cette intimité qui se veut naturelle, malgré la présence des caméras et des micros ?

Au-delà de l’importance de la musique, je sais au rythme des premiers plans que Pablo a l’œil du peintre qui s’intéresse avant tout à l’énergie de la matière, aux caprices de la lumière. Nous échappons avec bonheur à toute prétention de mise en scène factice pour goûter à l’art de la composition. Cette appréhension minimaliste de l’espace nous aide à mieux apprécier la musique, comme si nous projeter hors les murs par la seule puissance d’une mélodie, n’avait besoin d’aucun artifice.

Car c’est cela même, la musique, prise à sa source, dans la nudité d’un moment où l’artiste se livre, aussi fragile que ses notes en équilibre.

Tout près de la scène où Bombino se produit le soir même,  Pablo repère un havre de paix pour filmer : un petit palais arabe dans les jardins de l’ancien monastère transformé en Centre d’art contemporain

C’est avec ce même naturel, ce même goût pour la beauté des êtres, que j’ai proposé fin juin à Bombino de faire confiance à ce réalisateur espagnol qui souhaitait le rencontrer à Séville. J’avais découvert la musique de Bombino à Paris, sous ses deux facettes, électrique et acoustique. Je savais qu’il y avait une matière et des messages à sublimer autrement. Je voulais permettre à des internautes de se sentir encore plus proches du Sahara par la magie d’une simple voix accompagnée à la guitare. Pablo et son génie discret pour rendre compte de toute la profondeur qui s’invite entre nos oreilles quand elles ne sont plus saturées sauraient réussir l’alchimie.

A vous d’en juger…

Mais cette fois encore, Pablo a fait marcher son alambic pour sortir de ses caméras et de ses micros la subtile délicatesse des rêveries. A travers cette vidéo « Raizsonara », la rêverie s’incarne dans la fraîcheur d’une ombre en plein désert, dans la soif d’une pluie féconde, dans l’amour d’un artiste pour sa terre, pour sa langue.

Les mots de Pablo à propos du tournage

« Une paire de caméras, un enregistreur numérique et le désir. Arrivés tôt sur les lieux du festival de Séville, nous avons trouvé un espace idéal, à proximité du Centre d’art contemporain, un petit palais arabe. Nous patientons une grande partie de l’après-midi avec Bombino et ses musiciens dans le club-house. Nous avons insisté gentiment pour pouvoir tourner dans une lumière idéale. A l’heure propice, Oumara se lève, enfile son costume traditionnel. Guitare en main, il nous suit vers le lieu de tournage. Avec sa timidité caractéristique, il nous met à l’aise à sa façon et me demande « Qu’est-ce que tu veux que je joue ? ». Je n’avais pas réfléchi à la question. Spontanément me vient le nom d’un morceau de son premier album « Her Ténéré ». Complaisant, il nous sourit et commence à jouer, sans qu’il soit besoin de lui donner le signal.  J’ai l’impression que le chant des oiseaux couvre la guitare et la voix de Bombino. La lumière décline vite, trop vite.  Nous faisons deux prises seulement. Nous avons conscience de vivre grâce à Bombino un moment magique et éphémère dans les jardins de ce beau monastère, hors du temps. Ce genre d’instant qui nous fait douter de notre mémoire et du temps qui passe. Bombino a-t-il vraiment joué « Her Ténéré » pour nous ? Avons-nous partagé la journée avec l’un de nos musiciens préférés ? Oui, l’enregistrement est là pour l’attester. Heureusement, car maintenant tout ça semble déjà n’avoir été qu’un rêve nébuleux et lointain. »

Pablo et sa complice à la prise de son, également chanteuse, Soledad Villalba Cumpian, avec Bombino

« Raizsonara » est le nom que Pablo a donné à son projet, un blog dans lequel il publiera ses captations Live de par le monde, et ses articles, avec une prédilection pour les musiques du désert, mais pas seulement. Si l’on voulait traduire en anglais, cela donnerait « Roots Sound ».

Le 13 août, Pablo et Soledad seront à Paimpol au Festival du Chant de Marin, où ils auront l’occasion de voir Tinariwen en concert, avant de se rendre à Saint-Malo, dans un autre festival de référence, la Route du Rock.

Quant à Bombino, après avoir fait l’ouverture du Festival Art Rock à St-Brieuc en juin dernier, il revient en Bretagne cette semaine pour être sur la scène d’un des plus beaux festivals de la saison estivale : le Bout du Monde, où il est programmé le dimanche 6 août.

Après l’été, Bombino entrera en studio pour l’enregistrement de son 4ème album…au Maroc. Joie !

Les superbes vidéos réalisées par Pablo Macias Romero et Soledad Villalba Cumpia à M’hamid el Ghizlane, un bel exemple à suivre par tous les amateurs de rencontres authentiques, uniques.

 

B comme bonus

La page facebook de Pablo

En savoir plus sur Bombino

L’article de Pablo suite à sa rencontre avec Bombino
https://stafmagazine.com/news/bombino-en-sevilla/

Le concert de Bombino à Art Rock, St-Brieuc, juin 2017
https://concert.arte.tv/fr/bombino-art-rock

L’auberge la Palmeraie, un havre pour tous les musiciens


Laila Lahlou, la voix de Télé Maroc au Sahara

A la dune des juifs, souvenir d’une rencontre joyeuse avec deux canadiennes anglophones, trop heureuses de se poser là pour assister au tournage de Laila Lahlou.

Il y a quatre mois, j’ai vécu une nouvelle expérience aux portes du désert grâce à Plan B et à mes amis de M’Hamid el Ghizlane : l’organisation du tournage d’un documentaire pour la toute nouvelle chaîne Télé Maroc. Ces jours-ci, Laila Lahlou, réalisatrice marocaine à l’initiative de ce projet inédit, revit le voyage à la rencontre des habitants de cet ancien carrefour de caravanes au cœur de la vallée du Drâa. L’heure est au montage et aux choix parfois difficiles pour rendre au mieux ce qui fait la force et l’originalité de ce film.

Une des scènes du documentaire : les caravanes de touristes ont déjà disparu d’autres zones du Sahara désormais fermées pour cause d’insécurité. M’Hamid souffre des amalgames et doit faire face à cette crise du tourisme.

Si Plan B est au départ de l’existence de ce documentaire, c’est bien les habitants qui ont participé au tournage qui en font tout l’intérêt. Certes la documentation audio-visuelle sur cette région du Sahara ne manque pas, mais rares sont les témoignages que j’ai pu visionnés qui ne sont pas destinés aux touristes étrangers.  Cette fois, le propos est tout autre et le fait qu’une journaliste marocaine férue de culture soit aux manettes est loin d’être anodin.

Le film de Laila Lahlou apportera un éclairage tout à fait pertinent sur les enjeux de sauvegarde de l’héritage culturel dont sont dépositaires ces populations nomades, contraintes depuis quelques décennies à se sédentariser, voire à quitter leur terre natale dans l’espoir de trouver ailleurs de meilleurs moyens de subsistance.

Adil Belaguid est le 1er jeune nomade que Laila Lahlou a rencontré à son arrivée avant de le suivre sur la piste de Chegaga, la plus importante source de revenus de la région.

Le Haut-commissariat au Plan (HCP) vient de publier des données inédites sur le mode de vie de la population nomade au Maroc, sur la base des chiffres du recensement général de la population de 2014. Il en ressort que l’effectif de la population nomade recensée au 1er septembre 2014 a accusé une baisse de 63%, passant de 68.540 personnes en 2004 à 25.274 en 2014, ce qui représente environ 7 pour 10.000 de la population du Maroc. Extrait d’un article publié le 26/09/2016 (Huffpost Maroc)

Laila Lahlou avec son équipe, lors du concert très attendu de Bombino, un des ambassadeurs culturels du Sahara

C’est à l’automne que j’ai pu rencontrer pour la première fois Laila Lahlou, à Pontivy, chez un ami commun, dans mon restaurant préféré : le Marrakech Breizh. A l’occasion d’une deuxième rencontre, toujours en Bretagne, nous avons rapidement posé les bases du projet de documentaire visant à donner la parole aux habitants et à profiter du regard neuf de Laila pour sortir des sentiers battus et des clichés.

Vous ne verrez pas ce visage dans le film, pourtant nous avions presque réussi à tourner des images pour témoigner de la persistance du mode de vie nomade pour des familles non encore sédentarisées.

Le tournage s’est déroulé en deux temps, une semaine en mars, incluant parmi d’autres découvertes des images du 14ème Festival International des Nomades, une semaine en avril pour partager notamment un des ateliers de formation de l’association Terrachidia et le projet étonnant de l’oasis d’Ergsmar porté par mon ami Tahar.

Fellahs de Tagounite, récolte de luzerne au cœur des dunes, oasis d’Ergsmar, souvenir de repérage pour Laila Lahlou, chez Tahar, porteur d’un projet atypique

En mars 2015, le 1er forum international des nomades m’avait permis de mesurer tout l’intérêt de ces deux initiatives de développement durable, mais jusqu’à ma rencontre avec Laila Lahlou, je n’avais pas encore trouvé comment apporter une contribution utile, en dehors de mes billets sur Plan B, à ces actions exemplaires, militantes et solidaires.

Parmi les moments choisis partagés avec Laila et son équipe, j’ai eu grand plaisir à lui présenter la famille Laghrissi, sans qui rien de tout cela n’existerait.

En novembre prochain, j’aurais peut-être l’opportunité de proposer une nouvelle programmation « Voix du Sahara » au Cinéma Rex de Pontivy, à l’occasion du Festival des Solidarités (17/11-3/12). Il faudra attendre un peu avant de s’assurer qu’il sera possible de réaliser dans les temps un sous-titrage en français du film de Laila Lahou. Car  j’espère qu’après avoir touché un large public marocain ces images et ces témoignages de nomades pourront s’adresser à un auditoire international.

Alors pourquoi ne pas commencer par une diffusion à Pontivy, si Laila Lahlou accepte de me faire l’honneur et la joie de venir présenter elle-même son documentaire ?

Comme ici à Chegaga, l’aventure de ce tournage a été une succession d’émotions fortes pour toute l’équipe et de beaux échanges avec les habitants de M’Hamid el Ghizlane.

 

La pause avec Mustapha, propriétaire d’un bivouac à la dune des juifs et Otman, preneur de son pour Télé Maroc.

 


Demain, j’en prends pour cinq ans

La campagne est terminée. Ni soulagement, ni emballement, juste un goût d’amertume entre les lignes, la menace n’est pas levée. La menace de voir le pays sombrer, soit dans le chaos, soit dans l’inertie, sans pouvoir se cacher plus longtemps derrière l’excuse de la crise et de la menace djihadiste. Demain, une seule certitude : nous ne savons rien de ce qui va se jouer dans les mois, voire dans les semaines qui viennent.

Je me souviens des banderoles géantes « Hollande démission » lors de la manifestation des Bonnets rouges à Quimper. C’était au début du quinquennat qui s’achève demain soir. Je me souviens d’un candidat « Moi président » à peine installé dans ses plus hautes fonctions qui fait déjà figure de perdant. Il est vrai que nous n’avions pas encore eu le temps d’oublier que sans le scandale DSK, François Hollande n’aurait probablement jamais eu à récupérer les voix des déçus du Sarkozysme.

En 2007, la Bretagne avait voté massivement pour Ségolène Royale. Dix ans plus tard, la Bretagne fait encore figure d’exception quand au 1er tour de ces Présidentielles, les électeurs de la péninsule armoricaine se refusent à donner à Marine Le Pen un chèque en blanc pour accéder au dernier tremplin vers le pouvoir, contrairement au reste des régions françaises dans leur quasi majorité.

Demain, les Bretons voteront Emmanuel Macron, ou s’abstiendront. Sans doute s’en trouvera t’il quelques-uns, des milliers tout de même, pour apporter leur voix inconditionnelle à Marine, aussi calamiteuse qu’ait pu être sa prestation lors du débat de l’entre-deux tours.

Quelle archive affligeante pour notre histoire démocratique, mais si révélatrice aussi de la façon dont à force de céder du terrain à la société du spectacle, la vulgarité la plus criante finit par se croire légitime à hurler sa toute-puissance et à piétiner de son arrogance la notion même de responsabilité publique.

Demain, la France ne choisira pas d’inféoder son destin au rire fanatique et outrancier de celle qui prétend parler au nom du peuple. Ce n’est ni mathématique, ni métaphysique. Il n’y aura pas de « french Trumpmania ». Il n’y aura pas de nouvelle onde de choc en Europe, comme celle provoqué par le Brexit. Nous n’en sommes pas (encore) là.

Nous sommes pourtant déjà propulsés avec cette campagne inédite et ses conséquences dans ce qui pourrait ressembler à une autre forme d’onde de choc, plus maligne et donc tout aussi pernicieuse et préjudiciable : l’indifférence avec laquelle nous avons acté collectivement la présence au 2ème tour de la candidate du Front national, relookée en républicaine affichant sans complexe le plus beau de ses sarcasmes, la plus osée de ses manipulations – « La France apaisée ».

Débat Le Pen/Macron, une archive hors du sens commun : dans nos mémoires, yeux médusés, oreilles scandalisées, électorat bien malmené, bien mal considéré, vive la République, vive la France !

Au nom du peuple/La France apaisée

Est-ce ses slogans qui ont piégé la fille de Jean-Marie le Pen, mieux qu’un miroir déformant, au point d’aborder le grand débat de mercredi dernier avec pour seule stratégie le pari de la bêtise plutôt que celui de l’intelligence ? Est-ce pour frapper fort les esprits d’aujourd’hui, qu’il vaut mieux frapper tout court qu’en appeler à la capacité d’analyse et de libre-arbitre de l’électeur ?

Bien sûr, demain soir, notre nouveau président s’appellera Emmanuel Macron, car ce serait vraiment à désespérer de tout, si la France décidait le dimanche 7 mai 2017, par la voix des urnes, de brader ce qui nous reste de bon sens à la logique d’un parti qui méprise les règles de la vie démocratique, à commencer par la liberté de la presse et l’exigence de transparence sur l’usage de financements publics.

Demain, j’en prends pour cinq ans, et j’aimerais que ce nouveau quinquennat nous réconcilie avec nous-mêmes, avec l’idée que nous nous faisons d’une démocratie capable de rompre avec les ruelles en cul-de-sac de la Vème République, avec l’idée que nous nous faisons d’un Etat et de ses obligations, avec l’idée que nous nous faisons des urgences, même si nous ne sommes pas d’accord sur les solutions à mettre en œuvre.

 


Le pouvoir des villes au coeur du débat à Grenoble

Chaque année, Grenoble devient l’épicentre d’un grand rendez-vous international, une initiative originale suivie par des milliers de gens à l’échelle du globe grâce aux nouvelles technologies : le festival de géopolitique, organisé par une école de commerce, à la pointe d’une certaine vision de la citoyenneté. Observer, anticiper, mettre en débat, les rencontres de Grenoble Ecole Management traduisent aussi la volonté de partager avec le grand public l’état de la recherche sur des sujets qui nous concernent tous, au-delà des différences de culture et de niveau de subsistance, au-delà des modèles de gouvernance des territoires où nous sommes plus que des habitants, des usagers, fort de notre capacité de travail, d’engagement, de rêve aussi.

La première leçon de ce Festival de géopolitique est sans doute celle-ci : l’avenir du monde est trop sérieux pour le laisser se penser, être décidé, par une élite restreinte, le plus souvent déconnectée de nos réalités. La géopolitique n’est pas une science d’expert réservée aux experts, ce n’est d’ailleurs pas une discipline scientifique en soi. Elle est en quelque sorte l’expression d’un droit de regard, de notre droit de regard sur l’évolution de nos sociétés.

Ce n’est que si chacun se revendique porteur d’une réflexion, d’une expertise légitime en tant que membre de la communauté planétaire, que nous pouvons aussi parler de citoyenneté, de responsabilité collective, de prise de conscience, d’actions et de possibles changements, actuels et futurs, réels, à portée de main ou à encore à inventer.

Jean-Marc Huissoud, directeur de ce festival francophone, s’était déjà prêté au jeu de mes questions pour nous présenter la thématique 2016 « Dynamiques africaines », une édition qui a dépassé toutes les espérances, par la fréquentation des lieux d’échange à Grenoble et le nombre de conférences suivies à distance, mais aussi par l’intérêt exprimé sur le continent africain pour les réflexions et les savoirs mobilisés, partagés, à cette occasion.

Il s’en faut de peu aujourd’hui pour que tout le monde pense que le Festival de géopolitique de Grenoble ne s’intéresse qu’à l’Afrique. Loin s’en faut et la thématique retenue en 2017 est là pour rappeler que c’est bien autour des interactions entre tous les continents, en prenant en considération toutes les sphères qui fondent une société, nos sociétés, que le programme de conférences se construit.

Quelle meilleure façon de s’interroger sur la complexité des logiques contemporaines que choisir pour focale la question des villes, de leur développement, de leur capacité à se transformer, de leur capacité de nuisance parfois aussi, quand elles sont au cœur de déséquilibres de plus en plus flagrants ?

Avec neuf éditions, le festival de géopolitique s’est installé dans le paysage local et international

Si le sujet est plus que stimulant, il invite à sortir des clichés et à reconnaître que jusqu’à présent le fait urbain est surtout étudié sous le prisme de monographies nationales et pas comme un phénomène mondial qui obéit à ses propres logiques, ses propres déviances, indépendamment des choix d’aménagement, des politiques publiques, des logiques d’investissement que nous savons observer et mesurer à l’intérieur des frontières.

L’automne dernier, l’ONU a mis en avant cette thématique à travers Habitat 3, mais il s’agit là d’un niveau décisionnel ou de définition de grands principes globaux qui échappe aux citoyens tout aussi concernés que les grands stratèges de ce début de siècle par une question aussi fondamentale que le pouvoir des villes.

Cette thématique a fait l’unanimité du comité scientifique après débat autour des différents sujets présentés par les uns et les autres. Avec ce choix de programmation, « Le pouvoir des villes », nous battons tous les records. Que ce soit pour les réponses à notre appel à proposition, pour la rapidité avec laquelle nous avons réussi à bâtir le programme ou par les manifestations d’intérêt qui nous arrivent de toute part, cette édition 2017 conforte la capacité d’entrainement et de rayonnement d’un festival qui suscite un élan à la fois local et international. Nous abordons des sujets pourtant complexes que nous nous efforçons de rendre audibles, accessibles, intelligibles pour toute personne qui pousse la porte de nos espaces d’échange ou se connecte à distance.
Jean-Marc HUISSOUD, directeur du Festival de Géopolitique de Grenoble

L’enjeu aujourd’hui pour l’équipe d’organisation, c’est de gérer la croissance du festival. La première édition avait rassemblé 250 personnes, c’était peu mais déjà encourageant. Avec le seuil des 1000 inscrits dépassé depuis longtemps, il s’agit de ne pas décevoir, de garder la tête froide et de préserver l’essentiel : susciter l’échange spontané entre les salles de conférence. Car le temps du festival de géopolitique, Grenoble devient le carrefour de celles et ceux qui ont envie de s’informer, de s’exprimer, sur l’évolution du monde, sur nos marges de manœuvre individuelles et collectives.

Trump tower à Panama – Crédit photo Paolo Woods

Ici, on n’oppose pas imaginaire et expérience, au contraire chacun reste libre de sa parole, de sa réflexion. Voir des têtes nouvelles, entendre des discours nouveaux, partir de cette seule injonction : accepter de changer de logiciel pour prendre le recul nécessaire, voilà ce qui fait de ce rendez-vous international francophone un espace de construction du politique, au sens le plus noble du terme.

Pour s’inscrire, rien de plus simple, connectez-vous, laissez votre contact en ligne et faites votre propre programme, que vous soyez à Grenoble ou à l’autre bout du monde. C’est gratuit.

Je suis convaincu du rôle central de l’imaginaire dans la construction du politique.
Jean-Marc Huissoud, directeur du Festival de Géopolitique de Grenoble

Le festival, c’est aussi des projections de film, des animations, des expositions, des livres. En voici qui résonne tout particulièrement avec les débats qui auront lieu du 8 au 11 mars à Grenoble.

La ville est devenue depuis quelques années le théâtre le plus fréquent des affrontements et des conflits dans le monde. Très forte croissance urbaine mondiale, émergence d’immenses agglomérations, abritant parfois plus de 10 millions d’habitants, elle est le lieu où s’exacerbent aujourd’hui les rivalités de pouvoir, même sur de petits territoires. Cette concentration spatiale et démographique rend particulièrement difficiles les analyses géopolitiques en milieu urbain, car la multiplicité des acteurs et des niveaux de pouvoir peuvent y être extrêmes. À travers quatre études de cas emblématiques – le Grand Paris, Jérusalem, Rio de Janeiro et Karachi – cet ouvrage illustre la grande diversité et la complexité géopolitique des conflits en milieu urbain. Si les rivalités de pouvoir pour le contrôle de la ville sont communes à ces quatre exemples, les facteurs à l’origine des conflits sont divers : enjeux de pouvoirs politiques, tensions économiques et sociales, rivalités ethniques et/ ou religieuses… les situations géopolitiques les plus graves combinent l’ensemble de ces facteurs.

https://www.festivalgeopolitique.com/

 https://www.festivalgeopolitique.com/programme

Dynamiques africaines, palabres citoyennes à Grenoble

Attention travaux : lieux mouvants, châteaux de sable et puis quoi encore ?


Et si la météo nous annonçait des jours meilleurs ?

La France se prépare à une grande vague de froid. Au Ministère de l’Ecologie, les présentateurs météo ont eu droit ce lundi 16 janvier à quelques messages ciblés. L’enjeu ? La réduction de la facture énergétique… et les intérêts d’EDF.

Ségolène Royal a invité ce lundi après-midi les présentateurs météo de télévision au ministère de l’Ecologie, rapporte Le Parisien. Elle leur a demandé de profiter de leurs bulletins météo pour présenter quelques gestes pratiques pour économiser l’électricité en période de grand froid.

Ces petites attentions permettraient notamment à EDF de limiter les pertes. Le froid qui a frappé la France au début du mois a déjà coûté au groupe près de 10 millions d’euros. Et les températures à venir dans les prochains jours, pouvant aller jusqu’à -15 degrés Celsius, risquent de ne pas arranger les affaires d’EDF.

Ségolène Royal, ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie. Crédit : Photo compte Twitter du ministère.

Je me demande bien comment d’autres pays arrivent à s’en sortir avec leurs propres factures énergétiques. Ont-ils déjà tous des bulletins météo reconvertis en bande-annonce pour gestes responsables et citoyens ?

Bien au chaud dans mon salon, je repense à la COP 22 et je me demande comment mes amis nomades font avec leurs propres expériences de pénurie. Je me demande si leur voix s’est faite entendre à Marrakech. Si l’urgence et leurs doléances avaient un pouvoir de nuisance aussi puissant que certains résultats d’élections, peut-être qu’il y aurait des débats et des solutions pour s’intéresser à ce vaste désert, autrement que comme zone de conflits.

Les dunes du Zahar à proximité de la frontière Maroc-Algérie – Crédit photo Françoise Ramel

Le cas du Maroc

Le Sahara est le plus grand désert du monde, c’est un désert habité. Au Maroc, les derniers recensements permettent de mesurer l’ampleur du déplacement des populations. Le constat d’une population divisée par trois en une seule décennie est un drame à plusieurs titres.

D’abord parce que le départ des populations rend plus problématique la gestion des milieux, notamment le développement durable des oasis, qui est une réponse concrète au réchauffement climatique mais aussi au devenir économique de la région (par une agriculture et un tourisme responsables).

Parce que le dépeuplement se traduit, de fait, par l’abandon total ou partiel d’un patrimoine bâti remarquable qui est aujourd’hui menacé par l’avancée du sable. Avec ce patrimoine, au Maroc par exemple,c’est tout un pan de l’histoire qui est menacé de disparition, aussi sûrement que les palmiers sont menacés par la maladie, parce que les jeunes générations n’ont pas su cultiver les oasis avec la même diversité d’espèces que leurs parents.

Parce que le choix que font les habitants de quitter leur terre n’en est pas un. Comme les réfugiés qui fuient les conflits, en Syrie, au Nord-Mali, il ne s’agit pas d’un exil volontaire.

J’imagine alors un plaidoyer, comme il en existe pour plein d’autres causes : le droit des femmes, la culture, les minorités, et pour coller à l’actualité, les bulletins météos éco-responsables…

Plaidoyer virtuel pour les générations (nomades) futures

Cette allocution n’a jamais été prononcée à la COP 22 de Marrakech, c’est une fiction. Celui ou celle qui s’exprime ici le fait en tant qu’héritier, héritière d’une culture ancestrale. C’est le regard d’un-e nomade qui interroge aux portes du désert (M’Hamid el Ghizlane) l’impact du réchauffement climatique sur le maintien des populations au Sahara. Une parole pour les hommes et les femmes qui vivent dans les territoires désertiques depuis des millénaires sur la base de modes de vie sobres, adaptés à la dureté et à la dangerosité de leur environnement, là où les experts parleraient du désert en tant qu’écosystème et régulateur dans les équilibres climatiques mondiaux.

Le Maroc est un pays en paix qui dispose de ressources. Les familles qui quittent M’hamid – faute de pouvoir y vivre dignement – sont attachées à leur culture nomade et trouvent difficilement leur équilibre dans d’autres milieux, notamment urbains. Cependant, la première qualité du nomade est son adaptabilité, c’est un héritage lié à l’apprentissage de la survie dans un milieu naturel hostile que le nomade a su apprivoiser. Cette adaptabilité est aussi le fait de codes sociaux, de solidarités, qui sont parfois inadaptés dans un contexte urbain.
En une décennie, le nombre de nomades a été divisé par trois au Maroc. Crédit photo Hicham
La façon dont les nomades se sédentarisent à M’hamid el Ghizlane est tout à fait intéressante pour étudier l’évolution des pratiques culturelles et la résilience de pratiques héritées de la vie dans les bivouacs, mais pour combien de temps encore ? Les jeunes qui sont nés à M’hamid et non dans le désert sont-ils encore des nomades ? Quels sont leurs rêves ? De quelles ressources propres disposent-ils, disposent-elles, par le seul fait de leur naissance dans un environnement qui est l’essence même d’un rêve universel, raison pour laquelle la terre entière se donne rendez-vous ici au Sahara ?
La survie dans le désert est directement liée à la ressource en eau. Qui dit pluie dit pâturages, qui dit sécheresse dit puits à sec. Or cette ressource en eau est captée en amont de notre vallée, ce qui a déstabilisé l’équilibre écologique et agronomique de notre région, condamnant de fait le développement de notre agriculture et les conditions de notre subsistance.
Alors que nous avons un potentiel agronomique intéressant dans nos oasis et des savoir-faire à transmettre aux jeunes générations, notre région est très dépendante des denrées alimentaires produites dans d’autres régions du Maroc. Il y a urgence à définir une politique de développement durable adaptée aux besoins des populations oasiennes, seules détentrices de cette culture nomade en voie de disparition à l’échelle planétaire. Il convient de se féliciter du travail engagé pour faire connaître cet enjeu au-delà de nos territoires ruraux, et pour en faire prendre conscience localement, notamment grâce à la création de festivals. Mais c’est loin d’être suffisant.
A M’Hamid el Ghizlane, le Festival International des Nomades œuvre à la sauvegarde et à la transmission de la culture locale depuis 2004.
Un des paradoxes de nos sociétés contemporaines réside dans ce phénomène mondial : la concentration des populations dans de grands centres urbains avec des coûts importants en terme de gestion des ressources, et son pendant : la désertification des zones de production. Dans le Sahara, cet exode rural ajoute ses effets négatifs à l’accélération du phénomène de désertification lié au réchauffement climatique.
Si nous voulons lutter efficacement contre le réchauffement climatique, nous devons d’abord prendre conscience du rôle que joue le Sahara en tant qu’écosystème dans les écosystèmes mondiaux. Des scientifiques ont démontré comment l’évolution de notre écosystème influe sur les risques de cyclones par exemple. Je ne suis pas scientifique, alors je me contente de partager avec vous mon expertise d’habitant, d’acteur culturel et vous invite à vous intéresser à la recherche concernant le Sahara et son importance pour l’équilibre climatique de la planète.
Nous devons ensuite envisager deux options : soit considérer que le réchauffement climatique n’est pas une priorité dans nos logiques de développement, ou, ce qui revient au même, considérer que nos actions, nos stratégies ne peuvent pas permettre de limiter l’augmentation de 4° calculée par les experts avec les conséquences dramatiques que l’on sait pour la planète, pour nos ressources et pour une grande majorité de la population mondiale.
Soit considérer, et je veux croire à cette option, que nous avons, grâce au progrès technologique et à notre capacité d’anticipation, la possibilité d’investir de l’énergie dans les zones désertiques pour qu’elles retrouvent leur vocation première : être des lieux de production et des lieux de vie, être des lieux d’échange entre différentes zones de production comme au temps des caravanes.
Il ne s’agit pas de revenir en arrière ou de nous piéger dans une idéologie qui ferait abstraction des frontières et des conflits qui empêchent les populations actuelles de vivre comme le faisaient les générations précédentes, il s’agit simplement de poser la question du futur au nom de l’intérêt général et des nouveaux équilibres à trouver afin de ne pas compromettre l’avenir de nos enfants.
Car l’idéologie selon laquelle nous pourrions continuer à fermer les yeux, à laisser faire, est aussi un piège. Les populations nomades sont prêtes à relever les défis du développement durable comme d’autres territoires le font avec réussite. Certes, ici plus qu’ailleurs, nous avons des difficultés liées à l’accès à l’éducation, mais ce n’est pas une fatalité !
Des enfants dans la Vallée du Drâa, héritiers d’une culture nomade menacée – Crédit photo Françoise Ramel
Si le recensement montre que les nomades sont de moins en moins nombreux, il montre aussi que le taux de chômage est moins important que dans la population marocaine, au moins pour les hommes. Nos sociétés locales ne sont pas figées, elles sont traversées et mues par les grandes mutations de notre époque.
Nous pourrons faire encore mieux en terme de lutte contre le réchauffement climatique si la politique de désenclavement déjà engagée par le Royaume (infrastructures routières et aéroportuaires, aides pour les jeunes / accès à l’emploi) s’accentue dans la prochaine décennie. Cette politique doit s’accompagner d’une réelle prise de conscience des atouts dont nous disposons ici, aux portes du désert, pour être une des fiertés du royaume, en qualité de protecteurs d’une des plus belles merveilles du monde : le Sahara.
Les touristes étrangers ne s’y trompent pas, c’est une chance que M’hamid el Ghizlane reste une destination prisée, alors qu’un contexte de tensions fragilise dangereusement notre économie touristique. Mais combien de marocains du Nord ont déjà fait le déplacement ? Ils sont une minorité.
Cela traduit un décalage qu’il convient de combler si nous voulons vraiment agir et permettre aux nomades qui ne veulent pas quitter le désert de pouvoir continuer à élever des troupeaux, à vivre de la production de dattes, à gérer des bivouacs qui sont autant de témoignages de l’hospitalité inscrite dans nos codes sociaux par notre héritage culturel.
A condition de ne pas se satisfaire d’un tourisme de carte postale, à condition de ne pas brader notre identité pour se fondre dans des images toutes faites du mythe touareg. La vallée du Drâa dispose de suffisamment de richesses patrimoniales à valoriser et historiquement, cette vallée était une riche région d’accueil et de production. Ce n’est pas pour rien que nous sommes connus dans tout le royaume comme le pays des dattes.
Le développement durable repose sur quatre piliers, l’économie, le social, l’environnement et la culture. Pendant des millénaires, les nomades ont été les détenteurs d’une histoire singulière et d’une liberté qui leur ont permis de transmettre de génération en génération la fierté de leur condition, l’amour de cette liberté et des valeurs proches de ce dont nous parlons aujourd’hui à la COP 22 : sobriété des modes de consommation, responsabilité intergénérationnelle, solidarité entre les territoires, acceptation et confiance dans la diversité culturelle et l’ouverture à l’autre.
Le sourire de Lahsen est à l’image de l’hospitalité d’une population nomade qui vit dans la pauvreté. Crédit photo Françoise Ramel
Je veux saluer ici l’engagement citoyen dont font preuve les habitants de M’hamid el Ghizlane, notamment dans la mobilisation autour du Festival International des Nomades qui a lieu chaque année en mars depuis 2004. Je veux aussi saluer l’engagement d’associations étrangères comme Terrachidia, que nous avons invité cette année pour présenter leur action de sauvegarde des ksours de notre commune. Voilà un bel exemple de coopération associant compétences locales et volonté d’agir de la part d’hommes et de femmes venant du monde entier pour découvrir notre culture.
La question du réchauffement climatique est une urgence pour tous les Etats du monde engagés depuis l’accord de Paris. Pour nous, elle se pose en terme de reconnaissance ou non du potentiel que représentent les populations nomades, parce que nous sommes aux avant-postes de cette lutte, parce que nous sommes en prise au quotidien avec les dégâts de la désertification, (comme les populations qui vivent sur le littoral, qui doivent déménager chaque jour ou presque, parce que l’eau rentre dans les maisons avec la montée des océans).
Il se trouve que nous sommes des ruraux plutôt pauvres, que nous vivons loin des grandes métropoles, ces lieux où se concentrent et les pouvoirs de décision et les moyens financiers, qui sont le moteur de tout développement socio-économique. Pour autant nous avons une carte à jouer dans cette marche du monde qui se cherche pour faire émerger de nouvelles pratiques, une nouvelle conscience de notre appartenance à un destin commun.
Il se trouve qu’en 2014 – est-ce une conséquence directe du réchauffement climatique ? – des trombes d’eau se sont abattues sur nous, les inondations balayant tout sur leur passage : pont, bivouacs, dromadaires….des hommes et des femmes ont perdu leur toit dans différentes régions du Maroc, certains ont perdu la vie à cause du déchaînement des éléments que nous n’avions pas anticipé. Laisserons-nous faire ?
B comme bonus

https://www.nomadsfestival.org/

Radio Climat, la COP 22 vue par nous, pour nous

Tous nomades ! Naître libre et le rester…